SCENE XI
Les PRÉCÉDENTS, CORINNE et ALBERT, entrant par la porte du fond, puis BOUVARD derrière eux.
CORINNE, bas à Albert qui lui donne la main. Allons! n'allez-vous pas vous effrayer... parce que le notaire est là. Rassurez-vous ? cela ne prouve rien encore.
DESGAUDETS, à SU fille.
Qu'est-ce donc ?
CORINNE
Monsieur le notaire.
DESGAUDETS, Vivemcnt et comme se rappelant. C'est vrai!...
LE COMTE
Le notaire!. ..(à part.) à mon tour!
DESGAUDETS.
C'est l'heure où nous l'avions prié de venir, mais en ce moment...
CORINNE ET ALBERT, avecjoie.
0 ciel !
LE PUFF
DESGADDETS, regardant Antonia et le comte. • Je pense... que sa présence serait inutile.
LE COMTE
Et pourquoi donc?... \euillez, mon cher Bouvard, le prier d'entrer!
ANTONIA, d'un air gracieux.
C'est juste ! pour lui faire nos excuses de l'avoir dérangé. (S'approchant du comte.) je comprends, Monsieur le comte, qu'après un tel désastre... il est impossible de donner suite à nos projets d'union...
CORINNE, à Albert.
Que dit-elle?...
ANTONIA
Et l'honneur môme me fait un devoir de vous rendre votre parole.
ALBERT, bas à Corinne.
0 bonheur! {Pendant les phrases précédentes Bouvard est rentré avec le notaire.)
LE COMTE, passant au milieu du théâtre. Messieurs, un événement imprévu, un malheur de famille, dont les détails seraient superflus et sur lequel je garde le silence, un malheur, dis-je, ■vient de frapper ma belle et noble fiancée... j'apprends par M. Desgaudets, le subrogé-tuteur, que sa pupille vient de perdre une partie de sa fortune...
CORINNE, bas à son père, avec joie.
Ruinée!., bravo ; Antonid vous avait raconté mon plan...
DESGAUDETS^ de même.
Mais du tout...
CORINNE, de même.
Alors, c'est donc de vous-même!
DESGAUDETS, étonné.
Quoi donc?
CORINNE, avec approbation et lui faisant signe de se taire.
C'est bien ! c'est très bien ! LE COMTE, qui a toujours observé du coin de l'œil, le père et la fille, se dit à part.
Ils s'entendaient! (A voix haute et avec noblesse.) Messieurs... je demande qu'aujourd'hui, à l'instant même, on signe le contrat.
TOUS
Est-il possible ! ( Pendant ce temps des domestiques ont apporté la table, au milieu du théâtre et derrière les acteurs.)
LE COMTE, se retournant vers le notaire et lui montrant la table.
Monsieur le notaire, mettez-vous là de grAce ! il me tarde de prouver à ceux qui pourraient mal méjuger {Regardant Corinne.) que, pour moi, les richesses ne sont rien et que la foi jurée est tout.
BouvARB, criant.
C'est admirable !.. c'est do dernier beau! {A Corinne.) N'est-ce pas... chez cet houime-là... toutes les grandes pensées viennent du cœur!
CORINNE; à part.
C'est à confondre!
BOUVARD
Demain tout Paris le saura!
ALBERT
Ah! pour moi plus d'espoir!.. (Regardant le comte.) Mais... c'est bien... c'est le trait d'un galant homme... (.4 Desgaudets.) Et vous, Monsieur^ qui ne croyez à rien...
DESGAUDETS, ô demi-voix.
Je n'y crois pas encore quoique j'aie vu et entendu... et je ne sais pourquoi... j'ai idée qu'il ne signera pas.
ALBERT, montrant à Desgaudets le comte qui vient de signer et qui présente la plume à Antonia.
Tenez... qu'en dites-vous?..
DESGAUDETS, avcc impatience.
Je dis... je dis... {Regardant sa fille et le comte.) que je n'y puis rien comprendre, mais que nous sommes tous ici, sous l'empire d'un puff immense, mais certain !.. un puff...
CORINNE
Par devant notaire! (Antonia qui a pris laplume en tremblant hésite un instant, puis signe. En ce moment Corinne, à moitié suffoquée, tombedans un fauteuil; Albert cache sa tête dans ses mains, le comte se frotte les siennes; Desgaudets les observe tous avec défiance; Bouvard lève les mains au ciel en signe d'admiration. — La toile tombe.)
FIN DU TROISIÈME ACTE