‹ Magasin théâtralChapitre 354 sur 1475 · FRONTIN, SAINT-LEGER · texte numérisé non relu

FRONTIN, SAINT-LEGER

FHONTIN.

Je vous rapporte la réponse des deux dames chez lesquelles vous m'avez envoyé ce matin.

SAINT-LEGER

Tu me fais bien attendre pour ces bagatelles. Donne.

FRONTIN

Je ne les ai que de vive voix, c'est-à-dire par l'organe des deux plus gentilles soubrettes...

SAINT-LEGER

Je ne m'étonne plus du temps que tu a mis à recevoir ces réponses-là.

FRONTIN

Que voulez-vous , monsieur , ces demoiselles ont du goût, elles se plaisent à ma conversation; pour m'échapper, je suis obligé de capituler; et, montre en main , il faut que je donne une demiheure à chacune d'elles, ou je serais un homme dévisagé.

(Saint-Léger s'assied près de la table, et prend négligemment une brochure.) SAINT-LÉGER, souriant.

Mauvais sujet!... (L'interrogeant.) Cîiloé d'abord ?

FRONTIN

Elle a sa migraine, et veut être seule.

SAINT-LEGER

Ah!

FRONTIN, à part.

Elle essaie au bois de Boulogne l'attelage que lui a donné milord...

SAINT-LEGER

La petite Virginie?

FRONTIN

Ne peut voir personne ; son perroquet s'est envolé , son chien est malade : elle a les yeux rouges et ne mange plus. (A part.) Elle déjeune au Rocher de Cancale avec ce grand marquis de...

SAINT-LEGER

' Elle est trop sensible aussi...

FRONTIN

Ah ! monsieur, ces ferames-là vous adorent!

SAINT-LEGER

Qu'est-ce que je vaii faire de ma journée ?

FRONTIN

Vous allez être obligé de penser à madame... SAINT-LEGER, Se levant avec vivacité.

Ma femme, Frontin?j'y pense souvent... toujours même ; j'en suis presque inquiet. Depuis quinze jours, pas une lettre d'elle!... elle était si exacte.. . C'est singulier !

FRONTIN

Quitter brusquement une femme charmante... SAINT-LEGER , vivement.

Adorable , remplie de talens , de grâces , de charmes... Mais que veux-tu? Six mois de mariage, un vieux château, une société pro\inciale des sols : des prudes , des maris jaloux ; un oncle qui gronde, une tante qui prêche, un toilon , des caquets , un théâtre de société , des querelles politiques et un concert d'amateurs! je dépérissais., Je prétexte quelques affaires , je m'élance ver

LE MARI ET L'AMANT

Paris; je ne respire que là... J'y rencontre le marquis de Valbonne, mon camarade de collège, et son jeune frère Ernest , qui projetaient un voyage en Italie. Valbonne, malade , ne pouvait l'entreprendre ; je m'offre pour le remplacer : je le renvoie dans ses terres : je deviens le mentor d' Ernest ; nous partons: nous parcourons rapidement, mais en observateurs , ce pays classique : les antiquités , les jolies femmes , les mœurs , les théâtres : nous étudions tout, nous savons tout par cœur en six semaines , et nous revenons à Paris , où j'ai le bonheur de retrouver deux maîtresses, presque encore fidèles, et où je prétends former mon élève, avant de le renvoyer à son grand frère et à sa petite cousine, qui sera enchantée de trouver un aimable et léger Parisien, à la place d'un sot et timide provincial.

FRONTIN

J'ai peur qu'elle ne vous en sache pas gré : l'on est si ridicule en province! Quant à M. Ernest, je crois que nous en ferons quelque chose : ses dispositions se développent, et voilà qu'il mène do front une affaire d'honneur et une aventure amoureuse.

SAINT-LEGER

Tu plaisantes?

FRONTIN

Non, monsieur, et je vais vous en fournir la preuve. Vous savez que , d'après ses ordres, j'entre de bonne heure dans son appartement : ce matin à huit heures, je trouve monsieur plongé dans le plus profond sommeil...

SAINT-LEGER , riant.

Un provincial amoureux et qui dort! cela n'est pas possible; passe pour nous autres...

FRONTIN

Attendez... Je m'approche et je trouve ce papier sur sa table. (Il donne un papier à Saint-Léger.) SAINT-LEGER, prenant le papier.

Voyons. (Il lit.)

« A Frontin , pour lui seul.

» Ne me réveille pas , Frontin , tu me ferais » du tort; je suis sur que je rêve à cette femme » aimable , adorable , incomparable... » (S'interrompant.) Ah! diable! « que j'ai rencontrée hier » au bal... J'ai osé lui parler, et je me couche » bien vite, pour entendre encore sa douce voix » en songe... »

FRONTIN

Cela m'attendrit moi, monsieur...

SAINT-LEGER , continuant.

« Elle demeure dans l'hôtel ; c'est cette dame » arrivée hier... Prends , avec discrétion, des in- » formations sur son compte... Ah! Frontin, si » elle était mariée , il faudrait renoncer à elle...» (S'inierrompant ) L'innocent! « Sors doucement » de ma chambre , sur la pointe du pied ; prends » garde d'interrompre mon rêve : si tu me ré- » veilles , je te bals, et j'en serais fâché. »

Post-scriptum. — « Va chez le chevalier de » Gavignac ; je ne lui ai donné mon adresse que » vive voix, laisse-la par écrit, et dis-lui que je » suis à ses ordres... »

FRONTIN

De Cavignac ! . . . ce nom me rassure pour le dénouement de l'affaire ; nous aurons bon marché de cet homme-là.

SAINT-LEGER

C'est un fat, un sot...

FRONTIN

Et un poltron ; je me battrais avec lui , moi ; ainsi...

SAINT-LEGER

Il n'y a pas de danger, je l'espère; mais quel a été le motif?...

FRONTIN

En doutez-vous , monsieur ? Il aura voulu soutenir envers et contre tous , que sa cousine était la plus belle... ou bien... une querelle provinciale en diable ! On aura dit devant lui du mal des femmes, et il se sera emporté.

SAINT-LEGER , souriant.

Pauvre petit homme!

FUONTIN.

Ce que c'est que de n'avoir pas de monde!...

SAINT-LEGER

J'aime cet enthousiasme! Ernest sera un vrai chevalier... Défendre les femmes!... Moi qui les connais , je me suis battu vingt fois pour elles.

FRONTIN

J'ai donné hier un soufflet à Lapierre, qui médisait de la vertu des soubrettes du quartier: il m'a riposté par le plus furieux coup de poing. .. on peut voir encore... C'est dans le sang français de se battre pour les dames.

SAINT-LEGER

Et de Cavignac?

FRONTIN

N'était pas rentré depuis deux jours. Son portier m'a dit que c'était son habitude, lorsqu'il avait une nouvelle affaire , ou un nouveau créancier. Au surplus , j'ai laissé l'adresse.

SAINT-LEGER

Nous l'attendrons.

FRONTIN

De pied ferme.

SAINT-LEGER

J'entends , je crois , Ernest ; va-t'en. Je suis curieux de savoir comment il s'y prendra pour me faire l'aveu de sa nouvelle flamme. Je me charge des informations : M. Motus parlera.

FRONTIN

Inutile , monsieur ; je sais tout.

SAINT-LÉGER

Comment! déjà?...

FRONTIN

Non : mais tout à l'heure, quand vous voudrez, dans dix minutes... La soubrette est jolie, je l'ai

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