‹ Magasin théâtralChapitre 1333 sur 1475 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

DEHORN, puis JEANNE, FRÉMONT.

DEHORN, exalté et joyeux.

Oui, mon cœur ranimé renaît à l'espérance! Sur un sol raffermi marchons en assurance. Dans ce jeu formidable, où le sort tient les dés, Par un Dieu protecteur mes calculs secondés D'un heureux avenir font luire enfin l'aurore. Que la chance me reste, et je suis riche encore! [Jeanne arrive pâle et troublée par la porte, à droit du public.)

JEANNE

Antoine, mon ami, je vous cherchais.

DEHORN.

0 ciel !

Jeanne, vous êtes pâle!.. Un accident cruel ?..

JEANNE, l'interrompant.

Antoine, m'aimez-vous?

DEHORN.

Jeanne me le demande ?

JEANNr^.

De votre bouche encore il faut que je l'entende.

DEHOBN.

Mon amour est ma vie, et le tien mon bonheur.

JEANNE

Vous m'aimez?

Oh oui !

JEANNE

Plus que ces titres d'honneur Que ce haut rang de prince, et cette cour brillante, jtont l'image entre nous se dresse et m'épouvante?

DEHORN.

Ce titre ? Il a causé mes torts et mes ennuis ! Celte insolente cour ? Je la hais et la fuis !

JEANNE

Et si je vous disais : Comte, la pauvre *"emme Dont votre doux langage est venu troubler l'àme. Qui ne voyait que \oiis, et qui, pour vous aimer. Du nom de vos aïeux n'alla fias s'informer. Le plus grand des malheurs aujourd'hui la menace ! Demain, vous la viendrez chercher à cette place, Yi 1 1 ne l'j \errtz plus! La haine la poursuit;

LA RUE QUINCAMPOIX

Son nom est diffainR, son avenir détruit ;

On veut tout lui ravir, famille, honneur, patrie;

L'opprobre pèsera sur sa tête flétrie ;

Une altière rivale, ardente à se venger,

Va l'envoyer mourir sous un ciel étranger.

Et baigner de ses pleurs des plages inconnues,

Avec des criminels et des femmes perdues!

Oh! l'infâme!., mais non!..

JEANNE

L'ordre est sollicité.

Et bientôt, je le sais, doit être exécuté.

OEHORN.

Ah ! que sur moi d'abord s'assouvisse leur rage! C'est moi qu'ils trouveront !

JEANNE

Que peut votre courage?

DEHORN.

Eh bien ! je te dirai : fuyons, Jeanne, suis-moi. Loin de ces lieux maudits et de ces cœurs sans foi ! Cherchons une retraite ignorée et profonde Où notre amour se cache et soit pour nous le monde ! Le veux-tu ? Ce bonheur, veux-tu me l'accorder ?

JEANNE, avec exaltation.

Ah ! j'accourais vers toi pour te le demander!

DEHORN.

Ç)u'entends-je?

JEANNE

Tu n'as point trahi mon espérance, Et du cœur qui t'aima déserté la souffrance ! Tu veux fuir !.. Et pourtant je ne t'avais pas dit Que des méchants sur toi la main s'appesantit. Que c'est peu des chagrins dont leur haine t'abreuve, I Et qu'on doit t'arrêler!

Qui? moi?..

JEANNE

J'en ai la preuve.

\ DEHORN.

M'arrêter?.. De quel droit, et quel est leurespoir?

JEANNE

Est-il besoin de droits quand on a le pouvoir? On veut nous séparer.

DEHORN.

I Et je les en défie!

JEANNE

Oh ! oui. Car cet instant décide de ma vie ! Écoute!.. Jusqu'ici, sans trouble, sans remord. Dans la retraite obscure où me plaça le sort, Ignorante du monde, et du monde ignorée, J'ai vu mon existence, humble mais honorée, S'écouler doucement, et jamais le soleil Du souvenir d'un tort n'attrista mon réveil ; A de simples devoirs dès l'enfance enchaînée,

j D'estime et de respect j'étais environnée

Respect, estime, honneur, ces biens si précieux. Les seuls dont je voulais me parer à tes yeux,

Je te les sacrifie !.. Une illustre naissance

|i Ne peut à notre amour laisser son innocence. Elle rend impossible un vertueux lien, I Mais si ton noble nom ne peut être le mien,

Nul ne m'empêchera, lorsque tout t'abandonne. De le donner ma vie !.. Eh bien ! je te la donne !

DEHORN.

Ah! ce nom, seul trésor qu'on ne puisse m'ôter, Qui donc est plus que toi digne de le porter? D'un titre fastueux si tu n'es pasjalouse. Pourrais-tu repousser le doux titre d'épouse ?

JEANNE, vivement.

Tais-toi!.. Je n'en veux pas!..

{A part.)

Leur orgueil irrité M'accuserait encor de l'avoir acheté.

{Haut.)

Antoine (c'est pour moi ton seul nom, ton seul titre) Sois de mon avenir et le maître et l'arbitre J'ai dévoué mes jours à consoler les tiens ; Mon bonheur, mon orgueil, c'est toi!.. Je t'appartiens! Dispose de mon sort !.. Oui, tout ce qu'une femme Cache de dévouement et d'amour en son âme, Je te le donnerai !... Puis un jour... malgré toi. Si tu cesses d'aimer, Antoine, chatse-moi !

DEHORN.

Oh ! Jeanne, qu'as-tu dit ?

JEANNE

Non !... Ton cœur est fidèle!..

Mais la vengeance veille, il faut veiller comme elle, Il faut fuir cette ville.

DEHORN.

Et la fuir sans retour.

JEANNE

Demain nous partirons !.. Quand paraîtra le jour. Je t'attendrai !.. Viens donc, et sois prêt à me suivre.

Oui, pour toi désormais, près de toi je veux vivre. N'entendre que les sons de l'angélique voix Qui réveille mon âme et l'enivre à la fois ! A toi, Jeanne, à toi seule!

JEANNE

Oh ! combien il me tarde De t'offrir le bonheur que mon amour te garde!... Mais il faut nous quitter... Mon Antoine, ta main !...

DEHORN.

Oh ! toujours !

JEANNE

A demain !... sois exact!...

DEHORN.

A demain !

{Jeanne sort par la porte à droite du public.)

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