UNE PROTESTATION
La Toilette, tableau de Louis Baader. — Dessin de Louis Baader.
Ce n'esl pas une fantaisie de peintre qui a créé le sujet de ce tableau; il est dû cà l’heureux hasard d’une rencontre. La vérité écrite soit par la plume, soit par le pinceau, a un tel accent que les yeux aussi bien que l’intelligence savent discerner tout d’abord ce qui a été vu de ce q'iiestimaginé: donc, nouspouvons affirmer, sanscraindre de faire erreur, que la curieuse scène reproduite ici, d après M. Louis Baader, a été prise par lui sur nature dans 1 une de ses promenades d’observateur le long de nos quais. Il a plu au jeune auteur de cette charmante toile de transporter à deux siècles en arrière le fait qui s’est passé sous ses yeux. Coquetterie d’artiste : le tondeur de chiens qui a posé devant lui était vraisemblablement moins présentable dans son négligé moderne que sous la veste espagnole d’un opérateur du temps de la reine Anne d’Autriche. De là ce choix arbitraire du costume. Quant aux deux autres personnages, le peintre n’avait pas à modifier leur vêtement naturel; pour eux la mode n’a pas changé.
Les acteurs sont en place, expliquons la scène.
Garrotté, couché à terre, et maintenu immobile par la triple pression des jambes et de la main du tondeur, un pauvre barbet , que les ciseaux ont déjà dépouillé d’une partie de sa toison , va, tout a l’heure, subir le êupplice humiliant que le roi Camhyse fit autrefois souffrir aux mages et que, jusqu’au neuvième siècle, certains abbés s arrogèrent le droit d’infliger non-seulement aux serfs de leurs terres, mais encore aux moines soumis à leur autorité.
Il s’agit de Tessorillement ou ablation des oreilles.
Le caprice du maître a décidé que son barbet, tondu et Tome XLIIT. — NnvF.iiiiRF. 187.S.
essorillé , serait ainsi plus convenablement vêtu et mieux coiffé. Aussitôt que l’arrêta été prononcé, l’animal s’est vu livré au sacrificateur, qui opère en plein vent; garanti contre la révolte du patient par la pression qu’il exerce sur celui-ci et par la terreur qu’il lui inspire, il continue son œuvre sans s’émouvoir du sourd gémissement qu’un coup de ciseaux mal dirigé arrache de temps en temps à sa victime. L’impitoyable tondeur chantonne, ou bien il répond aux cris de douleur du pauvre barbet comme les mères aux enfants qui pleurent lorsqu’on les débarbouille : Il faut souffrir pour être beau.
Ces plaintes, qui n’obtiennent pas de la part des passants un seul regard de compassion, ont au moins excité la curiosité sympathique d’un être dont l’espèce, en fait d’instinct, de courage et de dévouement, fait quelquefois honte à la nôtre. Il a vu le faible opprimé, et, faible lui-même, il vient hardiment se poser devant le fort oppresseur qu’il menace de l’œil et des dents. Son attitude et son regard traduisent pour ainsi dire ce cri de la protestation universelle adressée par ceux qui souffrent à celui qui fait souffrir : « Tu n’en as pas le droit ! «
L’homme ainsi attaqué suspend son travail et lève les yeux sur l’agresseur qui le regarde effrontément. Son premier mouvement est d’allonger le pied pour chasser l’importun défenseur du barbet; mais ce dernier n’en tient pas cüfnpte, il garde sa posture de défi , intrépide comme ces natures généreuses qu’aucun péril ne peut faire reculer quand il s’agit de proclamer la force du droit contre le soi-disant droit de la force.
Feignant alors de prendre son adversaire au sérieux, le
tondeur accepte la discussion comme passe-temps et par raillerie :
— Il paraît, camarade, dit-il, que mon travail ne te convient pas?
Un sourd grognement répond à la question posée.
— Non? c’est malheureux! Mais tu conviendras que je dois obéir au maître qui me paye, et que celui-ci ale droit de façonner comme il lui plaît l’animal qu’il nourrit?
Nouveau grognement.
— Tu n’admets pas cela non plus? Soit. Nous allons, j’espère, tomber d’accord sur les avantages de la toilette, aussi nécessaire aux bêtes qu’aux gens. Le mérite mal vêtu passe inaperçu dans la foule; pour qui le coup d’œil flatteur? pour l’homme bien mis et pour le chien bien tondu.
Si puissantes que soient les observations du tondeur, elles ne parviennent pas cà convaincre de leur justesse celui (jui l’écoute. L’œil ardent, la gueule prête à mordre, il guette tous les mouvements de l’homme, qui, about d’éloquence, s’est remis tranquillement à sa besogne. Le barbet pousse un cri d’angoisse , l’une de ses oreilles vient de tomber sous le tranchant des ciseaux. L’autre chien s’élance , et, d’un coup de dent , il imprime en passant sa protestation sur la main de l’opérateur.
HANS BERNER ET SES FILS
SCÈNES BERNOISES
Fin.— Voy. p. 318, 335, 345.
Mais Hans Berner était un homme énergique , qui ne perdait pas aisément sa présence d’esprit. H vit bien qu’une scène d’auberge n’avancerait à rien; qu’il fallait autre chose, et surtout qu’il devait songer à démontrer une bonne fois à ses (ils ce qu’il était et ce qu’ils étaient eux-mêmes, afin que la paix et l’iiumilité rentrassent dans leur cœur gonflé d’orgueil. 11 se contint donc. 11 resta calme en les entendant harceler la sommelière parce quelle ne voulait plus rien leur servir, et à tel point que l’hôte arriva tout ébouriffé prés du père, et lui dit tout bas ;
— Si ce n’étaient vos (ils, je les jetterais à la porte, et je vous prie de leur dire un mot.
— Bah! répondit le père en secouant la tête, s’ils ne laissent pas la servante tranquille, faites-les servir par le garçon d’écurie.
Et c’est ce qui fut fait.
Les jeunes gens commencèrent par murmurer; puis, par manière de plaisanterie, ils régalèrent si bien le domestique d’écurie avec le vin de Neuchâtel, que le père en frémit dans tous ses membres, et se décida, probablement plus tôt qu’il ne l’aurait fait, à donner l’ordre d’atteler le Brun aussi paisiblement que possible, et de bien prendre garde que ses fils ne s’en aperçussent.
Quand il vit le Brun attelé, il prit doucement congé de ses hôtes, puis il fit tout à coup éclater sa voix puissante dans le corridor.
Les fils bondirent sur leur chaise, malgré le vin de Neuchâtel, comme si le tonnerre venait de tomber dans la chambre. Ils ne savaient si leur père arrivait ou s’il par- ; lait, si'ils devaient attendre ou décamper. Ils dressaient i l’oreille comme un factionnaire qui s’attend ù une surj prise.
; Cependant la voix parlait amicalement et s’éloignait.
Sameli mit avec précaution la tête à la fenêtre pour voir quelle direction prenait le père , mais aussitôt une avalanche de jurons lui sortit de la bouche; car, qu’avaitil vu? Il avait vu le Erun attelé, son père lui caresser le cou, 1 hôte et riiêîi'- v'^ donner la main au père, après quoi
Hans Berner était monté dans le cabriolet et s’était mis en route.
A ce spectacle, Sameli et Fritz restèrent comme foudroyés ou comme si on venait de les assommer à grands coups sur la tête.
Enfin, peu à peu, ils revinrent de leur sui’prise, et, ayant appelé l’hôte, ils lui demandèrent ce que cela signifiait, et pourquoi, sans leur ordre, il avait attelé leur cheval et l’avait laissé partir. Ils le rendirent responsable do ce fait, et, avant tout, ils exigèrent qu’il les fît reconduire à ses frais.
■ — Mon Dieu, Messieurs, pardon, répondit l’hote eu souriant avec malice; j’ai cru, moi, q«e c’était à celui à qui la chose appartenait que revenait le droit d’en disposer, et ce cheval, c’est moi-même qui l’ai vendu à votre père. C’eût été un peu fort qu’on refusât de lui atteler un cheval qu’il a payé lui-même. Du reste, M. le conseiller vous souhaite bien le bonsoir, et vous fait savoir qu’il vous attend demain matin dans sa chambre, à six heures, sans faute.
En entendant cet ordre, les jeunes gens firent d’abord un tapage d’enfer ; cependant il'y avait dans leur voix quelque chose qui trahissait leur trouble, et quand, ayant interrogé l’hôte de nouveau, ils surent que leur père était arrivé avant eux et les avait certainement entendus, ils perdirent tout à coup la parole, et ne songèrent plus qu’à se rappeler ce qu’ils avaient dit et fait.
A la fin, ils sortirent de leur stupeur :
— Mais enfin nous ne pouvons rester ici, dirent-ils à l’hôte, et c’est à vous à nous faire reconduire.
— Messieurs, j’en suis désolé; mais le cheval qui va au cabriolet n’est pas à la maison, et mes autres chevaux sont de jeunes bêtes qui n’y sont pas habituées.
— Alors, trouvez une voiture dans le village.
— Je doute qu’on le puisse. Les gens ont bien fatigué leurs bêtes en semaine, et d’ailleurs nous ne sommes pas ici dans un pays de chevaux. Cependant, si vous le voulez, je ferai chercher.
Naturellement ils répondirent par des ordres formels, tout en osant se plaindre de leur père, et disant par fanfaronnade qu’ils lui demanderaient le lendemain une ( xplication. C’était l’effet du vin de Neuchâtel , d’excellenii' qualité, qui leur échauffait encore la tête.
Bientôt arriva la nouvelle qu’il n’y avait pas moyen de trouver une voiture. Ils firent entrer le domestique, lui donnèrent à boire, le questionnèrent et n’en tirèrent rien. Il fallait pourtant qu’il n’eût pas bien cherché, lui dirent-ils.
— -Mon Dieu! des voitures, j’en sais assez, répondit le domestique; mais elles ne sont pas des plus belles, et j’ai cru que des messieurs comme vous ne voudraient pas s’en servir.
— Ça nous est égal, pourvu que nous partions; et nous ne pouvons croire quelles soient si mauvaises.
— Puisqu’il n’y en a pas d’autres, il faudra bien s’en contenter, reprit le domestique, qui sortit aussitôt.
En attendant son retour, ils burent encore un coup; mais ce n’était plus avec plaisir.
La nuit commençait quand on vint leur dire que la voiture était à la porte.
Sameli et Fritz, une fois dehors, se trouvèrent en présence de beaucoup de gens qui riaient et plaisantaient;, l’équipage était une charrette à deux roues, couverte d’une bâche et attelée d’un âne. Ils restèrent là debout,, la bouche ouverte, pendant qu’auîcur d’eux éclatait un immense éclat de rire.
Qui sait? peut-être sar.o : railleries fu;-..';ul-il.s montés dans la charette, mois une fausse honle les en dis-
suada; ils se mirent à crier qu’ils ne se laisseraient pas ainsi bafouer, et à injurier l’iiôte, les spectateurs et l’équipage lui-même. Fritz, le boucher, efit été enchanté de se battre; mais Sameli n’y tenait pas, ne Youlant pas exposer sa toilette à de si rudes épreuves; donc, les deux frères, arrivés si brillamment, s’en retournèrent à pied, à la grande joie des paysans , fort peu émus de leurs menaces.
Pendant la première demi-lieue ils marchèrent d’un air terrible ; mais quand elle fut passée , Sameli commença à se plaindre de ses bottines qui le martyrisaient. Ses jambes fléchissaient; la route était pour lui comme un champ d’épines, et le monde ne lui semblait plus qu’un tonneau d’encre au milieu duquel il nageait. Il gémissait, il pleurait; il était en proie à un véritable délire. Fritz n était pas plus heureux; il pensait surtout au ressentiment de leur père. Quand tous deux rentrèrent, ils étaient on ne peut plus mal à l’aise. Leur superbe crânerie avait fait place à la peur.
Hans Berner était rentré depiris longtemps. Lui non plus n était pas à son aise, on peut se l’imaginer; mais ce n’étaient ni une vaine souffrance ni une colère inutile qui le dominaient. Son àme énergique cherchait à sortir convenablement de cette situation pénible. Il avait compris d où venait la faute, et que ni sa femme ni lui n’étaient sans reproche. Ils avaient été ridiculement glorieux de leurs enfants et le leur avaient laissé voir. Ils ne les avaient pas assez surveillés, et, pr suite, leur avaient laissé contracter des habitudes vicieuses.
Tout cela s’était éclairci peu à peu dans la pensée de Hans Berner pendant le voyage, et il avait fini par conclure qu’il était urgent qu’il reprît sa place vis-à-vis de ses fils et leur imposât de nouveau le respect qu’ils avaient perdu; car alors seulement il verrait ce qu’il pourrait faire d’eux. Ce qui le navrait le plus, c’était leur manque de cœur ; ils n aimaient personne et ne vivaient que pour euxmêmes. 11 se sentait assailli d’angoisses indicibles quand il pensait quel instrument de malédiction pouvait devenir sa fortune dans des mains pareilles, et combien elle nuirait à ses concitoyens, à qui ses enfants ne seraient occupés qu’à faire du mal et jamais de bien.
Hans Berner confia sa triste découverte à sa femme, qui sentit aussi son cœur saigner; car qu’y a-t-il de plus lamentable que de voir ses enfants planer sur un abîme ou leur corps et leur âme vont s’engloutir! Les parents ne tremblent-ils pas déjà de tous leurs membres quand ils voient leurs enfants sur le bord d’un trou où ils pourraient tout au plus se casser une jambe? La mère, heureusement, était une femme intelligente. Elle ne prit donc point parti pour ses fils; au contraire, elle approuva les idées de son mari, et se trouva parfaitement d’accord avec lui; quand des père et mère délibèrent entre eux sur ce pied-là. Lieu les assiste toujours et leur inspire de justes résolutions.
Le lendemain matin, à six heures, Hans Berner attendait ses fils.
habillé en conseiller; mais sa casaque pendait à la muraille, ornée d une belle panoplie de boucher et de bâtons. Dans un coin était une étagère toute garnie de vieux livres; la plupart étaient reliés en bois, recouverts' d’une peau rude ; pour venir à bout d’en fourrer un dans sa poche, il eût fallu avoir une bien autre redingote que celles qu’on porte maintenant.
Il fut obligé d’attendre longtemps ses fils. Enfin ils ariivérent. Ils avaient de pauvres mines; ils essayaient de regarder fièrement, mais ils étaient aux abois.
Hans Berner, grand et fort, calme et grave, était de-
bout : ils comprirent à son attitude et à sa physionomie qu’ils n’avaient pas devant eux seulement un boucher et un conseiller, mais un homme qui sentait lui-même qu’il en était un. Ils commencèrent à trembler. Le père les regardait sévèrement, mais, il faut bien l’avouer, il ne pouvait presque retenir ses larmes en voyant devant lui, semblables à des écoliers honteux, ses fils qui allaient bientôt devenir des hommes; cependant il se maîtrisa, se recueillit, de manière à écarter de lui à la fois la colère et la faiblesse, et il leur dit ;
-— Ce que je pressentais depuis longtemps, je l’ai vu et je l’ai entendu hier. Maintenant je sais ce que vous laites et ce que vous pensez. Nous avons, votre mère et moi, des motils suffisants de pleurer jusqu’à ce que les yeux nous sortent de la tête : notre devoir est de vous chasser. Ce que vous avez le malheur d’avoir dans l’esprit contre nous, vous le savez ; mais où vous conduit une vie pareille , vous ne le savez certainement pas ; nous, nous le savons. Vous allez droit dans une voie que les hommes maudissent et que Dieu condamne ; car celui qui souhaite la mort de ses pèle et mère n a plus de cœur pour aimer les hommes et plus de raison pour craindre Dieu. Cependant, songez à ceci : nous sommes encore vivants,' et notre fortune est à nous ; c’est nous qui l’avons gagnée , et nous pouvons en disposer. Nous ne voulons pas que notre fortune tombe dans des mains telles que sont aujourd’hui les vôtres. Je ne suis qu’un boucher, et j’ai fréquenté peu de temps l’école ; mais j’ai passé bien des soirées à faire la lecture, tandis que vous, qui avez dépensé tant d’argent pour vous instruire, je ne vous ai jamais vu, depuis que vous êtes sortis de l’école, un livre dans les mains. Vous perdez vos heures du soir dans de vaines dissipations.
Eh bien ! moi, moi, qui ne suis qu’un ignorant, je vous dirai pourtant une des choses que j’ai apprises.
J ai lu une fois, dans un des gros livres que voilà, l’histoire d’un chevalier qui, par sa bravoure, était devenu riche et considéré dans tout le pays où il vivait. Il construisit au-dessus de la ville de Brugg un château comme on n’en voyait aucun autre dans tous les environs, et qu’on appela Besserstein, et ce château était si fort que personne n’était assez puissant pour le prendre. Or, ce chevalier avait deux fils qui se réjouissaient par avance de la mort de leur père, et qui calculaient quelle grande vie ils mèneraient plus tard du haut de leur château imprenable, en ravageant la contrée et pillant leurs voisins. Le père’ ayant appris cela, les fit venir devant lui et leur dit! — Mes chers fils, j’ai bâti ce château pour la sûreté do ma maison et le bien de tous ceux qui m’entourent. Mais je viens d apprendre vos projets, et je n’entends pas que le pays ait à souffrir de ma maison, ni être, moi, la cause des maux auxquels il sera exposé.
Et alors il contraignit ses deux fils à mettre de leurs propres mains le feu au château, afin qu’il fût brûlé et ne pùt pas servir à leurs Ynéchants projets.
Hier, comme je revenais ici, cette histoire s’est représentée à ma pensée, et bien que je ne sois pas chevalier, bien que je n’aie pas bâti de château, j’ai compris qu il y avait là une leçon dont je devais faire mon profit, à savoir : Ce que les parents ont gagné, grâce à la bénédiction de Dieu, ils doivent l’anéantir plutôt que de le laisser devenir une occasion de méfaits dans les mains de leurs enfants. Cependant, écoutez-moi. Avant d’imiter ce chevalier, nous voulons essayer, avec l’aide de Dieu, de vous changer et de purifier vos cœurs. Nous voulons éprouver si vous êtes encore capables de vous corriger et de vous repentir. Si vous y consentez et si l’épreuve réussit, tant mieux 1 vous redeviendrez alors nos chers enfants, et nous pouBrons espérer que vous ferez honneur â nôtre
souvenir eL que vous ne llétrirez pas notre nom. Si, au contraire, vous vous y refusez, nous nous arrangerons de manière à garantir nous-mêmes notre mémoire, et nous essayerons d’oublier que nous avons eu des enfants.
Maintenant, réfléchissez. J’attends votre réponse d’ici à trois jours. Seulement, croyez bien que quand une fois Hans Berner ouvre les yeux, on ne se joue plus de lui comme d’un aveugle ; qui l’a trompé une fois ne le trompe pas deux; et que, quand il a pris une résolution, on ne l’en fait pas changer. Je tiens à vous prouver que je suis Hans Berner, non-seulement à la boucherie et à l’Hotel de ville, mais aussi chez moi. Songez-y : vous ne pouvez ,rien, vous n’êtes rien; vous n’êtes pas capables de gagner pendant huit jours votre pain honorablement. Retirez-vous. Le troisième jour après celui-ci, revénez si cela vous plaît. J’écouterai votre réponse. Ce que je déciderai alors, je le tiendrai. J’ajoute un seul mot : dans cette grave affaire, Hans Berner et sa femme ne font qu’un.
Ainsi parla le père à ses fils. Chacune de ses paroles les écrasait comme si elle eût pesé mille quintaux.
Le troisième jour, ils reparurent haletants et tremblants, et dirent simplement : Oui! nous avons la volonté de nous soumettre.
Une épreuve des plus rudes commença; elle finit par réussir. Hans Berner et sa femme pourront fermer les yeux en paix, Ils ont aujourd’hui la conviction que leurs fils, corrigés et repentants, useront honnêtement de ce qu’ils ont gagné, grâce à la bénédiction de Dieu.