SCÈNE XI
Dosa FLORINDE, DOROTHÉE.
DOROTHKK, s'élançant vers dona Florinde.
Ah ! c'est vous, vous queje presse il.ms mes bras !
dosa florinde.
Dorothée, ma mère!...
Vous frissonnez.
DOBA KI.OlilSnK.
N'ajoute pas à mon émotion parla tienne: je veux me calmer ; .i'i»>««'ntls quelquun.
DON JUAN D'AUTHICHi:
nonoTHÉE.
Moi, jevoiis annoiife tine|)ersotnie(]ne vous n'attendiez plus.
nofiA Fi.ontsnE.
Que veiix-(n dire?
nonoTiiKK.
C'est lui.
DO>A FLOlliaOE.
Don Juan?
nonoTHKE.
Lui , qui vient d'arriver.
nONA FLORINOB.
Uon Juan est libre : 6 ciel ! je te rends grâce!
DOnOTHÉE.
Retiré dans ma clianibre, il m'envoie m'assiirer que vous éles seule : un mot de vous, et il est à vos pieds; irai-je le clierdier?
DO>A FI.OIlINnK.
Mais sans doute; mais à I instant; mais va donc si tu m'aimes ! ( La retenant par le brai. ) N'astu pas entendu?...
DOROTHÉE
Non rien ; rien , je vous jure. '
DO^A FLOniNDE.
Arrête! la joie ni'ôtait le sens : que don Juan parte; qu'il fuie !
DOnOTHËE.
Avec vous , cette nuit ; sans vous , jamais !
OOVk FLORIKDE.
Et comment fuir? il va le rencontrer.
OOROTHÉE.
Qui donc ?
nONA rLoniNBE.
Jeté l'ai dit : le comte, le comte, qui ne peut tarder; qui sera près de moi dans un moment ; qui monte peut-être pendant que je te parle. Dien! s'ils se retrouvaient en face l'un de l'autre!...
DOROTHÉE
Eh bien ! don Juan le tuerait.
nOVK FLORINDE.
Le tuer! que dis-tu? mais tu ignores... ce serait le plus e'pouvantable des crimes ; et j'ai pu souliaiter sa présence !... Ecoute , Dorothée : don Juan est chez toi ; il faut l'y retenir
'il consent à te laisser faire.
nONA FLORIHDB.
Sans lui parler du comte.
DOROTHÉE
Je m'en {jarderai bien ; mais voudra-t-il attendre?
DONA FI.ORIKOE.
Uis-liii que je l'en prie; dis-lui que je le veux, qu'il y va de .ses jours; non , des miens; il t'éroutera.
DOROTHÉE
le l'espère; rependant n'y a-t-il pour vous 9 icuu danger à demeurer seule?
nONA F1.0fll>T)K.
Aucun; jo tremblais loul-à-rheure, mais je
redeviens moi-uréme : je ne pense plus qu'à lui, je ne crains plus que pour lui, je m'exposerai à tout poui le sauvrr; Taniour, ali! l'amour, c'est le courajje des feiunics.
nonoini';E.
Mais don Juan ne consultera que son épée , s'il découvre que vous refusez de le recevoir pour entretenir son ennemi.
DONA FLORINDE
Toute une galerie entre ce salon et ta chambre! il ne pourra nous entendre.
Ah ! si vous aviez pu lui parler!
DONA FLORINDE
Oui, tu as raison, je le peux encore; viens, je t'accompagne, je te devance, du moins je l'aurai revu!... (S'arrctant toui-à-coup.) Cette fois je ne me trompe pas.
DOROTHÉE
On monte les degrés; on vient.
DONA FLORIKDE.
C'est le comte; il est trop lard. Dorothée, sauve-nous tous deux. Va , cours, et je referme cette porte .sur toi ! ( Donnant un tour de clef. ) Je ne puis mettre assez d'obstacle entre don Juan et lui. (Hevenant sur le devant de la scène.) Ah! que mon cœur et mes yeux ne me trahissent pas.
eeeoeeeesessMMsesosssesosaseseooeeeseoeQeeesoeoeeeowMO
SCËNE XII.
DoNA FLORINDE, PHILIPPE II.
PHILIPPE II , à part , au fond.
L'effroi, qui va me la livrer, l'embellit encore. Ou cette nuit, ou jamais!
DONA FLORINDE, à part.
(Comment abréger cet entretien ?
PHILIPPK II.
Mtî pardonnez-vous, madame, de troubler voire rêverie?
DONA FLORINDE
Ah ! sire, elle était si triste que... que je doi.« vous en remercier.
Cette fois ma présence ne vous est donc pas importune?
DONA FLORINDE
Peut-elle l'être... quand vous venez me défendre? je révère... je bénis votre justice.
J'acceptcraic l'éloge, si un intérêt plus tendre que le besoin d'être ju^te no nie lameuait auprès de vous.
DOUA FLORINDE
La pitié, sire.
Oui, une pitié pleine di^ sollicitude et d'alarmes, le dévouement d'un ami que vous connaissiez mal, quand vous avez pu le croire insensible
ACTL IV, S^E^E XII.
eu?
nONA PLOniIlDE.
Ce mot me rend l'eipoir : transmis , tle la part de votre majesté , il eut suffi pour calmer mes craintes... et vous aurait épargné une démarche... dont je suis confuse.
PBILIPPK u.
Mais en me privant d'un plaisir dont j'étais jaloux, celui de vous rassurer moi-même; ne me l'enviez pas.
DONA FLORINDE, ï part.
Il va rester.
Ces instants que je vous consacre, je trouve si doux de les dérober à mes travaux 1
DONA FLOniNDE.
Et à votre repos peut-être. Je sais combien ils sont précieux ; ne craignez pas que j'en abuse.
l'HiLlpPE II, avançant un fauteuil pour dona Flotim^e.
Vous-même, ne craigntz pas trop d'en abuser.
DOMA FLOniNDE, qui s'assied.
Il le faut!
PHILIPPE II, à part.
Ne l'ai-je point trop tôt rassurée? (A dona Florinde. ) On a dû VOUS dire, madame, que la volonté souveraine peut se briser contre un arrêt de l'inquisition. Ce tribunal représente Dieu même, et devant Dieu que sont les rois de la terre? Cependant j'ai résolu , quel qu'en fut le péril , de me jeter entre vos juges et vous ; mais, pour prix d'un tel service, que dois-je attendre? votre haine peut-être !
nONA FLOHINDE, en se levant.
Moi , delà haine, quand vous me sauvez!.... Ah! sire, ce serait de l'ingratitude, et.~
PHII'PPE M.
Et vous en êtes incapable, belle Florinde; je le crois. (L'invitant du çeste à se rasseoir.) Ah! de grâce !...
DONA FLORINDE, à part en s'asseyant, tandis que le roi va prendre un siège.
Quel supplice!
PHILIPPE II, appuyé sur le dos de sa chaise.
Vous ne serez point ingrate ; mais vous resterez indifférente. (En s'asseyant.) Le sort d'un roi est de n'obtenir que le respect , cjuand il n'inspire pas l'aversion ou l'envie ; et pourtant, accessible à toutes les affections qu'on lui refuse, brûlé sans espoir de toutes les passions qui consument, qu'un roi sent douloureusement le besoin d'être aimé!
DONA FLOniSDE.
Vous l'êtes, sire, d'un peuple entier, qui vous respecte, qui vous admire, qui voit en vous la source de tous les biens.
l'iiir.iPi'E II.
Oui , je le suis par intérêt ; je le suis de cet amour qui s'adresse, non pas à moi, mais à mon pouvoir, non pas à l'homme, mais au souverain. Que me font ces hommages, ces acclama^ tion^ dont on me f.Tiif;iu? «nvec quelle joie je
les donnerais pour le bonheur de sentir la main d'un ami presser la mienne; pour un soupir de l'amante que je me suis créée par la ponsée, que je vois dans mes rêves, qui poursuit le monarque au milieu de ses travaux, et le chrétien jusque dans la ferveur de ses prières '
Cette amante, sire, Dieu et la France vous la donnent ; une jeune fiancée vient à vous, célèbre par ses vertus et ses grâces, proclamée belle entre toutes les princesses.
Mais non entre toutes les femmes. Reste-t-il une place pour elle dans ce cœur possédé d'une autre image? Ne le croyez pas, Florinde; ce mariage politique n'est que le veuvage avec plu» de contrainte et d'entraves. ( En rapprochant «on «iége de celui de Florinde.) Oh ! qu'une épouse de ma préférence secrète, de mon amour, choisie pour elle-même , et adorée dans l'ombre, serait plus reine que cette reine (jui n'aura qu'un vain titre! Mon sceptre, je le mettrais à ses pieds; ce droit de grâce, le plus beau de mes droits, c'est elle qui l'exercerait en mon nom; mes trésors ne feraient que passer de ses mains dans celles des malheureux ; et ce pouvoir immense de consoler l'infortune, cette royauté enveloppée de mystère, m.iis plus absolue que la mienne, une seide femme la mérite, une seule dans le monde, et cette femme, Florinde, c'est vous...
DONA FLORINDE, se levant.
Moi, juste ciel! qui! moi!
Vous , à qui je l'offre à genoux, à qui je deii-.<<.de, en tremblant, un peu de celle pitié que Il lie vous ai pas refusée pour vous-même.
DONA FLORINDE
Mais que vous vouliez me vendre au prix de l'honneur... Oh ! non , vous n'avez pas eu cette pensée ; je m'abuse et je vous fais injure. Pardon , sire , ah ! pardon de mon erreur !
Ne feignez pas de vous méprendre, n'en appelez pas à des vertus dont Dieu m'affranchit, en me les rendant impossibles. Je l'ai résolu : crime ou non, de votre volonté ou seulement de ta mienne, Florinde, tous serez à moi.
DOMA FLORINDE.
Et je me suis livrée !... et je suis seule
Oui, seule ; et rien ne vous trahira ; mais rien ne peut vous sauver.
DONA FLORINDE
Que mon désespoir et mes cris...
Vos cris ne seront pas entendus.
DONA FLORINDE
Vous vous trompez, siro, on viendia ; J€ vous jure qu'on viendra.
PHiLirrE il.
Et qui donc?
DON )Vin
D()^ JUAN D'AUTRICHE
DON A FLORINDE
Personne, oh! non, personne. 11 est vrai, je suis sans appui , sans défense ; ou plutôt je n'ai qu'un refuge, et c'est vous , vous à qui je confie cet Iionneur que vous veniez me ravir; vous, sire, qui serez mon défenseur contre vousmême. ( S'avançant vers lui avec exaltation.) Don Philippe , l'action que vous voulez commettre est horrible , ( tombant à genoux.) et j'en demande justice au roi d'Espagne.
PHILIPPE II, la regardant avec transport.
Ravissante de terreur et de Herté ! Floriiidc , c'est le seul vœu de toi que je n'accomplirai pas: le roi d'Espajjne sera ton maître aujourd'hui et don Philippe ton esclave toute sa vie. nONA FLORINDE, qui repousse le roi en se relevant.
Ecoutez-moi donc, homme cruel, chrétien sans pitié; je ne dirai qu'un mot, puisque j'y suis réduite...
PHILIPPE n.
Il ne changera pas ton sort.
nONA FLORINDE.
Qu'un mot qui va me perdre, mais qui vous fera reculer d'horreur.
PHILIPPE II , s'élanrant vers elle.
C'est trop me résister.
nOSà FLORINDB, enfuyant.
Pitié! sire; grâce!... oui je dirai tout... je suis...
PHILIPPE II , qui la saisit dans »es bras. Eh ! que m'importe !
DONA FLORINDE
Je suis une juive !
PHILIPPE II, reculant d'horreur.
Toi! Qu'enteiids-je ! Ah! malheureuse fille, puis'ies-tu , pour ton salut dans ce monde et dans l'autre, avoir poussé la vertu jusqu'au mensonge!
DONA FLORINDE
Mon mensoiige fut de descendre par nécessité à feindre une croyance qui n'était que sur mes lèvres ; voilà mon crime, et j'en serai punie; mais, si vous faites un pas vers moi, je répclerai au pied d» tribunal, je proclamerai de- \ant snes juges, qu'un Espagnol a été assez lâche pour vouloir triompher de l'innocence par la force ; qu'un chevalier a fait outrage à une femme ; que le plus saint roi de la chrétienté , que toi , don Philippe, toi le roi catholique, tu t'es souillé d'une passion infâme pour )me juive. (Avec calme.) Eh bien ! vous vous arrêtez maintenant; c'est moi qui suis tranquille, el c'est vous qui tremblez.
Pour tes jours. Sais-tu que si à mon éternelle confusion tes paroles avaient frappé une autre oreille que la mienne, sais-tn qu'il n'y aurait [lins d'espoir pour toi dans cette vie?
DONA FLORINDE
Mais j'en sortirais pure.
Que je ne pourrais te soustraire ni ht ta torture, ni aux flammes du bûcher.
Mais j'irais martyre à ce Dieu qui est le mien comme le vôtre, et qui jugera mes juges ; mai^; je mourrais digne encore de celui qui m'a tant aimée.
Oh! pourquoi as-tu rappelé ce souvenir? il étouffe en moi toute compassion ; c'est ta sentence, Florinde , ta sentence de mort. ( Entendant frapper à coups redoublés h lu porte de la galerie voisine.) Quel est ce bruit?
DONA FLORINDE, au comble de la terreur.
Quoi?... je n'ai rien entendu... je ne gais... Dorothée, peut-être.
DON JUAN, en dehors.
Ouvrez cette porte, ou je la briserai.
Un liomme ici !
DOSA FLORINDE, qui s'élance vers la porte, et v«ul arrêter le roi.
Je vous en conjure... Ah ! par tout ce que vous avez de sacré dans le monde !...
PHILIPPE II , l'écartant pour ouvrir la porte. Un témoin de ma honte ! je saurai qui c'est.