LES CHARMEURS DE SERPENTS DE LTNDE
Charmeurs de serpents de ITnde. — Dessin de Sellier.
Quelques savants considèrent aujourd’hui comme probable qu’à une époque reculée toute la partie méridionale du continent asiatique a dû être habitée par une race noire, sauvage, de petite taille, et offrant une certaine analogie avec la race africaine sans cependant s’y rattacher directement. Ces peuples noirs ont disparu complètement sous l’influence des invasions de races blanche et jaune, aryenne et touranienne, venues des régions centrales et septentrionales de l’Asie. L’absorption de ces races inférieures a été si complète, que ce n’est qu’à force de recherches que les anthropologistes modernes ont pu constater leur existence sur quelques points isolés de .l’Inde et de rindo-Chine; et ces découvertes pourraient ellesmêmes être encore plus contestées qu’elles ne le sont, si ces peuples n’avaient laissé une trace qui paraît caractéristique de leur passage dans une antiquité des plus reculées.
On croit en effet que la première religion de ces aborigènes de l’Asie méridionale a été le culte du serpent; et comme ce culte se retrouve à la base de toutes les religions qui ont une origine asiatique, on est porté à en conclure sans trop de témérité que ces peuples ont dû se trouver, à un moment, répandus en nombre considérable dans les pays où se sont développées ces diverses religions.
Aujourd’hui le culte du serpent n’est plus pratiqué que par les sauvages Nagas des montagnes de l’Assam et par les nègres de la Haute-Guinée. Mais il en est resté dans ITnde même de nombreux souvenirs.
C’est ainsi qu’une des fêtes les plus populaires parmi les Hindous brahmaniques est encore la fêle des Serpents, ou Naga Panldiami. Ce jour est consacré à faire #es offrandes aux serpents, à se les rendre favorables par des prières, à s’assurer leur protection contre les piqûres mortelles.
Sur une des places principales de la ville sont rangés Tome XLlIl. — .Iaxvier 1875.
deux ou trois cents sâpwallahs ou charmeurs de serpents, ayant chacun devant soi une corbeille contenant une ving- 1 taine de cobras; les pieux Hindous leur apportent dcsj jattes de lait de buffle, dont ces reptiles sont très-friands. Bientôt chaque jatte est entourée d’un cercle de cobras, qui, la tête plongée dans le liquide, restent dans un état de parfaite immobilité; de temps en temps, le sàpwallab en retire une pour faire place à une autre , et il est curieux de voir la fureur de l’animal dépossédé, qui se dresse, gonfle son capuchon et frappe tout ce qui l’entoure. Le cercle des charmeurs est environné d’une foule de curieux; ces reptiles, ces hommes demi-nus ou couverts d’oripeaux de couleur, qui manient les reptiles sans la moindre crainte, sont vraiment d’un effet très -original. Ce singulier manège dure toute la journée, et deux ou trois mille cobras sont amplement repues de lait; le lendemain matin , les charmeurs quittent la ville et lâchent charitablement leur collection de serpents dans la jungle.
Ces charmeurs sont un des types les plus curieux de l’Inde; ils forment une caste à part, considérée comme impure par les brahmanes, et qui se recrute spécialement parmi les représentants actuels des anciens aborigènes. Les procédés qu’ils emploient pour charmer les reptiles remontent à la plus haute antiquité, peut-être à une époque où leurs ancêtres étaient les prêtres du culte national.
Le serpent qui se prêle le plus facilement à leurs tours est précisément le serpent sacré par excellence, le grand naga, mieux connu sous son surnom portugais de cobra capello. Ce serpent est peut-être le plus redoutable des .reptiles; sa piqûre foudroie en quelques minutes un en- ’faiU, et en une heure l’homme et les plus grands quadrupèdes.
Long. d’un à deux mètres, il est muni de chaque côté de la tête d’uné membrane mobile qu’il a la faculté de déployer lorsqu’il est irrité ou charmé , et sur laquelle sont dessinés deux cercles reliés entre eux à peu près comme
Si
un lorgnon; d’où le nom de serpent à lunettes qui est donné parfois au reptile.
Les charmeurs prennent les cobras, leur enlèvent les crochets à venin et les habituent à se dresser et à se balancer au son de la flûte. Pour faire croire à l’existence d’un danger que leurs sortilèges suffisent à surmonter, ils ont soin cependant de laisser aux serpents les dents qui accompagnent les crochets, et qui ne produisent qu’une piqûre sans conséquence.
Mais c’est surtout dans la capture de ces reptiles que (tes gens déploient une adresse vraiment surprenante.
« Me trouvant <à Sangor, dans l’Inde centrale, en 1867, dit M. Rousselet, je reçus la visite de deux sâpwallahs faisant le commerce des reptiles. Ne voyant pas de cobra dans leur collection, qui était du reste fort complète, je leur en fis la remarque. « A quoi bon nous encombrer, » me répondirent-ils, d’un serpent que nous pouvons » nous procurer dès cju’on nous le demande? En désirez- )' vous un? La cour même de votre bungalow va nous le » fournir. »
» Ma curiosité était piquée , et je les mis au défi de me trouver un serpent dans un espace de temps aussi court qu ils paraissaient le supposer. Aussitôt l’un des sâpwallahs se dépouille de ses vêtements, à l’exception du lanfjouti, et, saisissant son toumril (flûte des charmeurs), il m invite à le suivre. Arrivé derrière le bungalow, où s étend un terrain couvert de ronces et de pierres, il embouche son instrument et lui fait rendre des scms perçants entrecoupés de modulations plus douces; le corps tendu en avant, il scrute chaque herbe, chaque buisson. Au bout d un instant, il m’indique un point du regard; j’y porte les yeux et je vois une tête de serpent sortir de dessous une pierre. Rapide comme l’éclair, le charmeur laisse tomber son instrument, et, ^saisissant avec une incroyable adresse le reptile, le lance en l’air, et le saisit par la queue au moment où il retombe à terre. Après examen , il se trouve n’être qu’une inoffensive couleuvre. Le sàpv/aliah continue sa recherche; bientôt même mimique : en moins d’une seconde, le toumril tombe, le reptile vole en l’air, retombe, et, avec un flegme triomphant, l’Indien me présente par la queue une effrayunte cobra noire de plus d’un mètre de long. Le hideux reptile se débat; mais, d’un mouvement rapide, le charmeur lui a saisi le derrière de la tête, et, ouvrant la gueule, me montre ces terribles crochets qui distillent la mort. C’est une preuve qu’il n’y a pas eu supercherie, car les serpents que transportent les charmeurs sont toujours édentés. Prenant alors une petite pince, notre homme arrache avec soin chaque crochet, et met ainsi l’animal hors d’état de nuire. Cependant, soit accident, soit bravade, il s’est piqué légèrement et le sang coule sur un de ses doigts; sans s’émouvoir, il suce fortement la plaie et y applique une petite pierre noire poreuse qu’il m’offre comme un antidote sûr contre les morsures de cobra. Je lui en achetai un morceau; mais, après analyse, je découvris que cette pierre n’était qu’un os calciné, d’une texture très-line.
» Parmi les tours que les charmeurs indiens exécutent avec des serpents, il en est un qui offre une ressemblance frappante avec le miracle de Moïse devant le Pharaon. Le jongleur, ne conservant pour tout vêtement que son langouti , choisit un serpent d’espèce inoffensive et le place ostensiblement dans un panier, qu’il recouvre d’une couverture. 11 se relève en agitant les bras en l’air et en chantonnant quelques paroles cabalistiques que son compagnon accompagne sur un tambourin. Soudain il s’arme d une baguette flexible, la fait tourner quelques instants autour de sa tête et la lance brusquement à nos pieds, où elle arrive sous la forme d’un serpent. Malgré l’attention
la plus soutenue, il me fut impossible, à deux reprises différentes, de saisir le moment où la baguette est échangée contre le serpent. Le tour est si prestement fait que des gens crédules jureraient que la transformation a été véritable.
«Voici l’explication la plus plausible de ce tour, Le charmeur, faisant semblant de placer le serpent sous la cou-, verture, le glisse dans les plis de son langouti, où le rep-l tile, préalablement dressé, s’enroule et reste parfaitement' immobile. Il ne s’agit plus alors que d’opérer sous les yeux^ du spectateur la substitution du serpent à la baguette.' D’u'n seul geste, le jongleur doit rejeter en arriére la ba-1 guette que ramasse son compagnon, et envoyer en avant' le reptile enroulé autour de ses reins. Ceci ne doit pas ' réclamer une adresse plus surprenante que celle que le sâpwallah déploie dans la chasse à la cobra, où il a à saisir, avec la promptitude de l’éclair, la tête du reptile, olfrant une prise de quelques centimètres seulement en dehors de son trou. »
HISTOIRE
d’un homme qui n’a jamais rien vu.
Suite. — Voy. p. 2.
Nous avions réussi à perfectionner nos plantes. Nous réussîmes à perfectionner nos bêtes : poules,. pigeons, lapins... On discutait encore dans les académies sur la possibilité (généralement niée) d’obtenir le lièvre-lapin ou léporide {Lepiis Darwinï), alors que chez nous il se multipliait d’année en année.
J’avais pour nos bêtes, pour nos plantes, un livre de généalogie tenu avec un soin parfait, qui m’a fourni, sur la marche des modifications obtenues, les renseignements les plus précieux.
J’atteignis ainsi, sans y penser, ma vingt-cinquième année, n’ayant connu ni les villes, ni leurs plaisire ; même les fêtes du pays, je ne les fréquentais pas. Je n’avais jamais vu danser, et j’avais une appréhension terrible d’être témoin de ce divertissement, qui m’eût, de façon trop poignante, fait sentir mon malheur.
Vous voyez à quel horizon étroit mon existence était réduire.
Malgré cela, je n’éprouvais aucun ennui. J’avais une disposition à tout observer, à tout admirer, et, le dirai-je? cà tout aimer. Ce spectacle de la vie universelle où moimême je me sentais plongé, me causait des émerveillements, des émotions inexprimables.
Le côteau que nous habitions était pour moi aussi une source de joies : les aspects différents du ciel ,. les effets du brouillard dans la vallée, les levers et couchers de soleil, les bruits du vent et du feuillage, le chant des oiseaux, tout cela me remplissait d’allégresse. J’étais d’ailleurs, à part mon infirmité, d’une santé parfaite, et malgré l’ennui qui parfois me prenait au souvenir de ma jambe perdue, j’étais doué d’un grand fonds de gaieté, qui pourtant n’excluait pas parfois quelque mélancolie. J’eusse pu très-bien dire comme la Fontaine :
Il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.
Pendant que nous vivions ainsi tranquilles, des événements formidables s'accomplissaient : 1848, avec son cortège de révolutions et de guerres, ébranlait le monde. Mais à peine, dans notre retraite, le bi uit nous arrivait-il
de ces commotions. Je n’appris que le T’’’ mars, dans un voyage à la petite ville voisine, les événements du 24 février. J’étais alors à tailler mes arbres, à repiquer nos choux, à soigner nos fraisiers et nos artichauds; je n’interrompis pas un instant ma besogne.
Nous ne recevions, dans notre solitude, aucun journal. L’agitation elle trouble qui s’emparaient de tant d’esprits alors ne put donc se communiquer jusqu’à nous.
Je ne dis pas, je le répète, qu’il soit bien de vivre ainsi dans l’isolement des grandes émotions publiques; je constate seulement cette circonstance singulière de ma vie. Quant à en tirer vanité, hélas! je m’en garderai bien.
Pour vivre comme j’ai vécu, il faut n’avoir pas de jambes; mais ceux qui en ont, qu’ils aillent et qu’ils courent, c’est pour eux la sagesse.
XlT
Celui qui avait bien couru pendant tout ce temps-là, c’était Valentin. Ses lettres me faisaient aller de surprise en surprise.
« Je t’ai écrit du Caire et des Pyramides, me disait-il au mois d’août de cette même année 1848 ; me voici maintenant en Nubie, campé à peu de distance de la cataracte de Wady-Alfa. Quel pays! Rien n’est exagéré dans les récits des voyageurs touchant la beauté, la pureté du ciel ; mais aucun d’eux n’a dit assez la splendeur des nuits, les magnificences et les délices du clair de lune. La nuit est le moment de vivre et d’agir dans cette contrée.
•'Tes Nubiens sont un très-beau peuple, malgré leur teinte brunâtre de vieil acajou. Les traits sont délicats, le nez droit et mince, les lèvres fines, les dents petites et presque transparentes de blancheur, les cheveux non pas crépus comme ceux des nègres , mais ondulés doucement.
» Ah! l’horreur! sais-tu de quoi ces gens-là s’avisent! ils naissent beaux et resteraient tels ; mais leur plus grand soin, toute leur vie, est de s’enlaidir. Ils s’égratignent, se déchirent, se font des entailles, des plaies, d’affreuses cicatrices. Les épines malsaines, les ventouses, les poudres corrosives, voilà leurs ingrédients de toilette et leurs remèdes contre tous les maux.
>' Et comment se coiffent les femmes! les cheveux, enroulés en bandeau autour de la tête, sont inondés ou plutôt empâtés d’une épaisse gomme arabique qui sèche et reluit au soleil, ne formant plus qu’une masse compacte et solide, où cheveux et gomme mastiqués ensemble résistent des jours et des nuits. Cette coiffure est même la plus recherchée des élégantes du pays. »
Quelques mois plus tard , je recevais de l’Afrique centrale une nouvelle lettre de Valentin :
« Me voilà donc par delà la Nubie ! Si j’en reviens, quelles séances nous ferons dans ton ermitage ou le mien ! car plus je m’éloigne du pays natal, plus j’ai le désir d’y retourner un jour, et de m’y établir le plus près de toi qu’il me sera possible. Nous goûterons alors la félicité de mêler l’acquis moral de ta vie sédentaire avec ce que mes voyages m’auront acquis d’expérience. Je vois bien qu’à rester chez toi tu enrichis ton âme; mais à tout ce que j’ai vu la mienne non plus ne s’est pas appauvrie.
» Aussi, le croiras-tu? Après l’Afrique, le projet m’est venu de visiter l’Asie, et même, si c’est possible, je ne m’en tiendrai pas là;
Voir, c’est avoir
dit très-bien le poète. Tu auras, je l’espère, toujours de mes nouvelles; mais, en retour, il m’en faut des tiennes
et de notre cher village où je n’ai plus que toi. Quand tu reçois mes lettres, prends une carte et marques-y par des points mon itinéraire. Dans vingt ans, assis dans ton jardin ou près de ton feu, nous le reverrons ensemble, cet itinéraire ;
Jè dirai : J’étais là, telle chose m’avint.
Vous y croirez èlre vous-même.
)' On se doutait (et ce fut autrefois le sujet de bien des conversations entre nous); on se doutait, dis-je, que l’intérieur de l’Afrique offrirait un jour aux explorateurs qui pourraient y pénétrer un spectacle d’une richesse et d’une variété infinie. L’attente est dépassée. Il y a là, en effet, de quoi satisfaire tous les genres de curiosité, tous les genres d’étude, tous les genres d’industrie et de commerce. Plus j’avance, plus mon étonnement redouble, et vraiment je suis parfois saisi d’une sorte de vertige.
«Que de renseignements (dont je prends note) pour les diverses branches de l’histoire naturelle, pour la biologie surtout, et pour l’anthropologie !
» Ah! mon ami, j’ai traversé des tribus humaines bien hébétées; mais tant de circonstances terribles ont contribué à cet hébétement, et, malgré tout, tant d’autres tribus sont restées inoffensives, sociables et intelligentes; qu’au total l’humanité, même en ses races inférieures, gagne à être visitée, comme je le fais, en détail.
» Une condition cependant est nécessaire pour bien voir, c’est de voir avec bienveillance, c’est de ne laisser soupçonner jamais une pensée de dénigrement. Du reste, la nature, dans ces régions, offre partout de si grands spectacles, que cette vue seule entretiendrait la piété dans l’âme.
>1 Et puis, à tant de maux, à tant d’ignorance et de misères chez tous les peuples se mêle tant d’héroïsme, qu’en vérité la pitié est le sentiment qui peu à peu l’emporte...
»... Si tu aimes toujours à être informé des mœurs des animaux, je t’en donnerai des nouvelles : éléphants, lions, buffles, hippopotames, crocodiles, etc., je les ai vus en leurs libres et terribles allures, jeux, chasses ou combats. C’est un spectacle qui recommence et se diversifie à l’infini... »
La lettre avait dix grandes pages. Je ne saurais dire l’intérêt, la joie que j’eus à la lire et relire.
J’avais connu Valentin autrefois un ' peu sceptique et railleur; tel encore on a pu le voir dans ses réflexions siu la Nubie; mais véritablement, cette fois, il s’élevait à plus de simplicité et de candeur.
Durant plusieurs semaines, je portai sa lettre sur moi pour la relire à tous mes loisirs.
Ceux-là seuls qui ont vécu solitaires comprendront bien cela. La suite à une autre livraison.