LISETTE, VALCOUR
VALCOUR
Vous êtes seule, Lisette?
LISETTE
Je vais chercher madame.
Non pas , non pas : j'ai à vous parler.
USETTE.
Parlons, monsieur. D'ailleurs, je crois que madame est occupée.
VALCOUR
Occupée !
LISETTE
Très sérieusement... au miroir.
VALCOUR
Tu crois?
LISETTE
Vous verrez si je me trompe.
VALCOUR
Dis-moi, Lisette; tu aimes la maîtresse?
LISETTE
De tout mon cœur.
VALCOUR
Et moi aussi. Depuis combien de temps est-elle veuve?
LISETTE
Un an , depuis hier.
VALCOUR
C'est bien. Aimait-elle beaucoup le défunt?
LISETTE
Je vous assure qu'elle l'aimait très-décemment.
Bon. Quel homme était-ce?
LISETTE
Désagréable, d'humeur fâcheuse dans son intérieur, dur pour ses domestiques , froid et brutal avec sa femme : mais hors de la maison , il était le plus aimable homme du monde.
VALCOUR
Je connais de ces aimables-là.Ta maîtresse a-telle été bien affligée de la mort de l'époux ?
LISETTE
Oh ! monsieur, elle a jeté les hauts cris, s'est arraché les cheveux , et elle a pleuré coup sur coup, comme une femme qui se presse de sortir d'affaires.
VALCOUR
Il y a long-temps que son chagrin s'est adouci?
LISETTE
Il n'en est plus question. Madame n'a pas payé sa dette en détail; sa douleur s'est acquittée tout de suite.
VALCOUR
Mais tu dis qu'il n'y a qu'un an?...
LISETTE
Monsieur, n'est-ce pas bien honnête? Le pre. mier jour qu'une femme est veuve, elle n'a que deux partis à prendre : ou le chagrin la tue, ou bien il la laisse vivre. S'il la tue, tout est fini, il n'y a plus de chagrin ; s'il la laisse vivre, il faut bien qu'elle se décide : on se désole pendant trois jours, on pleure pendant trois semaines, on est triste pendant trois mois; vous voyez bien qu'il reste encore neuf mois de deuil pour se consoler...
VALCOUR
Vous joueriez bien ce rôle-là.
LISETTE
J'en jouerais bien d'autres. Et votre gageure? croyez-vous la gagner ?
VALCOUR
Qu'en penses-tu?
LISETTE
Je ne sais trop que vous dire : vingt-quatre heures, c'est bien peu ; si vous aviez demandé le double, encore passe. Cependant, si j'en crois certains présages...
VALCOUR
Je pourrais bien gagner...
LISETTE
Un cœur... et douze mille francs.
VALCOUR
Je me contente de la première moitié.
LISETTE
Monsieur, donnez-moi l'autre.
Cela est possible.
LISETTE
Vraiment ?
VALCOUR
Veux-tu parier aussi avec moi ?
LISETTE
J'ai peur de perdre.
VALCOUR
Si je te donne un mari jeune, bien fait, honnête homme, et une dot, je gage que tu le refuseras.
LISETTE
Payez, monsieur, vous avez perdu.