SCENE II
LA PRINCESSE. MAURICE, entrant par le fond.
L,v PRINCESSE, apercevant Maurice, qui vient d entrer doucement derrière elle.
Ah!.. (Lui tendant la main.) Vous faites bien d'arriver !
MADRICE.
Mille excuses, princesse.
LA PRINCESSE, d'un air gracieux.
Pas de reproches ! D'autres ne songeraient qu'à leur dignité blessée, moi je ne songe {Souriant.) qu'au temps perdu sans vous voir. Il faut qu'à minuit je sois rentrée à l'hôtel.
MAURICE
Imaginez-vous qu'en quittant la Comédie-Fran- Çaise, il me sembla être suivi. Je pris plusieurs
détours, plusieurs rues qui m'éloignaient de co quartier, et je pensais avoir dérouté mes espions, lorsqu'on me retournant, j'aperçus, sur ce boulevard désert, deux hommes enveloppés de manteaux qui me suivaient à distance. Que voulezvous? leur demandai-je. Ils ne répondirent que parla fuite, et quoiqu'ils courussent bien, je n'eusse pas manqué de les poursuivre et de les assommer, sans la crainte de vous faire attendre, princesse.
LA PRINCESSE, souriaut.
Je vous en remercie!,. Cette aventure se lie peut-être à celle dont je voulais vous entretenir. J'ai été aujourd'hui, comme je vous l'avais promis, à Versailles... Marie Leckzinska, notre nouvelle reine, et comme moi polonaise, n'a rien a refuser à la petite-fille de Sobiesky ; elle a vu, à ma prière, le cardinal de Fleury, elle lui a parlé de l'affaire de Courlande.
MAURICE
0 bonne et généreuse princesse ! Eh bien ?..
LA PRINCESSE
Eh bien , le cardinal aimerait mieux ne pas accorder les deux régiments qu'on lui demande; il voudrait être agréable à la jeune reine, et en même temps ne mécontenter ni l'Allemagne ni la Russie , que vous menacez, et avec qui nous sommes en paix.
MAURICE, avec impatience.
Son avis, alors?
LA PRINCESSE
Il n'en a pas, il n'en émet pas... et pour agir en votre faveur, sans rien faire , il vous permet seulement de lever ces deux régiments... à vos frais !
Cela me rassure.
LA PRINCESSE
Et moi pas!.. Avez-vous de l'argent?
MAURICE
Non!
LA PRlNCr.SSE.
Comment, alors, paierez-vous vous deux régiments ?
ADRÎEiSNE LECOUVREUR,
MAURICE
Mes régiments français?
LA PRINCESSE
Oui.
MAURICE, gaiement.
Je ne les paierai pas! si ce n'est après la victoire ! Et jusque-là, soyez tranquille, je les connais!., ils se feront tuer pour moi... à crédit!
LA PRINCESSE
Très bien ! Une autre chose encore... est-il vrai que vous ayez des dettes y que vous deviez soixante-dix mille livres au comte de Kalkreutz , un Suédois, qui, en vertu d'une lettre de change, peut\ous faire appréhender au corps?
Pourquoi celte demande ?
LA PRINCESSE
Parce qu'un grand danger vous menace; l'ambassadeur russe a chargé Messieurs de la police de ne pas vous perdre de vue.
MAURICE
Voilà donc pourquoi l'on m'a suivi ce soir... je suis fâché alors de n'avoir pascoupé les oreilles!..
LA PRINCESSE
A ces espions?.. Mais leurs oreilles, c'est leur place ! des pères de famille peut-être! Fi donc!.. Mais ce n'est pas tout, l'ambassadeur moscovite veut également découvrir à tout prix ce monsieur de Kaikreutz qui doit être à Paris.
MAURICE
Et pourquoi?
LA PRINCESSE
Pour lui acheter sa créance, se mettre en son lieu et place, et vous faire jeter en prison.
MAURICE
Une belle vengeance.
LA PRINCESSE
Mieux que cela, un coup de maître; car, vous prisonnier, la Courlande dont le souverain est en gage, est livrée aux intrigues de la Russie, les conjurés n'ont plus de chef^ les troupes se dispersent.
C'est ma foi vrai!., que faire?
LA PRINCESSE
.l'y ai déjà pensé... J'ai obtenu de M. le lieutenant de police qui me doit sa place, que s'il découvrait la demeure de M. de Kalkreulz, on m'en donnerait d'abord avis à moi, qui vous en préviendrai... Alors, vous irez troliver M. de Kalkreutz...
MAURICE
Pour me battre avec lui.
LA PRINCESSE
Non, mais pour prendre des arrangements. Le plus simple de tout, serait de le payer.
MAURICE
Et comment? je n'ai pas soixante-dix mille livies disponibles.
LA PRINCESSE, ovec affectiou.
Hélas! ni moi non plus!
MAURICE
Et d'ailleurs, je n'accepterais pas. Il n'y a donc qu'un moyen qui me convienne.
LA PfiINCESSG.
Lequel ?
MAURICE
Laissant la Moscovie, la Suède et la police s'enlacer mutuellement dans leurs intrigues auxquelles je n'entends rien, je pars demain.
Vous partez?..
MAURICE
Ce n'était pas mon dessein, mais une partie de mes recrues est déjà disséminée sur la frontière, et vos huissiers n'auront pas beau jeu contre mes houlans ; c'est là que j'irai me réfugier ! le brevet que vous m'avez obtenu, double les droits de mes sergents- recruteurs qui enrôlaient déjà snns permission, jugez maintenant, avec autorisation et privilège du roi!.. Nous allons lever en masse toute la frontière... Je sais bien qu'à Versailles et ailleurs il y aura du bruit, des réclamations, l'ordre de suspendre... Je vais toujours! Des notes diplomatiques?., j'intercepte... des courriers?., je les enrôle dans ma cavalerie, et lorsqu'enOu les chancelleries européennes seront en mesnrc d'échanger des protocoles, la Courlande SL^ra envahie, et les Tartares de Menzikoff dispersés par les escadrons français, voilà mon plan.
LA PRINCESSE
Il n'a pas le sens commun.
MAURICE
Permettez? s'il s'agissait de l'ordonnance d'une fête ou d'un quadrille de bal, je demanderais vos conseils, mais dès qu'il s'agit de cavalerie et de manœuvres, je prends tout sur moi, cela mo regarde.
LA PRINCESSE, S animant.
Non, à peine arrivé, vous ne quitterez pas Paris! C'est bien le moins que vous y restiez quelques jours encore, que votre présence et votre affection me dédommagent enfin de ce que j'ai fait pour vous et des jours que je vous ai consacrés.
Princesse, entendons-nous? Je n'ai jamais été ingrat, et dans ce moment où je vous dois tant, manquer de franchise, serait manquer de reconnaissance ; ce matin déjà, car moi je ne sais pas tromper... je voulais tout vous dire et vous avouer...
LA PRINCESSE
Que vous on aimez une autre !
MAURICE, vivement.
Qui ne vous vaut pas, peut-être?
LA PRINCESSE, en cherchant à se modérer. Et quelle est-elle?.. {Avec explosion.) Q\ie\\d