‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 393 sur 712 · LE RETOUR A LA FERME · texte numérisé non relu

LE RETOUR A LA FERME

Le Retour à la ferme, souvenir d’Alsace. — Composition et dessin de Théophile Schuler,

Le fermier et la fermière rentrent chez eux; elle, serrant son petit enfant contre sa poitrine ; lui, portant fièrement sa faux neuve; car le bon laboureur ne perd jamais son temps, et il a profité de son voyage en ville pour s’acheter un bon outil ; puisse-t-il faucher une bonne récolte ! Le chemin est rapide , la montée est rude ; les chevaux s’allongent en tendant le jarret avec effort, et leurs sabots ferrés font parfois jaillir des cailloux de la route une étincelle qui brille comme un éclair dans la demi-obscurité du crépuscule. Le ciel est encore clair et se colore en rose à l’horizon , mais l’ombre envahit peu à peu la terre; il est temps d’arriver à la ferme, car la nuit va venir . Et les bons chevaux, qui sentent l’écurie avec son râtelier plein de foin odorant et sa litière de paille fraîche, se hâtent d’euxmêmes, sans avoir besoin que le fermier les excite.

Il est pressé d’arriver, lui aussi; depuis l’aube, il est absent : comment l’ouvrage s’est-il fait, loin de, l’œil du maître? Et puis, qu’on ait passé sa journée en travail ou en fête , il est toujours doux de rentrer chez soi ; rien ne vaut le logis familier qui vous a vu grandir, où vous pouvez marcher les yeux fermés, tant vous en connaissez bien les plus petits recoins , dont vous entretenez la prospérité par votre travail, où vous avez fondé une nouvelle famille... Aussi le fermier est- il heureux de voir apparaître là-bas le petit groupe d’arbres qui entoure sa demeure; et il se Tüji£ XLIV. — 'Fkvhikk 187C,

voit déjà assis au coin de l’âtre , sa pipe à la bouche et un pot de bière devant lui, pendant que sa chère femme démaillottera le petit pour lui faire étendre ses jambes dodues à la douce chaleur d’une flambée de broussailles.

Et la fermière, à quoi pense-t-elle? Elle repasse dans son esprit la bonne journée qui vient de s’écouler, depuis sa joie du matin, quand elle parait son enfant de son plus beau bonnet et l’enveloppait de ses langes les plus blancs pour lui faire sa toilette de voyage. Car c’est son premierné, et c’était la première fois quelle allait le présenter à ses grands parents. « Ils vont le trouver beau ! se disaitelle avec orgueil, en regardant son petit corps ferme et rose ; il se porte si bien ! il est si gai ! il rit déjà aux éclats quand on lui fait des caresses. Je suis sûre que là-bas, chez nous, ils ne pensent qu’à notre visite depuis qu’ils sont éveillés; que mes petits frères sont déjà à nous attendre sur la route; et que la grand’raère, qui ne peut pas marcher , a fait mettre son fauteuil devant la fenêtre pour nous voir arriver. » Elle pensait ainsi , et elle ne se trompait point : toute la maisonnée était dès le matin en préparatifs pour recevoir la fille chérie. Son absence n’a pas amené l’oubli, oh! non. Elle l’a bien vu quand son père Ta prise dans ses bras pour la faire descendre de cheval ; il avait, lui, un homme d’âge, des larmes plein les yeux. Comme il Ta embrassée, et, après elle, son petit

enfant! Comme sa mère paraissait heureuse, et comme, tout en s’empressant aux soins du ménage pour fêter de son mieux ses chers hôtes , elle ne quittait pas du regard la jeune mère et son nourrisson ! Et la sœur, et les petits frères, comme ils étaient joyeux tous, sautant autour d’elle et criant : « Marguerite ! Marguerite 1 nous avons retrouvé notre Marguerite 1 » Quel bonheur de se sentir aimée ! Marguerite n’oubliera pas cette journée-là. Elle n’oubliera pas non plus que la grand’mère, après avoir regardé d’un air attendri le petit enfant qu’on avait posé sur ses genoux, a étendu sur le front de l’innocent ses vieilles mains tremblantes , et qu’elle lui a dit : « Que Dieu te bénisse, mon cher petit , pour que tu grandisses et que tu deviennes honnête et laborieux comme on a coutume de l’être dans tes deux familles ! »

Ce que la grand’mère a dit là, Marguerite le conserve soigneusement dans son cœur, et elle y songe pendant qu’elle entoure son nourisson de ses bras pour le préserver de la fraîcheur du soir. Oui , il faut qu’il devienne honnête et laborieux comme on l’est dans ses deux familles. Cet héritage d’honneur , de travail et de vertu , il ne faut pas qu’il dépérisse entre ses mains. 11 faut qu’il accroisse ce trésor de bonne renommée qu’il a reçu et qu’il doit transmettre à ses enfants ; car, si Dieu lui prête vie, il sera à son tour père de famille, ce cher petit ! Elle sourit à cette idée, et se promet d’être dans ce temps-là une bonne grand’mére. Mais, en attendant, c’est elle qui est chargée d’en faire un homme, de cet enfant qui dort dans ses bras. Le nourrir, guider ses premiers pas, lui apprendre son premier langage, ce n’est rien ; mais ouvrir peu à peu sa petite âme à l’idée du devoir, lui enseigner le courage, la justice et le dévouement, n’est-ce pas là la vraie tâche d’une mère? Tout cela, elle n’y avait pas encore réfléchi : la parole de l’aïeule le lui a fait comprendre. Elle regarde son mari et se réjouit de pouvoir dire à son lils : Suis l’exemple de ton père 1 Elle regarde la ferme qui s’approche et grandit, et il lui semble quelle l’aime d’un nouvel amour. Quelquefois, quand elle s’y trouvait seule, pendant que le maître était allé travailler aux champs , il lui est arrivé d’étouffer un soupir au souvenir de la maison paternelle. Cela ne lui arrivera plus; son cœur se tourne désormais tout entier vers la maison où elle verra grandir son enfant. C’est là qu’est sa vie, c’est là qu’est son avenir, et elle remercie Dieu qui lui a fait le devoir si doux.

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