‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 455 sur 712 · AVOCATS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

AVOCATS CÉLÈBRES

6ERBIER.

Au commencement de ce siècle, on prononçait souvent encore le nom de Gerbier avec un grand respect. J’ai connu des personnes qui avaient entendu cet avocat célèbre et qui ne trouvaient pas d’expressions suffisantes pour témoigner

de l’admiration que leur avait inspirée son éloquence. Aujourd’hui, Gerbier est pi’esque oublié; peut-être la cause en est-elle que, depuis 1789 jusqu’à nos jours, le nombre des hommes éloquents en France a été supérieur à ce qu’il a dû être en des temps où la liberté et l’usage de la parole étaient plus restreints. Il n’est pas sans intérêt toutefois de regarder en arrière et de rappeler aux jeunes générations nouvelles nos gloires d’autrefois. Il n’y a pas deux Frances, il n’y en ajamais eu qu’une, et l’honneur des temps passés est aussi celui du présent et de l’avenir. Voici la notice qu’ont consacrée à la mémoire de Gerbier les éditeurs du Barreau français.

Pierre-Jean-Baptiste Gerbier, né à Rennes, le 29 juin 1725, était fils, frère, neveu et cousin d’avocats de ce nom ; son père, qui le destinait à la même carrière, donna beaucoup de soins à son éducation. Ne voulant pas le livrer à des précepteurs vulgaires , il fit venir exprès de Hollande des hommes très-instruits auxquels il confia ses premières années; lorsqu’on le jugea assez avancé, il fut envoyé à Paris , où il fit ses classes au collège de Beauvais , sous MM. Goffin et Rivard; à dix-sept ans, il fit son droit,' et fut reçu avocat à Paris en 1745.

M. Gerbier père, avocat distingué du Parlement de Rennes, qui savait combien il fallait ajouter d’études, de préparations et de méditations aux leçons de l’école pour former un jurisconsulte et un grand avocat, et combien il importait de n’être pas pressé de se montrer, contint le plus longtemps qu’il put l’impatience de son fils ; Gerbier n’entra dans la lice qu’après vingt-huit ans; mais il y parut avec un grand éclat, il y fit la plus vive sensation. Gréaux de Reverseaux, l’un des plus célèbres avocats de ce temps, s’étant trouvé à son début, présagea ce qu’il serait un jour, et se porta pour son patron. Dès ce moment, toutes les plaidoiries de Gerbier furent des triomphes ; il effaça tout ce qui avait brillé au barreau depuis Cochin.

Son éducation littéraire avait été excellente , mais peu variée et très-bornée par son esprit juste , qui ne pouvait rien recevoir qui ne fût net et simple. Les livres superbement reliés de sa bibliothèque étaient plus le luxe de son état que de son goût; presque tous restaient neufs dans leurs rayons; un seul, un seul petit volume se voyait dans ses mains, se rencontrait, et à Paris, et à Franconville, sur ses tables et sur ses fauteuils ; il le savait par cœur et le lisait toujours : c’était les Lettres provinciales. Ce n’est pas qu’il fût le moins du monde janséniste, mais il ne pouvait rien mettre à côté de cette logique nue et serrée, piquante et véhémente , à côté de ce style où la verve comique et la verve oratoire sont toujours si près l’une de l’autre, et toutes les deux si près de la raison pour l’environner d’une double puissance.

Les livres des jurisconsultes n’étaient guère plus à l’usage de cet avoeatque tant d’autres in-folio qui effrayent la vie si courte de l’homme. A la moindre difficulté des questions qu’il avait à traiter, il s’environnait des jurisconsultes de la capitale qui possédaient, les uns le plus amplement, les autres le plus logiquement, tout ce qu’il avait besoin de science pour sa cause ; c’étaient des livres aussi, mais vivants, qu’il pouvait interroger, qui pouvaient répondre ; après les avoir beaucoup écoutés, ce qu’ils avaient dit, il le savait mieux qu’eux.

C’est très-rarement qu’au barreau on voyait dans ses mains d’autre papier que les pièces du procès; ses plaidoyers étaient-ils donc dans sa mémoire? Voici l’histoire, et très-exacte, de leur composition.

Il s’y préparait lentement, longuement; il couvrait d’écriture de grands papiers, et de ce qu’il avait écrit, il ne devait en rien dire ; il effaçait le tout avec la même len-

teur; il n’en restait pas plus d’une vingtaine de lignes, et moins en forme de phrases qu’en formules de géométrie.

Je ne crois pas qu’il sût l’algèbre des mathématiques , il s’en était fait une pour l’éloquence.

Lorsqu’il montait dans sa voiture pour se rendre au palais de Justice, où tout Paris l’attendait, comme on attendait à Zaïre ou à Tancrède que Lekain parut, ces formules, qu’il tortillait dans ses mains agitées, étaient sa seule préparation visible, et c’était pourtant de ces caractères comme mystérieux qu’allaient sortir les merveilles de la parole.

Gerbier avait reçu de la nature une figure, une physionomie, une voix et une âme telles, que le prince de l’éloquence romaine, Cicéron, ne pouvait pas en porter de plus nobles et de plus touchantes à la tribune aux harangues des maîtres du monde ; son débit et son accent oratoire, qu’il laissait aller comme il plaisait à Dieu , auraient été une vocation au sublime du théâtre comme à celui du barreau.

L’œuvre seule du raisonnement, toujours douteuse, difficile, pénible, était toujours faite par lui très à l’avance; ces formules si serrées, qui représentaient toutes les idées du procès, les lui reproduisaient suivant le besoin et à son gré, ou toutes à la fois, ou divisées en certaines suites. Il pouvait toujours, sans hésitation et sans désordre, les placer dans le discours, comme dans un combat on distribue ou l’on concentre les forces sur le terrain ; ravi de les posséder et d’en disposer si souverainement, il ne doutait plus ni de leur puissance, ni de son triomphe. Ce pressentiment de la victoire d’une bonne cause élevait et attendrissait son âme dans le sanctuaire des lois ; il en recevait en foule et sans confusion tous les mouvements qu’il voulait communiquer au tribunal et au public suspendus à sa parole; tout se passionnait et s’enflammait, tout, jusqu’au raisonnement, et la logique disparaissait sous les émotions qu’elle avait préparées et quelle consacrait.

La carrière que Gerbier a parcourue fut partagée par les événements publics en deux époques : la première a été marquée par des succès toujours croissants et par une gloire dont rien n’obscurcissait l’éclat; la seconde a été mêlée d’amertumes.

Pendant l’exil et l’interrègne des parlements, sous le chancelier Maupeou, Gerbier fut du nombre des avocats qui se laissèrent séduire par le chancelier, et qui plaidèrent à la commission remplaçant le Parlement de Paris ; le souvenir et le ressentiment de cette défection s’attachèrent à lui : lorsqu’il parut au barreau devant le Parlement réinstallé en 1774, on ne lui pardonna pas d’avoir été de ceux qui donnèrent l’exemple et dont l’influence entraîna les autres.

Ce ressentiment parut lors de l’arrêt qui le mit hors de cour, sur une accusation de subornation de témoins dans laquelle on l’avait impliqué, au procès du comte de Guignes.

Dans le même temps, Linguet, rejeté par 1 ordre des avocats, le dénonçait à l’opinion publique comme son persécuteur ou comme le principal auteur de sa disgrâce ; il publia contre lui des mémoires où 1 acrimonie de sa plume et l’animosité d’un rival étaient empreintes. L ame tendre de Gerbier, jusque-là enivrée de louanges, fut mortellement blessée. Le chagrin corrompit les jouissances qu il devait se promettre des succès que son talent ne cessa d’obtenir, et ses dernières années furent tristes et mélancoliques. Cependant, à l’exception de quelques ennemis que la jalousie et des querelles de profession lui suscitèrent, il conserva toujours l’estime et l’affection de son corps , qui lui donna un dernier témoignage en l’élisant bâtonnier en 1787.

Ce fut une couronne déposée sur son cercueil; il ne survécut que quelques mois. Depuis plusieurs années, sa santé était languissante, un fâcheux accident l’avait altérée : il avait été atteint de poison par un mets préparé dans une pièce de cuisine mal soignée ; son estomac et sa poitrine étaient restés affectés, et sa vie en fut abrégée; il mourut le 26 mars 1788, âgé de soixante-trois ans, vivement regretté du barreau dont il était la gloire, et plus encore de ceux qui, ayant vécu dans son intimité, connaissaient la bonté de son cœur et les charmes de sa société.

Cet orateur si brillant, si ingénieux, si puissant dans la lutte , dont la répartie était si vive et quelquefois si piquante lorsqu’il y était provoqué par son adversaire, apportait dans le commerce de la vie un entier abandon, une facilité charmante, une simplicité d’esprit et de cœur surprenante, qui le rendait confiant jusqu’à la crédulité et complaisant jusqu’à la faiblesse.

Sa carrière fut une suite non interrompue de triomphes, depuis l’instant où elle s’ouvrit jusqu’au moment où elle fut terminée , et jamais il ne lui arriva de chercher son éloquence hors du cercle et du ton des affaires privées. Il ne croyait pas que la raison, la justice et l’humanité fussent moins saintes, moins compromises et moins éloquentes dans les procès où toutes les destinées d’un homme et d’une famille sont menacées, que dans les querelles de nations à nations, et des peuples avec ceux qui en sont ou les maîtres ou les princes. L’éloquence , en effet , doit avoir de la noblesse, mais non pas de l’orgueil, et toutes les fois quelle éclaire les esprits, quelle touche les âmes, elle a les plus heureux attributs de la souveraineté du talent.

Il ne nous reste qu’à donner quelque idée de l’art oratoire de Gerbier, et comme l’on n’a pas recueilli ses plaidoyers , nous ne le pouvons qu’en reproduisant quelques pages d’un mémoire qu’il écrivit après l’année n74, à la suite de querelles avec l’avocat Linguet et autres.

« J’étais retiré à ma terre avec quelques amis, lorsque, vers le milieud’octobrel771, je vis arriver dans ma cour, à travers un orage affreux, une charrette remplie de sept personnes. On ouvre ma porte, et à l’instant se précipitent à mes genoux une femme âgée de quatre-vingts ans, sa fille, et leurs enfants et petits-enfants. Leurs larmes firent couler les miennes et celles des amis qui m’entouraient, avant môme que nous eussions pu deviner l’objet du désespoir de toute cette famille. Un étranger qui les accompagnait m’expliqua en bégayant leur infortune, et, se jetant lui-même à genoux, il me demanda avec instance' de les secourir. Dans le prcTiier mouvenîent de ma sensibilité, je dis à tous ces maiuv.ureux ;

» — Je ne plaide plus. J’ai renoncé pour ma vie au palais; mais donnez-moi le temps d’approfondir ce mystère d’iniquité . Si je suis convaincu delà justice de vos plaintes, mon zèle vous servira ; au défaut de ma voix, je vous consacrerai tous mes soins.

» D’après les diverses opinions qui ont régné dans le monde sur cette affaire, on me pardonnera, sans doute, ce mouvement de commisération, et l’opinion personnelle que j’ai prise dans la suite.

» Peu de temps après, je fus attaqué d’une maladie terrible. On me conservait alors quelque estime; je vis mes concitoyens s’attendrir sur mon état et l’honorer de leurs larmes. La plume de M« Linguet lui-même ne se chargeéit-elle pas de mon éloge?

» Echappé au danger qui me menaçait, le premier mot qui sortit de ma bouche fut, je l’avoue, le nom des Véron. Quelque temps après, je partis pour la campagne, afin de raffermir ma santé par le bon air et par le repos. Mais

pendant que la nature me restituait mes forces , la veuve Véron expira. Son petit-fils vint aussitôt me l’apprendre, accompagné d’un de ses amis et de celui d’un de nos coafrères qui est resté son principal défenseur. Ils m’apportaient le testament de cette mère infortunée. Elle y avait déposé le serment terrible quelle osa faire à Dieu de la réalité de son prêt. Elle m’y priait de ne pas abandonner ses enfants, ni l’honneür de sa mémoire. Elle m’y faisait enfin un legs de dix mille livres. Jusqu’à l’article de ce legs, mon émotion et mon zèle n’avaient fait que redoubler. Quand je lus l’article du legs, le testament me tomba des mains: «Ah! malheureux! dis-je à Dujonquay, la recon- » naissance de votre pauvre mère m’ôte tous les moyens de » vous défendre. On croirait voir de l’intérêt dans mon zèle, » et je ne voulais faire parler pour vous que ma conviction et » ma sensibilité. »

«Voilà tout ce que j’ai fait en faveur des Véron. Après avoir tenté, dans le principe, d’arranger cette affaire ; après avoir voulu la soumettre au jugement même de la famille du comte de Morangiès, j’ai fini par ne plus m’en mêler. J’ai renoncé dans le même instant au legs et à la cause, et je n’ai pris aucune part à tout ce qui a suivi.

» Cette conduite eût-elle dû jamais aigrir contre moi les amis du comte de Morangiès?

» Celle que j’ai tenue dans l’affaire du comte de Guignes n’a été ni moins sage , ni moins circonspecte. Les personnes les plus respectables ont vu les efforts que j’ai faits, dés le principe, pour la terminer sans éclat. Je n’y ai point plaidé. Je n’ai publié aucun mémoire. Pendant deux années entières, je me suis constamment opposé à ce qu’il en fût imprimé aucun. Et je puis dire que ce n’est pas sans peine que je suis parvenu à calmer l’empressement qu’avaient mes clients anglais de faire éclater leur vengeance dans leurs papiers publics. Cette modération ne m’a servi de rien. La naissance, les talents, la fortune, en élevant le comte de Guignes aux premiers emplois , l’ont entouré d’amis, de protecteurs, de protégés, de tout sexe, de tout rang, de tout état. Et parce que je suis un des conseils de ses adversaires , j’aurai perdu tout droit à l’estime des âmes honnêtes !

» Eh ! que deviendront les lois, les mœurs, notre ministère, si , lorsqu’un infortuné vient implorer notre appui, il faut, pour nous décider à. le défendre, mesurer le degré du crédit et de la puissance qui l’accable? Quoi ! parce qu’on devra au hasard de la naissance un nom et des titres illustres, parce qu’on sera revêtu de grands emplois, on aura le privilège d’enchaîner mon devoir! Je n’aurai plus de secours à prêter à l’innocence ! Non : je remplirai jusqu’à mon dernier moment le serment que j’ai fait à la justice, et j’acquitterai ce que je dois à l’humanité. Venez, mes concitoyens, mes semblables ,, hommes, qui que vous soyez, accourez avec confiance. Votre pauvreté ne rebutera pas mon zèle; votre infortune ne fera que l’accroître. Ce fut pour vous que l’on consacra des temples à la Justice, et c’est pour vous servir que j’acquis le droit d’approcher de ses autels. Ce courage ne m’abandonnera jamais qu’avec la vie. »

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