‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 371 sur 712 · IV. — LE JEUNE VOISIN · texte numérisé non relu

IV. — LE JEUNE VOISIN

Je ne m étais pas trompé : mon absence avait vivement mquiéte ma rnère; pour la rassurer le plus tôt possible, i adeleine, qui était descendue, guettait mon retour au bas e 1 escalier. Le cri de joie qu’elle poussa en m’apercevant eut un écho au dernier étage de la maison ; il eût fallu être mauvais fils pour n’y pas reconnaître l’accent de l’anxiété maternelle. Je passai comme un trait devant Madeleine, et

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je gravis si rapidement nos quatre étages, que mes bras s’enlaçaient déjà au cou de ma mère quand notre vieille gouvernante était à peine parvenue au milieu de cette rude montée. On n’avait pas attendu mon arrivée pour servir le repas de midi. Ilmefutfaciledem’apercevoirquemamère ne s était pas encore décidée à y prendre part.

Inquiet sans doute autant qu’elle, mais ne voulant pas le laisser paraître, mon père, assis à table, lisait en mangeant, selon son habitude. Il n’interrompit sa double occupation que pour dire tranquillement à ma mère :

— Gabriel était sorti, le voilà revenu; il n’y a pas là de quoi crier miracle!... C’est bien le moins qu’on sache retrouver son chemin quand on est incapable de savoir autre chose.

Celte remarque, dont je ne pus me dissimuler l’amertume, nous rendit silencieux jusqu’à la fin du repas. Mon père, ayant fermé son livre en même temps qu’il achevait sa dernière bouchée , se leva de table , et dit à ma mère qui s’était levée aussi :

— Nous prenons le même chemin ; je te laisserai chez ta dame en retournant à mon bureau.

Et comme si l’heure les pressait, mes parents sortirent. Je vis bien que ma mère, touchée de l’étonnement inquiet qu’elle lisait dans mes yeux, brûlait d’envie de me parler, mais qu’une volonté qui dominait la sienne l’obligeait à se taire.

J e restai seul avec Madeleine que je m’empressai d’interroger. La bonne femme ne savait pas grand’chose touchant ce qui cependant l’intéressait autant que moi. Ce qu’elle put m’apprendre se réduisait à ceci : après son désastre, mon père, voulant à l’avenir cacher sa vie, avait précisément choisi la ville de Rouen, parce qu’il savait pouvoir y trouver d’anciens obligés sur la discrétion desquels il avait droit de compter. Quelquesjours avant son départ, il leur avait écrit pour les informer de sa résolution et pour leur demander de ku fournir des moyens d’existence. Une réponse conforme aux désirs de mon père ne s’était pas fait attendre, et ce matin même, — lendemain de notre arrivée à Rouen, il était allé prendre possession de l’emploi que son correspondant avait trouvé pour îui.

— Mais, demandai-je à Madeleine, quelle est cette personne que ma mère appelle sa dame?

Avant de me répondre, ma gouvernante fit un soupir de compassion, et essuya les larmes qui roulaient dans ses yeux : — Voyez-vous, me dit-elle, il paraît que les émoluments de la place que votre père a acceptée ne pourraient pas suffire aux besoins de la maison, si on ne parvenait pas à y ajouter un appoint quelconque; cet appoint indispen- ■ sable, c’est votre mère qui le fournira; car la dame en question est une maîtresse lingère qui la prend à la journée. — Elle travaille! m’écriai-je, plutôt humilié qu’attendri. — Ce n’est pas de cela que je la plains, reprit Madeleine ; on sait d ailleurs les beaux ouvrages de broderie qu’elle faisaitàla maison : rien de mieux, c’était pour elle; mais travailler pour les autres, comme une simple ouvrière ! dans un atelier ! Voilà ce qui me bouleverse.

— Plutôt que de le souffrir, m’écriai-je, j’aimerais mieux. . . J’allais ajouter : travailler moi-même !... Je m’arrêtai; soit sentiment de mon incapacité, soit crainte d’être pris au mot, je laissai ma phrase inachevée.

Quand Madeleine eut desservi la table et remis le ménage en ordre, elle se coiffa d’un bonnet fraîchement blanchi et repassé, fixa avec une épingle son plus beau fichu à son cou, et suspendit un panier à son bras.

— Tu vas aux provisions? lui demandai-je.

Elle me répondit : « Oui », mais avec assez d’hésitation pour me laisser supposer qu’elle ne me disait pas la vérité.

Je continuai :

— Seras-tu longtemps dehors?

Évidemment ma question l’embarrassait; elle ne trouva, pour n’en pas dire plus qu elle ne voulait, que celte réponse évasive ;

— Soyez tranquille, je serai ici avant le retour de vos parents; que mon absence ne vous empêche pas de sortir; je laisse la clef à la porte, vous n’aurez qu’à la mettre sous le paillasson en sortant.

En achevant de parler, Madeleine tira la porte après elle, et je demeurai seul.

Certes , à ma place , tout autre que moi eût profondément réfléchi sur ce que je venais d’apprendre ; mais, faute de l’avoir exercé, mon esprit était incapable de suivre longtemps une idée; et, après qu’il se fut calmé, le beau mouvement d’indignation que j’avais eu à l’annonce que ma mère en était réduite à se faire ouvrière dans un atelier ne me laissa pas même l’émotion d’un souvenir pénible.

Pour la seconde fois dans cette journée, je me voyais libre de mes actions. Je me rappelai la rencontre que j’avais faite sur le quai , et aussitôt je courus me mettre à la fenêtre de ma chambre pour renouer connaissance avec mon jeune voisin. Du haut de mon observatoire mes regards plongeaient directement dans la pièce qui avait des fenêtres sur la rue ; c’était la chambre du travail. J’aperçus d’abord la fillette. Assise et ayant un carton à dessins sur les genoux, elle copiait au crayon un tableau de Heurs placé sur une table devant elle. A côté de la sœur de Justin Chanceux, la grand’mère tournait la manivelle d’un dévidoir d’où le fil s’enroulait autour de bobines mobiles sur leurs broches; plus loin, Justin assouplissait des semelles de cuir sous son marteau ; au fond de la pièce, trois ouvriers étaient diversement occupés, celui-ci à coudre, celui-là à clouer, et l’autre à mettre des souliers en forme. Chacun était si attentif à sa propre besogne, que j’eus beau multiplier les signaux pour entrer en pourparlers avec ma nouvelle connaissance, personne ne m’aperçut; j’osai, mais sans plus de succès, appeler Justin par son nom ; ni le maître, ni ses ouvriers, ne pouvaient m’entendre ; ceux-ci, comme pour s’encourager l’un l’autre au travail, chantaient à pleine voix l’une de ces bonnes chansons d’atelier qui trompent la fatigue et rendent le labeur joyeux.

Las d’user en de vaines tentatives un temps que je pouvais employer à faire plus amplement connaissance avec la ville où mes parents s’étaient fixés peut-être pour toujours, j’entrepris ma seconde promenade, mais en ayant bien soin celte fois de me rendre compte du chemin que je suivais, afin de pouvoir sans le secours d’un guide retrouver ma rue et ma maison.

Après avoir visité la cathédrale Saint-Ouen, et suivi en partie la ligne des boulevards, je pensai au retour. Si je ne parvins pas, ainsi que je m’en étais flatté, à me diriger sans hésitation et sans erreur vers notre logis, il me suffit du moins de revenir deux ou trois fois sur mes pas pour me remettre de moi-même en bon chemin.

Quand je rentrai à la maison, Madeleine seulement y était revenue; on touchait à la fin de la journée, mais la nuit ne venait pas encore. Les apprêts du souper et les soins du coucher occupaient ma gouvernante, de sorte que, pour avoir avec elle une conversation suivie, il me fallait aller de chambre en chambre, et de la salle à manger à la cuisine. J’eus bientôt assez de cet entretien, qui ajoutait une interminable série de marches et de contre-marches à l’exercice que je venais de prendre en ville. L’absence de mes parents me paraissait se prolonger outre mesure; ne pouvant de ma fenêtre les voir arriver , je descendis jusque sur le seuil de notre allée , où je me postai pour attendre leur retour.

La journée de travail finissait dans les ateliers du voisinage : aussi , à peine étais-je en observation devant la porte dé la rue que je vis sortir de la maison qui me faisait face les trois ouvriers de Justin Chanceux, et bientôt après eux je le vis lui-même; il m’aperçut et vint à moi.

— 11 paraît que vous êtes comme moi, me dit-il, vous avez fini votre tâche. Afin de vous reposer , vous venez respirer l’air de la rue. En cela, il y a une différence entre nous : ce qui me délasse le mieux, c’est de faire un tour sur le quai et d’examiner le mouvement des bâtiments sur la rivière; il y en a qui viennent de loin ; je leur porte envie, ils ont vu du pays; il y en a qui partent; si l’on savait comme je leur souhaite sincèrement bon voyage et comme le regret de ne pas les suivre me gonfle le cœur! Pour un rien, j’en pleurerais; mais je pense à celles qui ont besoin de moi ici ; je m’arrange pour leur paraître le plus gai possible en rentrant à la maison, et, le lendemain, je me trouve avoir encore plus de courage à la besogne ; ça se comprend, je suis content de moi.

A l’âge et avec le caractère que j’avais, il ne m’était guère possible d’apprécier ce qu’on a de mérite à sacrifier une impérieuse vocation à son devoir ; néanmoins, j’eus la conviction intime que le hasard, en permettant que je rencontrasse Justin Chanceux, m’avait fait faire une bonne connaissance. L’estime qu’instinctivement il m’inspirait me rendit honteux de moi-même quand, cessant de parler de lui, il s’avisa de me dire avec la brusquerie qui lui était habituelle :

— Nous sommes voisins , nous pourrions devenir camarades.

— Et même amis, interrompis-je.

— Amis, soit, reprit-il ; mais, en ce cas-là surtout, il faut savoir avec qui on se lie. "Vous vous reposez ce soir, donc vous avez travaillé aujourd’hui ; mais à quoi occupezvous votre temps? Êtes-vous étudiant ou apprenti?

— Ni l’un ni l’autre, répliquai-je en rougissant.

Justin jeta sur moi un regard de défiance, et puis, comme partant à lui-même, il dit :

— Après tout, il y a des parents assez riches pour élever leurs enfants à ne rien faire.

— Mes parents ne sont plus riches , répondis-je étourdiment.

Je vis bien que cette réponse allait m’attirer un déluge de questions; heureusement, j’aperçus mon père et ma mère qui tournaient le coin de la rue ; je les désignai à Justin, qui me quitta aussitôt en me disant :

— Nous causerons de cela demain, après la journée faite.

La suite à la prochaine livraison.

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