SCÈNE VI
M""= DORFECIL, DUCHEMIN.
MADAME DORFECIL.
Le hasard à propos, monsieur, vous offre à moi ; Je voudrais avec vous causer un peu.
DUCHEMIN
Sur fiudi ?
ïJBfc
MADAME IK)RFEUIL.
Monsieur, vous le saurez, si vous voulez m'enten- DUCIIEMI5. [drc
Volontiers : cependant ne pouniez-vous m'appren- Si cet entretien-là sera long?
MADAME DORFEUIL
Je ne sais ; Oui... peut-être.
DCCHEMI5 , s'asseyant.
En ce cas je m'assieds; commencez.
Parler debout me cause une fatigue extrême , Et j'aime mieux m'asscoir : veuillez faire de même.
MADAME DORFEUIL, à part.
Il est original.
(Haut.) Non, je reste debout.
DUCHESIIS.
Ah ! si vous l'aimez mieux, restez; chacun son goiit. Je vous attends.
MADAME DORFEUIL
Monsieur...
(A part.) C'est délicat.
nUCHEMIS.
Vous dites?...
MADAME DORFEUIL
Avez-vous réflécih sur les fâcheuses suites
Que d'un tiers , d'un parent l'incommode séjour
Chez déjeunes époux peut amener un jour?
DUCHEMI>'.
Non.
MADAME DORFEUIL
Ne pensez-vous pas que c'est une imprudence De venir auprès d'eux fixer sa résidence? Réduit à se contraindre , ou prompt à les gêner. C'est se forger des fers, ou bien leur en donner. Aubout de quelque temps, la paix devient plus rare: Mécontents l'un de l'autre, eufin on se sépare.
DUCHEMIN
Je connais vos enfants ; vous vous trompez sur eux. Et de vous posséder ils seront trop heureux Pour vous donner jamais aucun sujet de plainte : Là-dessus, croyez-moi, bannissez toute crainte. A sortir de ces lieux pourquoi déjà songer? Vous pouvez avec nous demeurer sans danger.
MADAME DORFEUIL
Avec étonnement, monsieur, je vous écoute. Vous croyez que de moi je vous parie ?
DUCUEMlîf.
Sans doute.
De qui donc?
MADAME DORFEUIL
C'est de vous que je m'occupe ici ; C'est dans votre intérêt que je parle.
DCCHEMI5.
Vous avez, je le sais, de la délicatesse : Comment avez-vous pu d'un neveu , d'une niecc. Sans ((ue votre amour-propre en secret ait Souffert.
La peli.e-.mere.
LA UELLE-MÈRE ET LE GENDRE
Accepter le logis imprudemment offert?
Gêner autrui n'est pas , je crois , votre méthode : Mais im tiers, en ménage, est toujours incommode. Instruit à vos dépens , vous-même , à votre tour, De cette vérité vous conviendrez un jour. D'une querelle grave ou d'un débat futile Croyez-vous demeurer spectateur immobile?
Non : pour juge souvent choisi par les époux , L'arrêt par vous porté tournera contre vous. Le raccommodement suivra, selon l'usage; Et le juge, pour prix de l'arêt le plus sage, Trouvant contre lui seul les deux époux aigris. Dans le traité de paix ne sera pas compris : De-là l'air froid, l'humeur , les paroles piquantes, Et des valets grossiers les répliques choquantes. L'esprit le plus tranquille et le plus patient Pourrait-il supporter ce sort humiliant?
En quittant ce logis , sachez vous y soustraire. Combien il est plus doux de vivre solitaire! C'est l'état le plus libre et le plus fortuné : On ne gêne personne , et l'on est pas gêné.
orCHEMIN.
Pourquoi donc êtes-vous ici ?
Moi, je suis mère :
Je deviens pour ma fille un guide nécessaire Dont elle ne saurait se passer un moment : Notre position diffère entièrement.
DUCHEMIN
Quoique vous m'annonciez un avenir funeste , Tout oncle que je suis , en ce logis je reste. Je m'y trouve à mon aise, et j'y vis sans souci. J'aime fort mon neveu qui me chérit aussi ; Ma nièce me parait une très bonne fille; Vous, vous venez encore augmenter la famille; Tant mieux : vivons en paix. S'il survient des dé-
[bats , Arrangez-vous sans moi; je ne m'en mêle pas. Pourquoi donc sur mon sort cette sollicitude Qui vient à mes vieux jours offrir la solitude? Pourquoi, sans nul sujet, me tourmenter ainsi? Est-ce que je me plains , moi , de vous voir ici ? Restez , et qu'en repos chacun de nous y meure.
MADAME DORFEUIL
Ainsi vous demeurez en ces lieux?
DUCUEMIN.
J'y demeure.
MADAME DORFEUIL
Vous ne voulez pas voir combien , en mille instants, Votre présence ici gênera mes enfants?
DUCHEMIN
Non; ils me le diraient.
MADAME DORFEUIL
Mais vous rêvez, je pense.
Irait-on faire aux gens pareille confidence? Ces choses-là, monsieur, ne se disent jamais.
DUCHEMI>-.
Pourquoi les dites-vous alors?
MADAME DORFEUIL
Si je le fais.
C'est par pur intérêt pour vous.
DUCHEMIN
Je vous rends giace.
Intéressez-vous moins à moi.
MADAME DORFEUIL
Ce ton me lasse.
Votre dessein, monsieur, est-il de m'irriter ?
DUCHEMIN
Moi, pas du tout... allons, pourquoi vous emporter? Vous vous ferez du mal.
MADAME DORFEUIL, à part.
Ah! ce sang-froid extrême, En me déconcertant , me met hors de moi-même.
(Haut.)
Puisqu'à tous mes discours vous n'avez nul égard. Moi-même je saurai hâter votre départ.
Sur ma fille, monsieur, j'ai du crédit encore; Elle peut disposer d'un mari qui l'adore. Ils sentiront qu'ici vous êtes déplacé : A quitter ce logis vous vous verrez forcé, Et vous reconnaîtrez alors si je mérite Les dédains insultants de ce flegme hypocrite, Sous lequel vous voulez dérober à mes yeux Le dépit de me voir établie en ces lieux. Pour la dernière fois monsieur peut-il me dire S'il veut à mes conseils résister ou souscrire?... Je ne me plaindrai pas du moins qu'il m'inter-
[rompt...
Mais ses yeux sont fermés... il dort... Ah ! quel af- { Criant.) [front...
Monsieur !
DUCHEMIN, s'éveillant. [madame.
Hein? qu'est-ce donc ?... Mille pardons , Mais je m'imaginais entendre encorma femme. Je me croyais encor grondé comme autrefois. Dès que pour quereller on élève la voix, Je m'endors aussitôt d'une ardeur sans égale : Suite d'une habitude ancienne et conjugale.
MADAME DORFEUIL
Ah! je ne puis souffrir qu'on m'outrage à ce point. Voilà de ces affronts qu'on ne pardonne point.
DUCHEMIN
Ah ça , qu'avez-vous donc?
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