SCÈNE IV
ÉLÉNA, FALIERO.
ÉLÉNA.
J'ai voulu vous parler sans témoins ; Enfin on l'a permis. Puis-je approcher?
( Le doge ne tourne pas la tête , et reste immobile sans lui répondre.;
Du moins Répondez.
[ Le doge continue de garder le silence. ; Par pitié, daignez mêle défendre; J'entendrai votre voix.
( Même silence du doge. .
MARl.NO FALIERO. — ACTE V.
M'éloigner sans l'enlcndre, 11 le faut donc !
( Elle fait un pas pour sortir : revient , se traîne jusqu'auprès de
Faliero, saisit une de ses mains, et la baise avec transport.) FAUERO. H se retourne, la prend dans ses bras, la couvre de baisers, et lui dit:
Ma fille a tardé bien longtemps !
ÉLÉNA.
0 ciel ! c'est mon arrêt qu'à vos genoux j'attends. Celle que vous voyez sous sa faute abattue, KUe a causé vos maux , c'est elle qui vous tue , Et vous lui pardonnez !
FALIERO , la relevant.
Oui? moi! je ne sais rien.
ÉLÉNA.
(juoi ! vous oubliez tout ! *
FALIERO
Non : car je me souvien Oue tu m'as fait aimer une vie importune; l'es soins l'ont prolongée, et dans mon infortune, Tu m'adoucis la mort , je le sens.
ÉLÉNA.
Espérez !
Partout de vos vengeurs ces murs sont entourés.
FALIERO
Ils ne feront pourtant que hâter mon supplice.
ÉLÉNA.
On n'accomplira pas cet affreux sacrifice : ils vont vous délivrer ; entendez-vous leurs cris?
FALIERO
.lo voudrais te laisser l'espoir que tu nourris;
fJais la nuit qui s'approche est pour moi la dernière.
INc repousse donc pas mou unique prière.
ÉLÉNA.
Ordonnez : quels devoirs voulez-vous ni'imposer ? Je m'y soumets.
FALIERO, lui remettant un papier.
Tiens, prends! tu ne peux refuser:
C'est le présent d'adieu d'un ami qui s'absente , Mais que tu reverras.
C'en est trop !... Innocente , J'aurais pu l'accepter; coupable...
FALIERO
Que dis-tu ?
Si c'est un sacrifice, accepte par vertu : Supporter un bienfait peut avoir sa noblesse. Sois fière encor du nom qu'un condamné te laisse. Des monumens humains que sert de le bannir?
De mes travaux passés l'éternel souvenir , Sur les mers, dans les vents, planera d'âge en âge; Et jamais nos neveux ne verront du rivage Les vaisseaux sarrasins blanchir à l'horizon , Sans parler de ma vie et murmurer mon nom. Sois fière de tous deux.
ÉLÉNA.
Qu'avec vous je succombe :
Je n'ai plus d'autre espoir.
FALIERO
Et demain sur ma tombe Qui donc , si tu n'es plus, jettera queltjues fieurs ? Car tu viendras, ma fille, y répandre des pleurs. N'est-ce pas?
ÉLÉNA.
Moi! grand Dieu!
FALIERO
Toi, que j'ai tant aimée, Oue j'aime!
ÉLÉNA.
Sans espoir, de remords consumée , Je vivrai , si je puis , je vivrai pour souffrir.
Songe à ces malheureux qui viennent de périr; Veille sur leurs enfans dont je plains la misère. ÉLÉNA.
Je prodiguerai l'or.
FALIERO
Qu'ils te nomment leur mère ; Fais-moi chérir encor par quelque infortuné. ÉLÉNA.
Mais je pourrai mourir quand j'aurai tout donné?..»,.
FALIERO
Digne de ton époux ; et ton juge suprême , Indulgent comme lui , pardonnera de même.
^ La lueur et le passage des torches qu'on voit à travers les vitraux du fond indiquent un mouvement dans la galerie. Verezza parait , accompagné de deux affidés qui portent le manteau et la couronne du doge. Faliero leur fait signe qu'il va les suivre, c se place entre eux et Éléna, de maniOrc qu'elle ne puisse les apercevoir. )
J'ai besoin de courage , et j'en attends de toi. Épargne un cœur brisé.
ÉLÉNA.
C'est un devoir pour moi :
Quand le moment viendra , je serai sans faiblesse.
FALIERO
Eh bien!.., il est venu.
ÉLÉNA, avec désespoir.
Déjà!
MARIiNO FALIËRO. —ACTE V.
FALIERO, la serrant contre son sein.
Tiens ta promesse...
Adieu !
ÉLÉNA.
Jamais! jamais ! Non , ne me quittez pas ! Non , non ! je veux.... j'irai... j'expire dans vos bras.
FALIERO
Elle ne m'entend plus : elle pâlit , chancelle. L'abandonner ainsi !... Grand Dieu , veillez sur elle !
( II la place dans un fauteuil. ) Cette mort passagère a suspendu tes maux : Adieu , mon Éléna ! Froid comme les tombeaux , Mon cœur ne battra plus quand le tien va renaître; Mais il meurt en t'aimant.
(II lui donne un dernier baiser ; on le couvre du manteau ducal ; il place la couronne sur sa tête, et suit Verczza. Le tumulle s'accroît ; on entend retentir avec plus de force ces cris : Faliero .' Faliero ! Grâce ! grâce.' )
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