L’INVALIDE
Un Volontaire de trois ans. — Dessin de Henri Girardet.
Personne, sûrement, n’aurait pu prétendre que le \ieux Bernhart n’était pas un homme heureux. Il n’avait à s’inquiéter ni de la nourriture, ni du logement, ni de la tenue (c’est ainsi que militairement parlant il appelait ses vêtements) : le gouvernement lui fournissait tout cela en échange de sa jambe gauche, qui était restée en Afrique ; il avait bon sommeil et bon appétit, et, n’étant pas naturellement gourmand, il n’aurait pas échangé contre la table d’un ministre ou celle d’un banquier l’ordinaire de l’hôtel des Invalides. Il se portait fort bien, sauf quelques douleurs, aux changements de temps, dans la jambe qu’il n’avait plus; et comme il était fort adroit de ses mains, il gagnait Tome XLIV. — Août 1876.
à faire des cartonnages plus d’argent qu’il ne lui en fallait pour son tabac et ses menus plaisirs.
Il y avait pourtant une ombre sur le bonheur du vieux Bernhart. Ce qui produisait cette ombre, c’était, faut-il le dire? l’orgueil, et un orgueil mécontent. Bernhart était de l’avis de César, quoiqu’il n’eût jamais ouï parler de ce grand capitaine ; il pensait qu’il vaut mieux être le premier dans un bourg que le second dans Rome. Or, il était loin d’être le premier dans Rome, c’est-à-dire à l’hôtel des Invalides, quoiqu’il en fût, depuis un an déjà, le doyen; et, dans son idée, c’était là une grande injustice. Quand Bernhart n’était encore qu’un nouveau pensionnaire, et que l’hôtel pos-
sédait des vétérans de l’empire et même de glorieux dé- ] bris des grandes guerres de la république, il trouvait tout simple de rester au dernier rang, lui dont les premières armes ne dataient que de la prise du Trocadero; mais aujourd’hui, ne devrait-il pas, par rang d’ancienneté, marcher en tête de ses compagnons? Eh bien, oui, cela aurait dû être; mais cela n’était pas, et dans les groupes qui se chaulîaient au soleil pendant les beaux jours ou qui se serraient autour du poêle en hiver, ses récits de l’expédition d’Espagne ou de la guerre d’Afrique, que tout l’hôtel savait depuis longtems par cœur, pâlissaient à côté des histoires de Grimée, d’Italie et des dernières guerres. Certes, Bernhart n’était pas insensible aux belles actions de ses successeurs ; et une fois hors de l’enceinte des Invalides, il n’aurait pas fallu qu’un insolent quelconque, qu’il fût civil ou militaire , vînt lui dire qu’on ne s’était pas bien battu à Malakoff, à Magenta ou à Reischoffen. Mais on a beau être patriote, c’est dur d’écouter toujours les récits des autres sans pouvoir se faire écouter à son tour ; c’est dur de s’entendre dire, quand on commence une histoire :
« Connu ! père Bernhart, vous nous avez déjâdit celle-làplus de cent fois. » Si bien qu’un jour le vieux Bernhart, qui ne sortait jamais que pour aller porter ses cartonnages et en toucher le prix, et qui avait toujours jugé les cours de l’hôtel assez vastes pour ses promenades, s’y trouva tout à coup gêné et résolut d’aller prendre l’air au dehors. Il est vrai que ce jour-là Bernhart était poussé à bout : cet outrecuidant de Gossinot, ancien artilleur qui possédait une jambe de moins que lui, ne s’était-il pas avisé d’insinuer qu’après tout les Arabes n’étaient pas des ennemis si difficiles à vaincre? des gens qui n’étaient seulement pas capables de lancer un obus ! On voyait bien que Gossinot n’était jamais allé en Afrique.
Bernhart traversa la Seine, et s’en alla s’installer dans le jardin des Tuileries, au pied de la statue de Mars. C’était par un beau jour d’été; les mouches bourdonnaient, les moineaux pépiaient, les rayons du soleil se jouaient, tout dorés , à travers les feuilles vertes , et sous les ombrages on entendait les cris joyeux des enfants. Bernhart Commença par jouir de tout cela, en s’étonnant de n’avoir pas eu plus tôt la bonne idée de venir dans un endroit si agréable ; puis, comme un changement d’habitudes amène toujours un peu de mélancolie, ses pensées prirent insensiblement une teinte grisâtre. Rien que des visages inconnus autour de lui, cela n’était pas gai... et là-bas, tous ces visages connus qu’il retrouverait en rentrant ne lui feraient déjà pas tant de plaisir à revoir. . . C’était une autre alîaire, quand Garnier, et Marcel, et ce bon vieux Lauriot étaient encore de ce monde! de vrais amis, ceux-là, qui vous écoutaient et ne plaisantaient jamais mal à propos! Mais ils étaient partis l’un après l’autre, et... eh bien, oui, ce sera bientôt mon tour : à soixante-quinze ans, il faut s’y attendre.
Ici Bernhart fit une grimaee. Pourquoi? Ce n’était pas par crainte de la mort : sa conscience était trop paisible pour cela, et il n’avait pas de bien fortes raisons de tenir à la vie. Mais l’homme aime à se survivre ; et s’il laisse un héritage, si petit qu’il soit, il désire pouvoir le suivre par la pensée et savoir qui en profitera. Or, Bernhart avait de petites économies. Pendant longtemps, il les avait destinées à fournir, quand il ne serait plus , du tabac et quelques douceurs à ses trois amis, pour qui il avait l’habitude de payer quand ils achetaient quelque chose ensemble. (Sur les trois, Garnier n’avait que le bras gauche, Lauriot n’avait pas de bras du tout, et Marcel ne savait aucun petit métier capable de lui rapporter de l’argent.) Mais Bernhart survivait à ses trois amis : à qui donc léguerait -il son épargne? Ce ne serait sûrement pas à Gossinot!
Comme il rêvait, la tête penchée, un cerceau roula jusqu’à lui et vint s’arrêter contre sa jambe de bois. Bernhart leva les yeux : un joli enfant de trois ou quatre ans, qui courait après le cerceau, poussa un frais éclat de rire :
— Lisbeth! s’écria-t-il, André a réveillé le monsieur!
— Fi, André, que c’est vilain! dit d’une voix sérieuse une jeune fille qui suivait l’enfant. Pardon, Monsieur, il est espiègle, mais il n’est pas méchant.
— Il n’y a pas d’offense, je ne dormais pas, répondit l’invalide, charmé de la politesse de la jeune bonne. Quel joli petit garçon! quel âge a-t-il, s’il vous plaît?
— Moi, trois ans ! répondit André en se plantant debout devant lui.
— Trois ans! mon gaillard! on t’en donnerait bien quatre : tu feras un fameux soldat.
— Moi, volontaire comme l’oncle Paul ! dit fièrement le petit.
— Volontaire ! c’est vrai, il y a des volontaires, à présent : c’est une fameuse invention qu’ils ont faite là. Quand je pense que j’ai connu des hommes solides, qui avaient de bons yeux et leurs quatre 'membres, et qui n’étaient pas capables de charger un fusil ! si ça ne fait pas pitié ! A présent, on ne verra plus de choses pareilles : en cas de guerre, tout le monde sera prêt à partir.
— L’oncle du petit est volontaire, dit la jemie bonne; et mon frère s’est engagé dans le même régiment.
— Ah ! votre frère est soldat ! c’est bien , cela ! dit Bernhart en regardant la jeune fille avec intérêt. Cet intérêt redoubla quand il s’aperçut que ses cheveux blonds étaient couronnés du grand nœud noir des Alsaciennes. Tiens! ajputa-t-il, nous sommes du même pays! je suis né en Alsace, moi aussi, seulement il y a longtemps. De quel endroit êtes-vous?
— De Schœnbach.
— Ah! je connais ça! la bière y est fameuse. Moi, je suis de Launfeld ; c’est à trois lieues, tout au plus : y êtesvous allée quelquefois?
La jeune fille y était allée; et le vieux Bernhart se mit à lui demander des nouvelles du village, de l’église, de la place où l’on dansait, des arbres qu’il y avait vu planter, des gens qu’il avait connus. Ceux-ci n’existaient plus; mais Lisbeth lui parla de leurs enfants, c’était presque la même chose; et l’invalide fut tout aise d’apprendre que c’était toujours un Schimmel qui tenait la brasserie du Sanglier- Vert, et que les arbres étaient devenus aussi hauts que les maisons.
Le petit André, que ces discours n’amusaient guère , vint se mêler à la conversation.
— André volontaire! dit- il. Oncle Paul apprendra l’exercice à André.
— Veux-tu que je te l’apprenne, moi? demanda l’invalide en riant. Quand ton oncle Paul viendra te voir, tu lui montreras que tu es aussi bon soldat que lui.
— Oh! oui, dit le-petit, tout rouge de plaisir.
— Voilà un bâton qui fera le fusil. Attention au commandement : Portez... armes! Pas mal, fantassin; mais les doigts ne sont pas placés comme il faut... et le bras droit! comme ça, le bras droit... très-bien!
Et Bernhart plaçait lui-même l’enfant dans la position réglementaire , et riait de se voir un pareil conscrit. Le petit, lui, ne riait pas; il serrait ses lèvres roses et s’efforcait de faire l’exercice comme un vrai soldat. Lisbeth s’était assise et travaillait à son tricot.
— Cinq minutes de repos, fantassin ! dit l’invalide en mettant le bâton en faisceau avec sa béquille. Vous aimez l’ouvrage, à ce qu’il paraît, mademoisell» Lisbeth? Qu’est-ce que vous faites donc là?
— Des bas de laine pour l’iiiver ; c’est pour ma grand’mère qui est restée au pays.
— Ail ! vous avez votre grand’mère ! ça doit lui faire de la peine que vous soyez partie?
Lisbetli soupira. Puis, comme elle ne voulait pas laisser croire à l’invaKde qu’elle avait quitté sa grand’mère par - caprice ou pour aller s’amuser dans les grandes villes, elle lui raconta sa simple histoire. De sa famille, il ne restait plus que sa grand’mère, son frère et elle : son frère et elle avaient opté pour la France ; la grand’mère avait dû rester en Alsace, parce qu’elle vivait des légumes de son jardin quelle allait vendre au marché, et qu’elle n’aurait pas eu de moyens d’existence ailleurs.
— Si nous avions seulement cinq ou six cents francs, disait Lisbeth, grand’mère viendrait me retrouver, nous prendrions une petite boutique de fruiterie, et nous serions heureuses ensemble. Mais il faudrait pour cela que grand’mère vendît son bien, et on ne trouve pas facilement des acheteurs à l’heure qu’il est. Je suis venue me mettre en service à Paris, etj’épargne tan t que je peux sur mes gages ; mais j’ai beau faire , ma bourse ne grossit pas vite , et ma pauvre grand’mère vieillit...
Le père Bernhart était devenu songeur. Il se leva.
— Voilà le soleil qui baisse, dit-il ; il faut que je m’en aille. Au revoir, Lisbeth ; Lisbeth Immerman, du village de Schœnbach, m’avez-vous dit? Moi, je ra’appeMe Bernhart. A demain : vous reviendrez ici, n’est-ce pas? j’apporterai un petit fusil à mon fantassin.
— Au revoir, monsieur Bernhart, dirent ensemble André et Lisbeth.
Le lendemain, l’enfant et la jeune hile, arrivés de bonne heure au rendez-vous, attendirent en vain l’invalide. André refusa de jouer, et pleura quand il lui fallut reprendre le chemin du logis.
Ce n’était pas la faute du vieux Bernhart s’il n’avait pas apporté le fusil promis à son petit ami. Le matin, en descendant pour déjeuner, la tête lui avait tourné, et il était tombé évanoui. On avait appelé le major, qui avait hoché la tête d’un air mécontent ; et à l’heure où Lisbeth et André l’attendaient aux Tuileries, l’invalide était dans son lit, revenu de son évanouissement , mais faible, d’une faiblesse qui allait en augmentant, et qui faisait dire aux camarades réunis dans la grande cour : En voilà encore un qui va nous quitter !
Vers le soir, Bernhart, qui était resté longtemps assoupi, s’éveilla. La sœur qui le gardait se pencha vers lui :
— Eh bien, père Bernhart, lui dit-elle, comment vous trouvez-vous? Buvez une cuillerée de potion, cela vous fera du bien.
— .Merci, ma sœur; ça va aussi bien que possible. Non, pas de potion, rendez-moi un petit service, s’il vous plaît. . . allez me chercher mon capitaine.
La sœur, étonnée, céda à son désir.
— Mon capitaine, dit Bernhart dés qu’il aperçut l’officier, c’est pour vous dire adieu, d’abord, et puis pourjvous prier d’écouter mon testament.
Le capitaine voulut le rassurer.
— • Non, non, mon capitaine, je sais bien ce que je dis, je m’en vais. Pour ce qui est de mon testament, si vous voulez bien vous en charger, j’ai là mes économies que je voudrais laisser à quelqu’un...
— Très-bien, mon brave, je les lui remettrai moi-même de votre part : dites-moi son nom et son adresse.
— Son adresse, je ne la sais pas ; c’est une jeune fiMe que vous trouverez dansTaprès-midi aux Tuileries, au pied de la statue de Mars ; elle est coiffée à la mode d’Alsace, et elle promène un joli petit enfant. . . pauvre petit, je lui avais promis un fusil... Mon capitaine, vous direz à Lisbeth de
lui acheter un fusil de ma part... Elle s’appelle Lisbeth Immerman, et je veux lui laisser mon argent, pour qu’elle fasse venir sa grand’mère d’Alsace et quelle s’établisse fruitière avec elle. . . Comme ça, il y aura longtemps dans le monde une personne qui se souviendra du vieux Bernhart.
Le malade parlait difficilement ; une faiblesse le prit, et il n’en put dire davantage. Quelques instants après, pourtant, il murmura d’une voix éteinte :
— Mon capitaine... il y a sept cents francs... six-cents à Lisbeth, et cent à Gossinot. . . pour s’acheter du tabac. . .
L’invalide ne parla plus, et s’éteignit bientôt. Il était mort sur une bonne pensée : il avait pardonné à Gossinot son dédain pour les Arabes. Son dernier vœu fut exaucé : il y a maintenant dans une petite boutique deux fruitières, une vieille et une jeune, qui ne laissent pas passer un jour sans prier pour le vieux Bernhart.