LE POISSON ARC-EN-GIEL ET SON NID
Le poisson arc-en-ciel vit dans les étangs et les fossés de 1 Inde septentrionale. II a reçu le nom qu’il porte à cause des bandes brillantes, irisées, dont son corps est régulièrement bariolé. Il n’a pas plus de quatre centimètres de longueur.
Un pisciculteur bien connu, M. Carbonnier, a récemment communiqué à l’Académie des sciences des détails extrêmement intéressants sur la façon dont ce petit poisson fait un nid et «tir les soins qu’il donne à ses petits.
Lorsque le moment de la ponte est arrivé, le mâle s’approche de la femelle, nage autour d’elle, l’effleure, et, par ce contact, s’assure de la maturité des œufs. Ënsuite, il va prendre dans sa bouche une petite pincée d’ilerbes aquatiques et les apporte à la surface de l’eau. Lorsqu’il en a réuni une quantité suffisante pour former Un petit tapis de verdure, il hume à l’extérieur quelques bulles d’air et vient les lâcher sous ce tapis, afin qu’il se soutienne sur 1 eau. Il forme ainsi une île flottante supportée par de petits ballons d’air.
Le lendemaiii, même travail ; l’animal accumule, surtout vers le centre, de nouvelles bulles d’air ; l’îlot se soulève, se gonfle au milieu et prend l’aspect d’un petit globe de verdure. Pour consolider l’édifice, le poisson l’entoure d’une sorte de cordon horizontal large d’environ deux centimètres, et lui donne ainsi l’apparence d’un chapeau mou à larges bords s’élevant de quatre à cinq centimètres au-dessus de l’eau. Cela fait, avec son museau, il égalise et polit l’intérieur du nid.
Maintenant tout est prêt; le mâle va chercher la femelle, l’amène en la soulevant, la portant, et l’introduit dans sa demeure, où, par quelques mouvements de compression exercés sur l’abdomen, il l’aide à pondre ses œufs.
La ponte achevée, la femelle s’en va pour toujours ; c’est le mâle qui prend soin des œufs; il les maintient, les range, les surveille dans le nid. Au bout de soixante-dix heures, il perce le sommet de la voûte de verdure, les bulles d’air s’échappent et le petit ballon s’affaisse sur l’eau, emprisonnant les embryons qui commencent à se mouvoir. De peur que les petits ne s’en aillent, l’ingénieux poisson étire le tapis flottant, le carde en quelque sorte, fait descendre tout autour une sorte de frange ou de filet qui les retient; en outre, il les surveille sans cesse, et, avec sa bouche, repousse vers le centre les plus remuants qui voudraient déjà prendre leur liberté. Il ne les laisse partir qu’après huit ou dix jours, quand ils ont acquis une taille et une force suffisantes.
Ces curieuses observations ont été faites par M. Carbonnier, à Paris, dans de petits aquariums contenant seulement quinze litres d’eau, et chacun est à même de les répéter.
LE lAMSTSCHIK OU LE COCHER RUSSE.
Quel charmant garçon que le iamstschick russe ! On n’a jamais rien vu de plus adroit, de plus infatigable, de plus poli, de plus aimable, d’une gaieté plus naïve et plus enfantine, d’un caractère plus jovial et plus caressant.
Il s’agite, se démène, bondit du siège à terre, passe entre les chevaux, sous la voiture, reparaît de l’autre côté, se retrouve comme un écureuil sur le siège, avec une grâce, une adresse et une légèreté vraiment surprenantes.
Le harnais des attelages russes est toujours mauvais; à chaque pas quelque chose se rompt, mais aussitôt le iamstschik est à terre : il attaché ici , rajuste là, peste , siffle, chante, remonte sur le siège, et reprend sa course furibonde au grand galop de ses chevaux.
Pendant tout le relai, il ne peut se tenir tranquille ; il est en conversation perpétuelle avec ses chevaux ; il les gronde, les sermonne, les moralise.
Souvent la route passé par vaux et par monts; qu’importent à l’insouciant iamstschick ces obstacles qui n’existent pas pour lui etque la voiture seule ressent toujours. Enivré par la rapidité de la course, il franchit au galop ornières, ravins, montées, descentes, ponts et fondrières ; le quadrige vole et s’arrête haletant à la voix despotique du maître, qui de temps à autre modère son ardeur pour le faire respirer. Le galop est l’allure qui convient le plus aux chevaux
russes, excellents pour la course, mais non pour le trait. La montagne qui n’est pas franchie au galop ne sera jamais franchie ; car traîner lentement, tirer à plein collier, sans se presser, comme les chevaux de paysan en Allemagne, leur est impossible. Dès qu’il faut monter et qu’ils sentent derrière un poids un peu lourd, ils s’arrêtent, regimbent, préfèrent même reculer qu’avancer, et alors forcent de recourir à la patience, cette première vertu du voyageur.
Quelque bruyant et grondeur que soit le iamstschick, quelque terrible et menaçant que paraisse son fouet tournoyant au-dessus de sa tête, il ne s’en sert que fort rarement etpréférerait même, j’en suis sûr, et j’ai eu l’occasion de m’en assurer, recevoir lui-même, en cas extrême, quelques bourrades et quelques horions, plutôt que d’offenser du fouet ses chères petites bêtes.
Plusieurs fois je me suis fait traduire les expressions que le iarastschik emploie en parlant à ses chevaux, et toujours elles étaient tendres et caressantes.
Par exemple, en s’adressant à une jument, il disait ;
— Chère petite mère, ne me laisse donc pas en chemin ; tu auras bientôt de l’herbe fraîche et de l’avoine dorée.'
Et à un étalon :
— Bon petit frère , ne me fais pas honte : pense à ton honneur et à ta réputation ; que dirait le monde si on savait que tu t’es embourbé?
Ce dialogue, avec des variations infinies et les diminutifs les plus gracieux, continua pendant toute la route.
Aucune langue ne se prête mieux que le russe aux diminutifs, et aucun peuple ne s’en sert aussi fréquemment et aussi volontiers que le paysan de ce pays. Quand le iamstschick demandait au postillon son briquet pour allumer sa pipe, il disait :
— Cher petit frère, donne-moi ton petit amadou et ton joli petit briquet pour allumer ma petite pipe.
Quand on voit l’habitant du nord de la Russie si gai, si insouciant, si vif et si léger, on est vraiment frappé du contraste qui existe entre lui et ses chants, cette image expressive de l’état de l’âme. Toutes les chansons populaires sont d’un rhythme monotone, pour la plupart en mineur, et finissent ordinairement par une note prolongée, décroissante et plaintive. Est-ce une plainte contre la rigueur du climat, contre les froides teintes d’un ciel à peine azuré, ou contre la parcimonie de la nature, si avare de lumière, de fleurs et de fruits? Où trouver le mot de cette bizarre énigme, si ce n’est dans l’opposition entre le caractère de l’homme porté à la joie et une nature âpre et sévère?
Cet accent, ou plutôt cette intonation mélancolique, semble avoir influé sur le timbre de voix de tout ce peuple : il est doux et agréable à l’oreille , dans les moments de gaieté ou de colère, qu’il chante ou qu’il dispute. De même que le iamstschik , quand le paysan excite ses chevaux , on n’entend jamais les sons durs et gutturaux des peuples d’origine germanique et romaine; toujours perce, comme à travers un gosier voilé , l’intonation mélancolique. (‘)