SCENE VI
FALIERO, FERNAiNDO.
FERNANDO
Et, sans être indigné.
Vous consacrez vous-même une telle indulgence.'
FALIERO, en souriant.
Tu le vois.
FERNANDO
Quel sourire ! il demande vengeance.
FALIERO
iNos très nobles seigneurs à l'affront qu'on ma fait N'ont-ils pas aujourd'hui pleinement satisfait? j
Le châtiment railleur dont la faute est punie i
Mêle à leur jugement le sel de l'ironie. Ce soir chez un des Dix , où je suis invité , i
Le vainqueur de Zara , par eux félicité , '
Les verra s'applaudir d'avoir pu lui complaire. ;
Ils auront les honneurs d'un arrêt populaire. j
Quoi ! justice pour tous , hors pour le souverain , i
C'est de l'égalité ! Les gondoliers demain, :
Égayant de mon nom une octave à ma gloire, !
Chanteront sur le port ma dernière victoire. Eh bien ! je ris comme eux.
FERNANDO. j
Plus triste que les pleurs, ' Cette joie est amère ; elle aigrit vos douleurs.
FALIERO, qui se lève, avec violence.
Oii sont les Sarrasins, que je leur rende hommage! Sur l'autel de saint Marc et devant son image, .\vec ce même bras qui leur fut si fatal , .Je leur veux à genoux jurer foi de vas:al 1
FERNANDO
Est-ce vous qui parlez? j
FALIERO. '
Que les vaisseaux de Gènes , Du port, forcé par eux, n'ont-ils rompu les chaînes ! Dans ses pratriciens frappez Venise au cœur : Venez : qu'au doigt sanglant d'un Génois, d'un vainqueur Je passe l'anneau d'or, ce pitoyable gage , Cet emblème imposteur d'un pouvoir qu'on outrage. ,
FERNANDO
I Est-ce au duc de Venise à former de tels vœux ? '
FALIiaiO.
Moi,duc! le suis-jeencor? moi, le dernier d'entre eux.' Moi, prince en interdit; moi, vieillard en tutelle. Moi, que la loi dédaigne et trouve au dessous-d'elle !
FERNANDa
Son glaive était levé, quand le mien s'est offert : Il s'offre encore. j
FALIERO. 1
.\t tends!
Vous avez trop souffert , Punissez.
FALIERO
Et comment?
FERNANDO
.le reviens vous rapprendre.
FALIERO
Que pourrais-tu, toi seul ?
FERNANDO
Ce que peut entreprendre Lin homme contre un homme.
FALIEt^O.
Et contre tous?
FERNANDO
Plus bas :
Le courroux vous égare.
FALIERO
Il m'éclaire ; à ton bras L'n coupable suffit; mais s'ils sont tous coupables. Que me font et l'un d'eux et ses jours misérables ? Me venger à demi , c'est ne me pas venger. L'offenseur n'o.sa rien , osant tout sans danger : Au-dessous de son crime un tel pardon le pla~cc , Et de son insolence il n'avait pas laudace. Il n'outragea que moi : l'arrêt qu'ils ont rendu Dans un commun outrage a seul tout confondu , Un tribunal sacré qu'au mépris il condamne, La loi qu'il fait mentir, le trône qu'il profane . Si j'élève la voix, que d'autres se plaindront! Ils ont , pour s'enhardir à m'attaquer de front. Essayé sur le faible un pouvoir qui m'opprime. Et monté jusqu'à moi de victime en victime. Un peuple entier gémit : doge, ce n'est plus toi , C'est lui que tu défends; c'est l'État, c'est la 1»J, C'est ce peuple enchaîné, c'est Venise qui crie : .\rme-toi ; Dieu t'appelle à sauver la patrie!
FERNANDO
Seigneur, au nom du ciel...
FALIERO
Opprobre à ma maison , vSi de leurs oppresseurs je ne leur fais raison !
MARliNO FALIËKU. ACTE I.
Quels moyens ?...je ne sais : les malheurs de nos armes A Venise ulcérée ont coûté bien des larmes. On s'en souvient : je veux... Si pour briser leurs fers .l'essayais. . .11 vaut mieux. .. Non, je puis. . Je m'y perds. Je cherche et ne vois rien qu'à travers des nuages. Mille desseins confus, mille horribles images , Se heurtent dans mon sein , passent devant mes yeux ; Mais je sens qu'un projet vengeur, victorieux, Au sortir du chaos où je l'enfante encore. Pour les dévorer tous dans le sang doit éclore. FERNANDO.
Ah! que méditez-vous? craignez...
FALIERO
Tu m'écoutais !
J'ai parlé : qu'ai-je dit? pense au trouble où j'étais :
(A voix basse.) C'est un rêve insensé. Ce que tu viens d'entendre , Il faut...
Quoi?
FALIERO
L'oublier, ou ne le pas comprendre.
i A UD officier du palais , qui entre. ) Que veut-on?