SCÈNE XI
VALCOUR, LUCILE, plus parée.
LUCILE
Vous voilà, monsieur : pardonnez-moi ; mais je n'espérais plus vous revoir.
VALCOUR
Vous pensez mieux de moi, madame. Vous étiez bien sûre que je n'y manquerais pas.
LUCILE
Celle folie est si étonnanle, que je ne puis concevoir comment je m'y suis prêtée.
VALCOUR
La suite vous étonnera bien davantage.
LUCILE
Faut-il encore plaisanter?
Je le voudrais de tout mon cœur, mais malheureusement cela n'est plus possible.
LUCILE
Comment ! vous êtes devenu triste ?
VALCOUR
Il y a de bonnes raisons pour cela, madame.
LUCILE
Je vous vois venir. Vous avez essayé de la gaîté, vous voulez maintenant m'atlaquer par le sentiment.
VALCOUR
Non, madame, je suis sérieux sans y tâcher.
LUCILE
Mauvais moyen, monsieur, mauvais moyen. La mélancolie ne me louche pas ; elle me donne des vapeurs et m'ennuie à la mort. Vous voyez que je suis généreuse ; je ne veux pas que vous employiez des armes inutiles.
VALCOUR
Il ne m'est plus permis ni possible de prendre le même ton. Ma tristesse ne vous paraîtra pas une ruse, quand vous saurez qu'en sortant de chez vous, j'ai appris une nouvelle qui me force à partir très incessammeut.
LUCILE
J'en suis fâchée, monsieur ; qui quille la partie la perd.
Vous allez trop vite, madame ; je ne pars pas avant les vingt-quatre heures , et la partie sera gagnée.
LUCILE
Gagnée?
VALCOUR
C'est ce qui m'alBige. Jugez de ma douleur, quand il faudra me séparer de vous, au moment où vous me ferez l'aveu de mon bonheur 1
LUCILE
Pour ne pas vous donner ces regrets, je romps la gageure, et je vous laisserai partir dans le doute des sentimens que j'ai pour vous.
VALCOUR
Qui quitte la partie la perd, madame. El je vois avec chagrin que vous paierez les frais de mou voyage.
LUCILE
Ce qui me rassure, c'est que voire tristesse ne vous Ole pas la présence d'esprit.
LE ROMAN d'une HEURE.
LE ROMAN D'UNE HEURE
VALCOUR
Non, madame ; il m'en reste même assez pour vous faire un reproche.
mciLE.
Un reproche, monsieur?
VALCOUR
En acceptant la gageure, vous ne m'avez pas dit que voire cœur était prévenu, et qu'il ne vous était plus possible d'en disposer en ma faveur. LUCILE.
Qui vous a dit cela?
VALCOUR
Je le sais trop pour mon malheur.
LUCILE
Autre ruse: vous êtes jaloux, monsieur? Ce n'est pas le moyen de me plaire : mon mari l'était.
VALCOUR
Ce n'est point jalousie, madame. Mais si vous aimiez déjà, vous sentez quel désavantage j'aurais daus le pari. J'ai pu espérer toucher un cœur libre ; mais je n'ai jamais eu l'injurieux espoir de vous rendre infidèle.
LUCILE
Que ce soit un détour, ou simple curiosité de votre part, je veux bien vous donner entière salisfactiou sur cet article. Je vous jure que je ne suis nullement engagée, que mon cœur est absolument libre; excusez-moi, si j'ajoute qu'il est libre même auprès de vous.
VALCOCR.
Eh bien! madame, pourquoi dissimuler? C'est trop prolonger une plaisanterie qui vous fatigue. Connaissez donc celui que vous accusez de légèreté, de présomption et d'impertinence. Ce n'est point d'aujourd'hui que j'ai le bonheur de vous voir: ma maison est vis-à-vis de la vôlre. Depuis un mois, j'épie le moment où je vous verrai paraître à cette fenêtre, et depuis un mois je bénis le désœuvrement qui vous force à vous y mettre pour vous distraire. Caché derrière une jalousie , je vous contemplesans être vu. Quand vous chantez, tous vos accens pénètrent dans mon cœur; je me suis informé de tout ce qui vous concerne , je connais la cause de vos inquiétudes, et croyez que je m'y suis vivement intéressé. Aujourd'hui seulement, le plus heureux hasard m'a fourni le prétexte d'entrer chez vous. La manière étrange dont je me suis conduit était commandée par la crainte de ne plus trouver l'occasion d'y revenir. Eh! que m'importe la gageure ? Je n'y puis perdre, puisqu'elle m'a procuré l'inestimable plaisir de mieux vous connaître; je n'y puis perdre, si vous avez la bonté de permettre que celte entrevue ne soit pas la dernière. J'ajouterai, enfin, au risque de ne point obtenir votre confiance, j'ajouterai que mon père veut me forcer à me marier, qu'il m'ordonne de partir pour épouser une femme qui
n'a pas vos attraits, et qui n'aura pas mon amour, puisque vous seule vous régnez sur mon àme. Je sens la défiance que je dois vous inspirer, d'après la manière dont je me suis annoncé chez vous; mais je mettrai tous mes soins à effacer cette impression défavorable, et vous saurez bientôt que, si je ne mérite pas votre amour, j'ai le droit d'être votre ami. (Il sort.)
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