SCENE V
LE COMTE, qui s' est jeté sur le canapé à gauche • BOUVARD.
BOUVARD, tenant à la mnin nn journal et debout derrière le canapé oii h comte est assis.
Voicinotre article... dont, je pense, vous serez content... d'ailleurs ce n'est qu'une épreuve et vous verrez vous-même ce que l'enthousiasme... aurait pu... oublier! (Voyjnt le comte absorbé dans ses réflexions.) Eh mais! Monsieur le comte ne m'écoute pas...
LE COMTE, portant la main à son front.
Pardon, mon cher Bouvard, je suis sous le coup d'une nouvelle...
Fâcheuse !
LE COMTE, avec un soupir.
Oui, certes!
BOUVARD
Que cette lecture adoucira peut-être! (Lisant avec emphase au comte qui est toujours assis sur le canapé et qui, livré à ses réflexions, ne l'écoute « pas.) On attribue dans le grand monde à un « homme deleltres distingué, à un grand seigneur, « le trait de désintéressement à la fois le plus dé- « licat elle plus sublime!
LE COMTE, à part.
Six cent mille francs que j'espérais toucher et qui m'échappent.
BOUVARD, de même.
« Au moment du contrat.. . il apprend que celle « qu'il aime est ruinée...
LE COMTE, à part.
Comment aussi se douter que cela fût vrai...
BOUVARD, de même.
« N'écoutant que la voix de l'amour et de « l'honneur... il signe...
LE COMTE, à part.
Après tout... un tel engagement est nul., de toute nullité.
BOUVARD
« Il signe sans hésitation et sans regret un nom « que nous ne voulons pas trahir... mais que les « arts et la gloire signalent depuis longtemps à « l'admiration... et à l'estime publique... LE COMTE, avec impatience, et se levant.
Ma foi, on dira ce qu'on voudra, peu m'importe!
BOUVARD, toujours uvec emphase et à voix haute.
« Je m'arrête., car chacun a déjà deviné M. le « comte de M. trois étoiles .. (Baissant la voix.) « dontle dernier ouvrage vientde paraître... chez « Napoléon Bouvard, libraire-éditeur, quai Mala- « quais, no 36.*(Au comte qui marche avec agita-
LE.PUFF
tîon.) Je crois qne ce n'est pas mal... et qu'il y a là tout ce qu'il faut pour rendre le voile de l'anonyme aussi transparent que possible...
LE COMTE, avec agitation.
Très bien!., très bien!., je vous en remercie, mon cher Bouvard, quoique j'aie à peine entendu... préoccupé comme je le suis dans ce moment.
BOUVARD
Il s'agit donc d'un événement...
LE COMTE
Terrible...
BOUVARD
Qui n'est peut-ôtre pasvrai... (Pliant l'cpreuve du jour)! al.) on dit et on imprime tous les jours tant do choses...
LE COMTE
Ce n'est que trop certain... (A demi-voix.) Apprends que le vicomte Maxence de la Roche-Bernard est ruiné.
Eh bien !.. vous le saviez.
LE COMTE
Lui... cela va sans dire, je n'en ai jamais douté... et peu m'importe ! Mais sa sœur...
BOUVARD
Eh bien !..
LE COMTE, à demi-voix, et prenant avec force le bras de Bouvard, Il lui enlève six cent mille francs!
BOUVARD
Eh bien !.. c'est connu ! {Montrant le papier qu'il tient à lamain.) c'est là dans l'article ! LE COMTE, qui tient encore à la main la liasse de papiers.
Eh! non! C'est là... réellement! vois plutôt! six cent mille francs... que je perds...
BOUVARD
Sansregret!.. je l'ai dit!., c'est là'le beau... le sublime !
LE COMTE
Eh non !.. non... c'est là l'indignité... parce qu'on m'a trompé, vois-tu bien, indignement trompé...
BOUVARD, vivement.
Trompé !.. Elle ne les a pas perdus... elle les possède encore...
LE COMTE, avec impatience.
Eh non !
Eh bien ! alors l'article subsiste.
LE coMTE^ retenant Bouvard, qui fait un pas pour sortir.
Non pas I garde-toi bien de l'envoyer !
BOUVARD
Et pourquoi ?
LE COMTE
Phistard... je teledirai... (Se promenant.) Car "ans le trouble où je suis. .. je ne sais encore quel
parti prendre... nonpaâ que je no me regard comme dégagé... j'ai été abusé... il y a eu crreur|f je ne suis plus obligé à rien... j'ai le droit 6e rompre.
Bovwïin^ avec étonnement.
Rompre ce mariage î
LE COMTE
Eh oui, sans doute!., mais comment? après l'éclat produit par cette maudite générosité... j'avais bien besoin d'élre magnanime... voilà comme je suis, je me laisse toujours emporter par le premier mouvement... et maintenant, comment revenir avec convenance?., d'autant que je n'ai rien à dire contre cette jeune lille... Mais sa famille... mais son frère... dont la conduite est indigne!.. (Se mettant à la table et ecrimnt.) Ma foi! on dira ce qu'on voudra... l'honneur avant tout... il n'est jamais permis de transiger avec lui... (Écrivant.) C'est cela... quelques phrases à effet... car la lettre doit être lue...