‹ Magasin théâtralChapitre 1406 sur 1475 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

BARBARA, CASTAGNAC, LÉONARD, ANTOI- NETTE, Officiers, Soldats, Matelots, Musulmans, puis MURAT, MARIANNE.

CASTAGNAC, entrant des premiers.

Allons, sacrodious! restez là puisqu'il le veut; mais pas de bruit!... il est blessé.

BARBARA, s'ovançant vivement.

Blessé?

ANTOINETTE

Blessé, mon Dieu!... {Regardant à l'entrée.) Ah ! le voici !

MURAT, entrant avec Marianne.

Bonsoir, mes enfans, bonsoir!... Te voilà, Caslagnac ?

CASTAGNAC, avec humeur.

Oui, me voilà!... faut-il pas que le portier soit à la maison tandis que les autres vont faire le charivari et recevoir des atouts?

MURAT

Allons, tu as de la rancune ; tu ne pouvais pas marcher sans ton régiment.

CASTAGNAC.

Si tu avais voulu, avec ta protection I... il n'y a pas de risque, sacrodious !

MURAT

Bientôt, bientôt!... Ah! Léonard?

Toujours ce courage inconsidéré?... Ah ça, mais quand on est général on pourrait, ce me semble, laisser faire les autres.

MURAT

Un général doit marcher en avant le premier et se retirer le dernier... Voilà bien des reproches pour une égratignure!... Demain, mon bras aura

repris toute sa force Ah ça, mais est-ce que je

dois me plaindre?... Depuis que je fais la guerre, c'est la seconde blessure que je reçois!

CASTAGNAC.

Oh ça , si le bon Dieu était juste, vu la manière dont il y va, il en serait couvert du haut en bas, de blessures !

MURAT

Merci, Castagnac!

CASTAGNAC.

Ah ça, mais comment ça s'est-il passé puisque nous étions enfermés ici comme des invalides?

MURAT

Eh! pardieu, mon pauvre Cartagnac, tu sais bien que j'ai voulu dégager la forteresse de Laffel que les Turcs allaient prendre... j'y ai réus&i, mais au moment d'entrer dans la place...

MARIANNE

Vous allez vous fatiguer.

MURAT

Parle donc, Marianne, puisque tu ne m'accordes pas la parole.

MARIANNE

Eh bien! le général a reçu le coup de sabre

mal à propos, pour rien, pour cette plume que voilà.

Elle montre une plume de panache.

CASTAGNAC.

Une plume!

LÉONARD, examinant la plume.

Dam ! ça me parait avoir quelque valeur.

MARIANNE, à Léonatd.

Est-ce que vous seriez allé la chercher à travers les coups de sabre et les coups de fusil?

LÉONARD

Je déclare que j'y aurais renoncé.

MARIANNE

C'a été un rude moment, et plus d'un brave y est resté!... Nous touchions à la porte de la forteresse, et le général se trouvait au milieu d'une troupe d'ennemis qui allaient, je crois, l'emporter lui et son cheval... Je ne sais comment il s'y est pris, mais il s'est fait passage au travers, et il rentrait dans les rangs, lorsque cette plume s'est détachée de son panache et est tombée parmi les Turcs... Il n'a pas voulu la leur laisser; il est retourné sur ses pas, seul, comme un furieux, et il a reçu un coup de sabre au moment où il l'arrachait à un Turc qui s'en était emparé.

MURAT

Mais tu ne dis pas que Mourad-Bey demandait celte plume comme un trophée de victoire, et c'est à toi que je l'ai donnée, Marianne.

MARIANNE

Eh bien ! je ne la mettrai pas sur ma tête, mais

là toujours I

Elle place la plume sur son sein.

MURAT

Je vous réponds qu'on ne la lui prendrait pas facilement.

MARIANNE

Pardi ! est-ce qu'on peut avoir peur quand on vous voit courir en riant à travers les balles?... 11 me semble maintenant que j'ai toujours vécu sur les champs de bataille!...

CASTAGNAC

Sacrodious!...

MURAT

Allons ! allons ! la forteresse de Laffel est dégagée; et Mourad-Béy était là, Mourad-Bey le digne chef de ces Mameloucks, la première cavalerie du monde!...

CASTAGNAC

De quoi! de quoi! la première!...

murat, aux Officiers.

Messieurs, demain vous prendrez dans ma cavalerie les postes auxquels vous avez été appelés. Musulmans, vous êtes libres dans le palais!., nous ne sommes pas en Egypte comme des maîtres, mais comme des libérateurs, et nous venons vous soustraire à la tyrannie des Mameloucks!... Ah! de braves marins qui approvisionnent l'armée en passant à travers les escadres ennemies!. . (À Barbara.) Vous voilà, capitaine?

BARBARA

Je suis venu prendre vos ordres, générai.

MURAT

MLllAT.

Vous êtes brave, intrépide ; mais vous avez pour ainsi dire encouru la disgrâce du général en chef.

BARBARA

Pourquoi ?

MURAT

Approchez!... {Il lui parle à part.) Vous avez outrepassé les ordres reçus en levant une contri bution sur les fellahs de Rhamanié.

BARBARA

Mais, général, je voulais vous exposer ma conduite. On dit que plusieurs chefs de l'armée française ont cru devoir pro6ter de ces contributions, et...

HCRAT.

Assez, monsieur ; je ne veux pas croire qu'un seul de mes camarades fasse fortune autrement que par le droit chemin!... Quant à moi, je ne veux la devoir qu'à mon sabre et a mes services.... Si jamais je retourne riche dans le village d'où je suis sorti pauvre, je tiens à porter la tête haute comme sur le champ de bataille!... Allons, je mets tous cela sur le compte de votre zèle pour moi, et je me charge de parler de vous à Bonaparte !... Continuez de bien servir; ma protection ne vous manquera pas. {Lui tendant la main.) Sans rancune!...

BARBARA, à part, après avoir pris la main de Murât et s'être incliné.

Il échappera donc à tous les pièges!... {Âumoment où il va se mêler au groupe, un jeune Musulman s'avance, un rouleau de papier à la main, et va vers Murât. Le retenant, et à voix basse.) Plus tard!...

Tous deux échangent un regard rapide , et paraissent se comprendre. Barbara lui montre la portière qu'il écarte. Ce jeu muet n'est remarqué d'aucun autre personnage.

MURAT

A demain!... Léonard, tu déjeuneras avec moi.

LEONARD

Je ne m'y oppose pas!... {A part.) Bonne occasion pour me pousser dans les vivres !...

CASTAGNAC.

En route!... Je vais voir s'il fait plus frais à la cave que par ici.

MURAT

Marianne, je te promets de suivre ton ordonnance. Dans quelques instans je me mettrai sur ce divan, et j'y resterai tranquille.

MARIANNE

Nous verrons bien!...

Murât sort par une porte latérale; les autres personnages sortent par le fond ; au moment où Marianne va s'éloigner, Antoinette l'arrête.

Marianne !

Antoinette!

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