I. — LES PRÉCEPTES
Ce livre est rare et d’un prix élevé. C’est la traduction d’un des ouvrages chinois les plus populaires, le Kaningp'ien. Les Tao-ssé attribuent ce précieux écrit au fondateur même de leur religion {*), Lao-tsee (l’enfant-vieillard), qui, selon la tradition, naquit âgé de quatre-vingts ans, avec des cheveux blancs, vers l’an 604 avant l’ère chrétienne, et mourut quatre-vingt-un ans après, en l’an 523. Le texte ancien et original du Kaning-p’ien est de peu d’étendue ; mais les gloses, les commentaires, les légendes^ les anecdotes , qu’on y a successivement juxtaposés de siècle en siècle , ont fini par en faire une œuvre dont la traduction n’a pas moins de 500 pages.
La propagation de ce livre de religion est considérée par les Tao-ssé comme une œuvre très-méritoire. Les hommes pieux mettent au nombre de leurs devoirs de charité celui de le faire graver, imprimer, d’en acheter des exemplaires et de les distribuer aux indigents ou à ceux dont la dévotion a besoin d’être stimulée. Souvent on s’associe par souscription pour en publier une édition nouvelle : les uns donnent de l’argent, les autres du papier, des artistes offrent de graver gratuitement les caractères. Le traducteur, François- Stanislas Julien, possédait un exemplaire du Kaning-p’ien à la fin duquel on a placé la liste de cent quarante-deux personnes qui avaient concouru, suivant leurs moyens et leur fortune, à la publication. Les noms de ces souscripteurs étaient suivis d’indications sur les motifs qui les avaient déterminés à prendre part à ce bienfait: l’un, ayant terminé heureusement les funérailles de sa mère, avait acheté et distribué par reconnaissance cent vingt exemplaires ; deux fils en avaient donné vingt pour obtenir la guérison de leur père, etc.
Pour qu’un livre soit un objet de si grande vénération depuis tant de siècles, et qu’on soit persuadé que c’est faire un acte religieux que de le multiplier sans cesse , il faut qu’on croie fermement qu’il est un puissant moyen de
(') On sait que les trois religions principales de la Chine sont : la religion des lettres ou de Confucius , la religion de Fo ou du Bouddha; la religion des Tao-ssé ou do Lao-tsee.
moraliser et d’édifier les âmes. La vérité est que le Kaningp’ien est un ouvrage estimable, très-moral; mais nous sommes bien obligés d’avouer qu’il ne paraît pas justifier pleinement, aux yeux d’un chrétien ou même d’un philosophe moraliste européen, son immense célébrité.
La morale du Kaning-p’ien repose tout entière sur cette doctrine^ que les actions bonnes ou mauvaises des hommes font une impression sur les esprits du ciel et de la terre, qui envoient, en retour, à chaque homme, selon la nature de ses actions, une récompense ou un châtiment. (‘)
Les préceptes qui constituent le fond du livre, si on les sépare des affirmations dogmatiques dont ils sont entremêlés (-), pourraient se réduire à peu près à ce qui suit :
— L’homme s’attire le bonheur ou le malheur par sa conduite. La récompense du bien et la punition du mal les suivent comme l’ombre suit les corps.
— Il y a des centaines de grandes et de petites fautes. Il faut les éviter avec soin, si l’on veut obtenir l’immortalité.
— Avancez dans la bonne voie , et reculez devant la mauvaise.
— Ne foulez point un sentier tortueux.
(Commentaire : Conservez votre cœur droit, rectifiez-
le quand il est nécessaire ; les tentations du mal sont grandes ; pour peuque l’on manque de veiller sur soi-même, on marche dans un sentier tortueux.)
— Ne trompez point dans le secret de la maison.
(Commentaire : Ne trompez point votre cœur, ne vous
abusez pas vous-même dans la maison cachée de votre conscience.)
— Accumulez des vertus, et entassez des mérites,
— Montrez-vous humains envers les animaux.
— Pratiquez la droiture et la piété filiale ; ayez de l’affection pour vos frères cadets et du respect pour vos aînés.
— Ayez pitié des orphelins et montrez de la compassion pour les veuves.
— Ne faites pas de mal même aux insectes, aux plantes et aux arbres.
— Réjouissez-vous des avantages des autres.
(Commentaire : Non pas seulement de leurs bonnes
actions, mais en général de ce qu’il y a de louable dans leurs talents , leurs paroles et leurs qualités.)
— Secourez les hommes dans leurs besoins.
— Sauvez les hommes dans le danger.
— Réjouissez-vous des succès des autres et affligezvous de leurs revers , comme si vous vous trouviez à leur place.
— Ne divulguez pas les imperfections des autres.
— Ne vous vantez pas de votre supériorité.
— Cédez beaucoup et prenez peu pour vous-même.
(Commentaire : Par exemple, dans le partage d’un héritage, d’une créance, etc.)
— Ne vous irritez point quand vous avez reçu un affront.
— Donnez sans éprouver de regret.
^ -- Ne concevez pas de pensées contraires à la justice; n’agissez pas contre la raison.
Ne regardez jamais la méchanceté comme une preuve de talent.
— N’ayez pas un cœur inhumain; ne traitez personne avec cruauté.
— Ne nuisez pas secrètement aux hommes vertueux.
(Commentaire : Celui qui nuit secrètement à un homme
commet une action plus cruelle que s’il lui lançait une flèche dans l’ombre.) (*)
(*) G est ce qu’exprime le titre même du livre : Kan signifie affecter émouvoir; mg, répondre ou correspondre; p'ien livre
P) Nous voulons parler de préceptes tels que ci'iix-ci : « Montrer brusquement les trois clartés (le soleil, la lune et les é.oiles)»- — «Brûler les parfums avec du feu pris au foyer» ; etc. ’
— Ne profitez pas de l’ignorance des hommes pour les tromper par des paroles mensongères.
— N’inventez pas des choses fausses; n’employez ni l’artifice ni la fraude.
— Ne divulguez pas les fautes de vos parents.
— Ne violez pas la justice dans l’appréciation du bien et du mal.
— Sachez distinguer les personnes qu’il faut rechercher ou fuir.
— Soyez reconnaissants des bienfaits que vous avez reçus. ^
— Ne pensez pas sans cesse à vos ressentiments. !
— Ne renversez pas les autres pour vous emparer de
leurs places. '>
— Ne tuez pas les ennemis qui se rendent, ne massacrez pas ceux qui viennent se soumettre.
— N’excitez pas les hommes vertueux, ne destituez pas les sages.
— Ne mettez pas les fautes au même rang que les crimes.
— Ne vous emportez pas avec colère contre les hommes que vous voyez conduire à la mort.
— N’arrêtez pas l’exercice (le progrès) des arts et métiers.
— Ne faites pas sortir les insectes de leurs trous, n’effrayez pas les oiseaux qui sont endormis sur les arbres.
— Ne détruisez pas les nids d’oiseaux, ne brisez pas les œufs.
— Ne désirez pas que les autres hommes éprouvent des pertes.
— Ne cherchez pas votre avantage aux dépens des autres.
— Ne donnez pas de mauvaises marchandises en échange de bonnes.
— N’abandonnez pas le bien public (ou les intérêts de Injustice) pour des motifs d’intérêt privé.
— N’usurpez point les talents des autres.
(Commentaire : Se dire l’auteur de l’œuvre d’un autre,
revendiquer la gloire qui appartient à d’autres, dérober des plans, etc.)
— Ne dissimulez pas les qualités des autres; ne faites pas ressortir leurs défauts.
— Ne révélez pas les secrets des autres.
(Commentaire : Les projets secrets, les affaires privées.)
— Ne consumez pas sourdement la fortune des autres.
(Commentaire : Ne pas engager les autres à se livrer
au jeu, etc. ; ne suscitez pas entre eux des procès ; ne les excitez pas à des dépenses inutiles, etc.)
— Ne séparez pas les parents qui sont unis comme la chair et les os.
— Ne cherchez pas à en imposer par votre puissance.
— Ne faites pas affront aux autres pour l’emporter sur eux.
(Commentaire : A l’aide de sarcasmes, de railleries qui intimident, d’excès de raisonnements qui troublent les esprits, etc.)
— Ne détruisez pas les grains qui sont en herbe.
— Ne vous attribuez pas les bienfaits des autres, et ne rejetez pas vos fautes sur eux.
— Ne faites pas éprouver aux autres votre propre malheur, et ne leur vendez pas vos mauvaises actions.
— N’achetez pas de louanges mensongères.
— Ne rabaissez pas les hommes d’un mérite supérieur.
— Ne taillez pas des étoffes sans utilité.
(Commentaire : Les anciens disaient : «Un pouce desoie
a coûté la vie à mille vers à soie, et il faut des milliers de fils de soie pour faire une pièce d’étoffe. Si vous coupez des
étoffes à la légère et sans motif raisonnable, vous perdez l’argent et la peine qu’ elles ont coûtés. « )
— Ne harassez pas et ne faites pas souffrir les hommes et les animaux.
— Ne détériorez pas les outils des autres.
— Ne désirez pas la mort de ceux à qui vous devez de l’argent.
— Ne détestez pas ceux qui n’ont pas satisfait à vos demandes.
— N’attribuez pas toujours les échecs des autres à leurs fautes.
— N’employez pas la ruse ou la force pour obtenir de l’avancement.
— Ne vous abandonnez pas trop aux aises et aux jouissances de la vie.
— Ne recherchez pas trop minutieusement les fautes de vos inférieurs.
— N’abandonnez pas toutes les choses anciennes parce que vous en avez de nouvelles.
— Ne vous repentez pas de vos aumônes et de vos dons.
— N’égarez pas la multitude par de fausses doctrines.
— Ne vous servez pas d’une fausse mesure.
— Ne falsifiez pas les marchandises.
— Ne tendez pas de pièges aux hommes simples.
— Ne faites point de choses inutiles.
(Commentaire ; De peur de nuire aux choses utiles.)
— Ne faites pas d’imprécations, ni contre vous-même, ni contre les autres.
— Ne sautez ni par-dessus les puits , ni par-dessus le foyer.
(Commentaire : N’affectez pas le mépris pour les deux choses les plus essentielles à la vie des hommes.)
— Ne faites pas beaucoup de choses clandestines ou extraordinaires.
(Commentaire : Clandestines, c’est-à-dire honteuses ou coupables; extraordinaires, c’est-à-dire qui ont pour but de faire parler de soi.)
La suite à une autre livraison.