L.\ TISBE
Il est déjà donné.
RODOLFO
Permettez-moi de fermer ces deux portes.
Il va fermer les deux portes au verrou.
J'attends ce que vous avez à me dire.
RODOLFO
D'où venez-vous? De quoi êles-vous pâle? Qu'avez-vous fait aujourd'hui, dites? Qu'est-ce que ces mains-ln ont fait, dites? Où avez-vous passé les exécrables heures de cette journée, dites? Non , ne le dites pas. Je vais le dire. Ne répondez pas, ne niez pas, n'inventez pas, ne mentez pas. Je sais tout ! Je sais tout, vo is disje ! Vous voyez bien que je sais tout, madame ! il y avait là Dofne. A deux pas de vous. Séparée seulement par une porte. Dans l'oraloire. 11 y avait Dafne qui a tout vu, qui a tout entendu, qui était là, à côté, tout près, qui entendait, qui voyait! — Tenez, voilà des paroles que vous
avez prononcées. Le podesta disait : Je n'ai pas do poison ; vous avez dit : J'en ai, moi ! — J'en ai, moi! j'en ai, moi! L'avez-vous dit, oui ou non? .Mentez un peu, voyons! Ah! vous avez du poison, vous ! Eh bien! moi, j'ai un couteau !
11 tire un poi;]iiard de sa poitrine.
LA TISBE.
Rodolfo...
RODOLFO
Vous avez un quart d'heure pour vous préparer à la mort, madame !
LA TISBE.
Ah! vous me tuez! Ah! c'est la première idt^^e qui vous vient? Vous voulez me tuer, ainsi, vous-même, tout de suite sans plus attendre, sans être bien sur? Vous pouvez prendre une résolution pareille aussi facilement? Vous ne tenez pas à moi plus que cela? Vous me tuez pour l'amour d'une autre' 0 Rodolfo, c'est donc bien vrai, dites-le-moi de votre bouche, vous ne m'avez donc jamais aimée?
RODOLFO
Jamais!
LA TISBE.
Eh bien! c'est ce mot-là qui me tue, malheureux! ton poignard ne fera que m'achever.
RODOLFO
De l'amour pour vous, moi! Non, je n'en ai pas! je n'en ai jamais eu! Je puis m'en vanter. Dieu merci 1 De la pitié, tout au plus!
LA TISBE.
In;2rat! Et, encore un mol, dis-moi, elle! tu l'aimais dune bien ?
RODOLFO
Elle ! si je l'aimais ! elle ! Oh ! écoutez cela puisque c'est votre supplice, malheureuse. Si je l'aimais! une chose pure, sainte, chaste, sacrée, une femme qui est un autel, ma vie, mon sang, mon trésor, ma consolation, ma pensée , la lumière de mes yeux, voilà comme je l'aimais !
LA TISBE.
Alors, j'ai bien fait.
RODOLFO
Vous avez bien fait?
Oui. J'ai bien fait. Es-tu sur seulement de ce que j'ai fait?
RODOLFO
Je ne suis pas sur , dites-vous ! Voilà la seconde fois que vous le dites. !\Iais il y avait là Dafne, je vous répète qu'il y avait là Dafne, et ce qu'elle m'a dit , je l'ai encore dans l'oreille. — Monsieur, monsieur! ils n'étaient qu'eux trois dans cette chambre, elle , le podesta , et une autre femme, une horrible femme que le podesta appelait Tisbe. Monsieur, deux grandes heures, deux heures d'agonie et de pitié, monsieur, ils l'ont tenue là ,"la malheureuse, pleurant , priant, suppliant, demandant grâce , demandant la vie. —Tu demandais la vie, ma Catarina bien aimée! — à genoux, les mains jointes, se traînant à leurs pieds, et ds disaient non! Et le poison, c'est la femme Tisbe qui l'a
28 ANGELO
été chercher! et c'est elle qui a forcé madame de le boire ! Et le pauvre corps mort, monsieur, c'est elle qui l'a emporté, cette femme, ce monstre , la Tisbe ! — Où l'avez-vous mis, madame ! — Voilà ce qu'elle a fait, la Tisbe! Si j'en suis sur !
Tirant un mouchoir de sa poitrine.
— Ce mouchoir que j'ai trouvé chez Catarina, à qui est-il? A vous.
Montrant le crucifix.
— Ce crucifix que je trouve chez vous , à qui est-il? à elle ! — Si j'en suis sur ! Allons, priez, pleurez, criez, demandez 2;râce, faites promptement ce que vous avez à faire, et finissons!
LA TISBE.
RODOLFO
Qu'avez-vous à dire pour vous justifier? Vite. Parlez vite. Tout de suite.
LA TISBE.
Rien, Rodolfo. Tout ce qu'on t'a dit est vrai. Crois tout. Rodolfo, tu arrives à propos, je voulais mourir. Je cherchais un moyen de mourir près de loi, à tes pieds. Mourir de ta main! oli ! c'est plus que je n'aurais osé espérer ! Mourir de ta main, oh ! je tomberai peut-être dans tes bras. Je te rends grâce. Je suis sûre au moins que tu entendras mes dernières paroles. Mon dernier souffle, quoique tu n'en veuilles pas, tu l'auras. Vois-tu, je n'ai pas du tout besoin de vivre, moi. Tu ne m'aimes pas, tue-moi. C'est la seule chose que tu puisses faire à présent pour moi , mon Rodolfo. Ainsi, tu veux bien te charger de moi. C'est dit. Je te rends grâce.
RODOLFO
Madame...
LA TISBE.
Je vais le dire. Écoule-moi seulement un instant. J'ai toujours été bien à plaindre, va. Ce ne sont pas là des mots, c'est un pauvre cœur gonflé qui déborde. On n'a pas beaucoup de pitié de nous autres, on a tort. On ne sait pas tout ce que nous avons souvent de vertu et de courage. Crois-tu que je doive tenir beaucoup à la vie? Songe donc que je mendiais tout enfant , moi. Et puis, à seize ansje me suis trouvée sans pain. J'ai été ramassée dans la rue par des grands seigneurs. Je suis tombée d'une fange dans l'autre. La faim ou l'orgie ! Je sais bien qu'on vous dit : Mourez de faim , mais j'ai bien souffert, va ! Olî. oui ! toute la pitié est pour les grandes dames nobles. Si elles pleurent, on les console. Si elles font mal , on les excuse. Et puis , elles se plaignent ! Mais nous , tout est trop bon pour nous. On nous accable. Va , pauvre femme ! marche toujours ! de quoi te plains-tu? Tous sont contre toi. Eh bien ! est-ce que tu n'es pas faite pour souffrir , fille de joie ? — Rodolfo , dans ma position , est-ce que tu ne sens pas que j'avais besoin d'un cœur qui comprît le mien? Si je n'ai pas quelqu'un qui m'aime, qu'est-ce que tu veux que je devienne, là, vraiment? Je ne te dis pas cela pour l'attendrir , à quoi bon? Il n'y a plus rien de possible maintenant. Mais je t'aime, moi! Oh ! Rodolfo ! à quel point cette pauvre fille qui te parle t'a aimé , tu ne le sauras qu'après ma
mort ! quand je n'y serai plus ! Tiens, voilà six mois que je te connais , n'est-ce pas ? Six mois que je fais de ton regard ma vie, de ton sourire ma joie , de ton souflle mon âme ! Eh bien, juge ! depuis si.x mois je n'ai pas eu un seul instant l'idée , l'idée nécessaire à ma vie , que tu m'aimais. Tu sais que je t'ennuyais toujours de ma jalousie , j'avais mille indices qui me troublaient, maintenant cela m'est expliqué. Je ne t'en veux pas. Ce n'est pas ta faute. Je sais que ta pensée était à cette femme depuis sept ans. Moi, j'étais pour toi une distraction , un passe-temps. C'est tout simple. Je ne t'en veux pas. Mais que veuxtu que je fasse ? Aller devant moi comme cela , vivre sans ton amour, je ne le peux pas. Enfin il faut bien respirer. Moi , c'est par toi que je respire! Vois, tu ne mécoutes seulement pas ! Est-ce que cela te fatigue que je te parle? Ah ! je suis si mallieureusc vraiment que je crois que quelqu'un qui me verrait aurait pitié do
Si j'en suis sûr! le podesta est allé chercher quatre sbires, et pendant ce temps-là vous avez dit à elle tout bas des choses terribles qui lui ont fait prendre le poison ! Madame ! est-ce que vous ne voyez pas que ma raison s'égare? Madame ! où est Catarina ? Répondez ! Est-ce que c'est vrai , madame , que vous l'avez tuée, que vous l'avez empoisonnée? Où est-elle? dites ! Où estelle? Savez-vous que c'est la seule femme que j'aie jamais aimée, madame ! la seule, la seule , entendez-vous , la seule !
LA TISBE.
La seule , la seule ! Oh ! c'est mal de me donner tant de coups de poignard ! Par pitié ,
Elle lui montre le couteau qu'il tient,
vite le dernier avec ceci.
Où est Catarina ? la seule que j'aime. Oui , la seule !
LA TISBE.
Ah ! tu es sans pitié ! tu me brises le cœur ! Eh bien oui ! je la hais , cette femme ! entends-tu, je la hais ! Oui , on t'a dit vrai , je me suis vengée, je l'ai empoisonnée , je l'ai tuée !
RODOLFO
Ah! vous le dites donc! Ah ! vous voyez bien que c'est vous qui le dites ! Par le ciel ! je crois que vous vous en vantez , malheureuse !
LA TISBE.
Oui , et ce que j'ai fait , je le ferais encore ! Frappe !
RODOLFO , terrible.
Madame !...
Je l'ai tuée , te dis-je ! Frappe donc !
RODOLFO
Misérable !
Il la frappe.
LA TISBE. Elle tombe.
Ah ! au cœur ! Tu m'as frappée au cœur ! C'est bien. — .Mon Rodolfo ! ta main !
ANGELO
Elle lui prend la main cl la l)aisi'.
— Merci ! tu m'as délivrée ! Laisse-la - moi ta main. Je ne veux pas te faire du mal, tu vois bien. Mon Rodolfo bien aimé, tu ne te voyais pas quand lu es entré, mais de la manière dont tu as dit : Vous avez un quart d'heure ! en levant ton couteau , je ne pouvais plus vivre après cela. Maintenant, que je vais mourir, sois bon, dis-moi un mot de pitié. Je crois que tu feras bien.
RODOLFO
Madame...
LA TISBE.
Un mot de pitié ! Veux-tu ?
On entead une voix sortir de derrière les rideaux de l'alcôve.
CATARIXA .
OÙ suis-je? Rodolfo!
RODOLFO
Qu'est-ce que j'entends? Quelle est celte voix ?
Il 3C retourne et voit la figure LLmclie de Caiarina qui a eutr'ouvcrt les rideaux.
CATARLNA.
Rodolfo !
RODOLFO. Il court à elle et Venlève daiis ses bras.
Caiarina ! Grand Dieu ! Tu es ici 1 Vivante ! Comment cela se fait-il ? Juste Ciel !
Se retournant vers la Tisbe.
— Ah ! qu'ai-je fait?
LA TISBE, se traînant vers lui avec un sourire.
Rien. Tu n'as rien fait. C'est moi qui ai fait tout. Je voulais mourir. J'ai poussé ta main.
UODOLKO.
Caiarina! lu vis, grand Dieu! par qui as-lu été sauvée ?
LA TISBE.
Par moi , pour loi !
RODOLFO
Tisbe ! Du secours ! Misérable que je suis !
LA TISBE.
Non. Tout secours est inutile. Je le sens bien. Merci. Ah! livre-loi à la joie comme si je n'étais pas là. Je ne veux pas te gêner. Je sais bien que tu dois être content. J'ai trompé le podesta. J'ai donné un narcotique au lieu d'un poison. Tout le monde l'a crue morte. Elle n'était qu'endormie. Il y a là des chevaux tout prêts. Des habits d'homme pour elle. Partez tout de suite. En trois heures, vous serez hors de l'état de Venise. Soyez heureux. Elle est déliée. Morte pour le podesta. Vivante pour toi. Trouves-tu cela bien arrangé ainsi ?
RODOLFO
Caiarina!... Tisbe !...
11 tombe à genoux l'ceil fixé sur la Tisbe expirante .
LA TISBE, d'une voix qui va s éteignant.
Je vais mourir, moi. Tu penseras à moi quelquefois, n'est-ce pas? et tu diras: Eh bien, après tout, c'était une bonne fille, cette pauvre Tisbe. Oh ! cela me fera tressaillir dans mon tombeau 1 Adieu ! — Madame, permellez-moi de lui dire encore une fois mon Rodolfo ! Adieu, mon Rodolfo ! — Parlez vite à présent. Je meurs. Vivez. Je te bénis !
Elle meurt.
FJN.
Pans, iinprimé par Plou frères, 3G , rue de Vauyirard.
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