‹ Magasin théâtralChapitre 1131 sur 1475 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

MAURICE, entrant par la porte à droite et s'avançant au milieu du théâtre ; ADRIENNE à droite , debout , étudiant et lui tournant le dos.

ADRIENNE, à droite, étudiant.

Mes brigues, mes complots... ma trahison fatale... ]Saurais-je tout tenté que pour une rivale !...

Que pour une rivale !...

MAURICE , se tournant du côté des bustes et des portraits qu'il regarde.

C'est beau, le foyer de la Comédie-Française... beau de gloire et de souvenirs... Rien qu'en traversant ces longs corridors, où semblent errer tant d'ombres illustres... on sent là comme un certain respect, surtout quand on y vient, comme moi, pour la première fois... Aussi, je l'espère, personne ne m'y connaît... pas même Adrienne... le mystère est le dernier égard que je doive à madame de Bouillon.

ADRIENNE, levout les ycux et l'apercevant. Maurice !

MAURICE

Adrienne !

ADRIENNE

Vous! icil

MAURICE

J'étais arrivé le premier, ou peu s'en faut, pour ne rien perdre de vous !

Miséricorde! on vous aura pris pour un clerc de procureur!

MAURICE

Soit! ceux-là s'y connaissent aussi bien que d'autres ; car, au nom seul d' Adrienne, ils Ireissaillent et crient : Bravo ! Mais la toile s'était levée, je ne voyais que le grand vizir et son confident.

ADRIENNE

Patience I

MAURICE

Je n'en ai pas quand je suis si près et si loÏB de

vous..- J'ai aperçu une petite poiic p;ir liiquollo venait de passer une façon de gentilhomme... Puisqu'il entrait, j'en pouvais faire aulan!... On ne passe pas! Que demandez-vous? — Mademoiselle Lecouvreur... J'ai à lui parler... Elle m'attend. .

ADRIENNE

Imprudent !.. me compromettre !

MAURICE

En quoi ? Parce qn'on n'est pas gentilhommo de la chambre, on n'a pas le droit de vous admirer de près... Il faut, à l'écart, dans un coin de la salle, frémir ou sangloter, sans vous remercier de ce cœur que vous avez fait battre ou de celle tête que vous avez exaltée... Il aurait fallu aiieridre jusqu'à ce soir pour vous dire : Adrienne, je t'aime !

ADRIENNE, mettant un doigt sur sa oouchc.

Silence ! {Lui montrant son costume.) Roxniie va vous entendre ! Mais avant que je vous rer.\oi;', dites-moi bien vite, car à peine ce matin ai-je pu vous entrevoir... Avez-vous fait de bien belles actions?., me rapportez-vous quelque beau intii bien héroïque ?

MAURICE

Ah! s'il n'avait tenu qu'à moi !..

ADRIENNE

Vous êtes trop difficile! Votre jeune général, le comte de Saxe, dont on dit tant de bien, et que je voudrais bien voir, est-il satisfait de vous, Monsieur?

MAURICE

Oh! le comte de Saxe est plus difficile encore que moi... Mais enfin je ne l'ai pas quitté ei j'ai été blessé !

ADRIENNE

Près de lui !

MAURICE

Très près.

ADRIENNE

C'est bien! l'idée seule de vous savoir blessé me fait frémir, et cependant il me semble qu'en suivant les périls, vous suivez votre route; que les chemins qui s'élèvent sont les vôtres !... Je vous ai déjà vu l'épée à la main , et quand je vous écoute, quand vous me racontez, en riant, quelqu'une de vos actions de guerre... ne vous moquez pas de mes présages... je devine en vous un grand homme, un héros!

Enfant \

ADRIENNE

Oh! je m'y connais ! je vis au milieu des héros de tous les pays, moi ! Eh bien ! vous avez dans l'accent, dans le coup d'œil , je ne sais quoi qui sent son Rodrigue et son Nicodème... aus-i, vous arriverez !

MAURICE

Vous croyez ?

IG

ADRIENNE i.ECOUVUEUU,

Vous arriverez !.. je saurai bien l'y forcer.

MAUIUCE.

Comment?

ADP.IENNE.

Je vous vanterai tant le comte de Saxe , votre jeune compatriote, dont toutes ces dames raffolent, qu'il faudra que vous l'égaliez, ne fût-ce que par jalousie!

MAURICE, souriant.

Je n'ai pas idée que je sois jamais jaloux de lui !

ADRIENNE

Présomptueux ! mais avez-vous vu le ministre ?

Pas encore, mais je vais lui écrire.

ADRIENNE

Oh! non, n'écrivez pas!

MAURICE

Pourquoi?

ADRIENNE

Parce que, vous savez... l'orlhograpoe...

MAURICE

Eh bien?

ADRIENNE

Eh bien ! la première lettre de vous que ^ ai reçue était bien chaleureuse, bien tendre, et elle m'a touchée profondément, mais en même temps elle m'a fait rire aux larmes... une orthographe d'une invention!

MAURICE

Qu'importe? je ne veux pas être de l'Académie.

ADRIENNE

Ce n'est pas cela qui vous en empêcherait. Mais vous savez bien que je me suis chargée de faire votre éducation, mon Sarmale, de vous polir l'esprit...

MAURICE

Et moi, je n'ai point oublié mes promesses! que de fois, là-bas, j'ai appris des scènes de Corneille ! ADRIENNE, ovcc admiration.

Vous pensiez à Corneille?

Non pas à lui, mais à vous, qui l'interprétez si bien !

ADRIENNE

Et ce petit exemplaire de La Fontaine , que je vous avais donné en partant?

MAURICE

Une m'a jamais quitté., il était là, toujours là... à telles enseignes qu'il m'a sauvé une balle dont il a gardé l'empreinte... voyez plutôt?

ADRIENNE

Et VOUS l'avez lu ?

MAURICE

Ua foi, non !

ADRIENNE

Pas même la fable des deux pigeons , que je VOUS avais recommandée ?

MAURICE

C'est vrai... mais, pardonnez-moi, ce n'est qu'une fable.

ADRIENNE, d'un air de reproche.

Une fable! vous ne voyez là qu'une fable !

(Récitant.) Deux pigeons s'aimaient... (Avec expression.) lï'i-

[mour tendre.

MAURICE

Comme nous!

L'un d'eux, s'ennuyant au logis.

Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays !

Comme moi I

MAURICE

ADRIENNE

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère?

L'absence est le plus grand des maux!

Non pas pour vous, cruel!

MAURICE

Est-ce qu'il y a cela?

ADRIENNE, continuant.

Hélas ! dirai-je, il pleut!

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte et le reste !

MAURICE, vivement.

Le reste! ah! après? après?

ADRIENNE, souriant Après? {Avec finesse.) Ah ! cela vous intéresse donc. Monsieur? et si je vous disais les malheurs de celui qui s'éloigne... et plus encore, ingrat, les tourments de celui qui reste...

(Vivement.) Non, non !

Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger

De coniliieii de plaisirs ils payèrent leurs peines!

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager!

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l'un àl'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau,-'

Tenez-vous lieu de tout... comptez pour rien le reste.

MAURICE

Ah ! quand c'est vous qui lisez , quelle différence: c'est bien mieux que La Fontaine!

ADUIEN.NE.

Impie !

MAURICE

A votre voix , mon cœur s'ouvre , mon intelligence s'élève, tout me devient facile!

ADRiEN.NE, souriant.

Tout!... même l'orthographe!

MAUniCE.

A quand ma première leçon?

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