ML'RAT
Chut!... j'ai laissé le prince à la mairie; jesuis sorti sans être vu par une porte qui donne sur la campagne, et me voilà!... Tout-à-l'heure j'irai retrouver le cortège... Qu'on me laisse respirer un peu; je suis à la Bastide.
CASTAGNAC
Ah! la bonne farce! ils vont croire que le diable t'a emporté!
LE PERE CASTAGNAC
Je disais bien aussi, triple marteau ! il file dan le pays comme un oiseau de passage!
MARIANNE
Mon père!...
MURAT, bas.
Tais-toi donc, Marianne !
LE PERE CASTAGNAC
Ça me faisait quasiment l'effet que tu avais oublié la Bastide.
MURAT
Jamais, père Castagn.-ic !
LEPKKK CASTAGNAC
A la bonne heure
iniRAT.
La Bastide! j'y pense toujours; et je vous réponds que lorsque je l'ai aperçue de loin ce matin, le cœur me battait plus que sur un champ de bataille. C'est ici que je suis né, c'est ici que j'ai passé le temps le plus heureux de ma vie peutêtre. Je me suis bien promis de m'y arrêter au moins quelques instans, et de les passer avec vous, père Castagnac, avec vos enfans, avec Léonard, là, comme de bons et anciens amis.
CASTAGNAC
 mort !
MURAT
J'aurais fait vingt lieues, s'il l'avait fallu, pour me retrouver devant votre maison comme me voilà ; pour vous donner la main , père Castagnac!...
LE PÈRE CASTAGNAC.
Tu as fait ton devoir; mais c'est égal, je te remercie de la politesse.
MURAT, riant.
Il n'y a pas de quoi.
CASTAGNAC, bas à Mufat.
Il va faire la morale comme dans le temps.
MURAT, de même.
C'est bien pour cela que je suis venu.
LE PÈRE CASTAGNAC.
Dis donc, tu sais que c'est de bon cœur? si tu veux trinquer avec nous?
MURAT
Certainement.
LE PÈRE CASTAGNAC.
C'est toujours du même, tu sais?
MURAT
Oui, oui-
LE PÈRE CASTAGNAC.
Ton père m'a assez tracassé dans le temps pour que je lui vende la vigne, là-bas...
MURAT
Et vous n'avez pas voulu?
LE PÈRE CASTAGNAC.
Non, c'est une vigne de père en fils. A ta santé, mon garçon!
MURAT
A la vôtre, père Castagnac!
Tous trinquent et boivent.
LE PÈRE CASTAGNAC.
Tu n'en bois pas souvent comme celui-là, hein?
MURAT
C'est vrai.
LÉONARD, à part.
En voilà un qui se gène! Quelle nature patriarcale!
MURAT
Ëhbien! père Castagnac, vous êtes content d'avoir là vos deux enfans?
LE PÈRE CASTAGNAC.
Triple marteau! tu les as fait courir assez longtemps! C'est pas l'affaire : ce que j'avais prédit est arrivé. Je disais souvent à ma défunte femme : Il n'y a pas moyen de venir à bout de nos enfans ; tu vois bien te petit diable Je Juarbim , il leur
MURAT; 25
brouille si tellement la cervelle , qu'ils le suivraient comme de véritables hannetons jusque dans le royaume de la lune! i\Iais faut être juste, tu as été pour eux un bon ami, un bon camarade ; aussi tu peux te vanter d'être comme qui dirait de la famille.
Merci, père Castagnac!
LE PÈRE CASTAGNAC
D'ailleurs, tu as passé plus de temps autour de ma boutique...
MURAT
Que dans l'auberge de mon père, n'eil-ce pas?
LÉONARD
Ils avaient tous les deux le diable au corps!
LE PÈRE CASTAGNAC, à Murot.
Ce n'est pas pour te faire un reproche, mais lu aurais mis tout le pays en révolution!
MURAT
Vous me flattez, père Castagnac!
LE PÈRE CASTAGNAC
Ah! oui, bon enfant, mais tapageur!
CASTAGNAC
Et tapageur !
LE PÈRE CASTAGNAC.
Il paraît que tu ne t'en prives pas du tapage à l'armée!
MURAT
Mais, je donne assez volontiers des coups de sabre à l'ennemi.
LE PÈRE CASTAGNAC
Pour ce qui est de l'ennemi, il n'y a rien à dire; c'est ton métier, mon garçon!... Mais je te connais, pour la moindre bêtise, tu t'alignerais avec un camarade... Les chefs n'aiment pas ça!
CASTAGNAC
Les chefs !
MURAT, bas.
Tais-toi donc!
LE PÈRE CASTAGNAC.
Donne à boire, Marianne... Vois-tu, Joachim, t'as une tête qui est chaude coiime un fer rouge; faut la calmer, si tu veux aller loin.
LÉONARD
Et où diable irait-il alors?
LE PÈRE CASTAGNAC.
Vas-tu me laisser parler, toi?... Je suis un vieux routier, mais je connais le moade mieux que pas un de vous, et je puis donnei un conseil, triple marteau !
MURAT
Parlez, parlez, père Castagnac...
LE PÈRE CASTAGNAC.
Je voulais te dire, Joachim, qu'il faut mettre de l'eau dans ton vin, pas ici, à l'armée... voilai Et du reste, tu es content?
MURAT
Mais oui, je n'ai pas à me plaindre.
LE PÈRE CASTAGIfiC.
Le grade est bon?
MURATr
Oui, jo suis ofticier... supérieur...
LE PÈRE CASTAGNAC.
Ehben! mon garçon, il faut faire en sorte de monter plus haut.
CASTAGNAC.
C'est difficile, sacrodious !
LE PÈRE CASTAGNAC.
Pardine! je sais bien qu'on n'arrive pas comme ça tout de suite en haut de l'échelle... il n'y a qu'à voir si je ne fais pas trimer mon apprenti avant qu'il soit serrurier!... Eh ben! on fait son devoir d'aplomb; on arrive à l'heure, et tout le monde est content!... Par exemple, il ne s'agit pas de courir les rues, comme dans le temps à la Bastide, de casser des carreaux, ni de crever des soufflets de forge, soit dit sans reproches... Ah ça ! autre chose : t'es-tu rangé un peu, du côté des jolies filles, hein?
MCRAT.
Je suis marié.
LE PÈRE CASTAGNAC.
Ah! Un bon parti?
Mais, je le crois; j'ai épousé la sœur du premier consul.
LE PÈRE CASTAGNAC.
Ça peut aller, ça peut aller I
LÉONARD
Oui, on peut avouer cette alliance.
LE PÈRE CASTAGNAC.
Ce n'est pas une petite affaire de se mettre en ménage, mon garçon... faut penser pour deux... ii-t puis, les poupards arrivent.
MURAT
On leur amasse un petit héritage
LE PÈRE CASTAGNAC
Mais pour ça, faut regarder un peu à la détvense, triple marteau!... Eh! voilà un habillement qui t'a coûté quelques petits écus? Tu as toujours aimé à fignoler.
MURAT
Mais c'est mon uniforme, père Castagnac.
LE PÈRE CASTAGNAC
Il est un peu plus luisant que celui de mon fils.
MURAT
Pourquoi aussi ne veut-il pas monter en grade?
CASTAGNAC
?)e quoi ! monter en grade?... J'ai ce qu'il me laut, je suis content!
Oui, tu es simple soldat.
CASTAGNAC
Eh bien ! si ça me va!... Je suis ton soldat à toi... Tu as une troupe d'aides de camp, de généraux, un tremblement!... Il te faut bien un soldat... c'est moi, Castagnac!
LE PÈRE CASTAGNAC
Fils de Castaviaacf
>oilu rs'aijoloon qui a ^on mamcJucL, pourquoi
donc que tu n'aurais pas ton soldat, et un Français?.., Qu'est-ce qui me manque?... j'ai de l'argent plein les poches... Tu m'as fait avoir la croix d'honneur !
MURAT
Tu l'avais gagnée!
CAST.AGNAC.
Ce n'est pas une raison!... A Paris, je suis bi, dans ton hôtel, à me goberger, à me faire uii lard de six pouces de profondeur.