DON JUAN, INÈS
DON JVAis, à Inès. [naire;
Vraiment, vous n'êtes point comme à votre ordi- Vous avez un secret que vous me voulez taire, Inès.
INÈS
Vous vous trompez.
DON JUAN, lui prenant la main.
Qu'as-lu ?
INÈS
Rien.
DON JUAN
Un malheur
Te menace- t-il ?
INÈS
Non.
DON JUAN
D'où vient donc la pâleur?...
D'où vient, lorsque, joyeuî et fier de la tendresse, Je dépose à tes pieds ma joie et mon ivresse. Quand je bénis le ciel de cet amour vainqueur Qui nous fait obéir aux lois de notre cœur, D'où vient que, bien souvent, comme un triste
[présage, Quelque amère pensée assombrit ton visage?... Dis.
INÈS
C'est que je ne peux malTranchir du passé. Qu'un incessant remords tient mon cœur enlacé;
DII^XtARIAS,
(l'est que, pour vous prouver à quel point je
[vous aime, î'ai pu traliir mon père et me trahir moi-même.
DON JUAN
Inès...
INÈS, l'inlerrompanl.
Ne cherche/ pas , don Juan, à m'excuser ; fout ce que vous diriez tendrait à m'accuser. DON JUAN , avec exagération , et en riant. D'honneur 1 mais à t'entendre, on te croirait cou-
[pable D'un forfait inoui... d'un crime épouvantable...
INÈS
Comte, n'est-ce donc rien que ce secret hymen Où, sans rougir, j'osai disposer de ma main?... — Ah! qu'il eût mieux valu, dans un aveu sincère, Me laisser confier notre amour à mon père ; Il aurait vu, don Juan, que je vivais par vous, Et, certe , il vous aurait choisi pour mon époux.
DON JUAN
Non; malgré sa tendresse et bien que je sois comte, Que je sois jeune et riche et brave, que je compte Un siècle entier de gloire où mes nobles aïeux Se sont tous fait un nom puissant et glorieux. Non, malgré tout cela, Diégarias, ton père. N'eût jamais écoulé mes vœux ou ma prière. Sans pouvoir t'en donner la secrète raison. C'est d'un œil ennemi qu'il voit notre maison.
Et vous en ignorez la cause ?
DON JUAN
Je l'ignore.
Je l'ai long-temps cherchée et je la cherche encore. (Moment de silence.) INÈS.
Ah! qui m'affranchira de ce doute où je suis?..— C'est mourir, que de vivre en de pareils ennuis.
DON JUAN
A-l-on de tels pcnsers quand on est si jolie ?
INÈS
Vous plaisantez toujours.
DON JUArs.
Sans doute. — C'est folie De songer au sépulcre où tout est triste et noir, Quand nosjours sont tissus de bonheur et d'espoir, Quand repose en nos mains une main amoureuse, Qu'on entend une voix qui dit : Soyez heureuse, Car je suis votre esclave et vous m'avez vaincu, Car avant de vous voir je n'avais pas vécu. Car vous êtes si pure entre toutes les femmes. Si loin de notre vie et de nos mœurs infûmes. Que parfois je me sens, ployant les deux genoux^ Le besoin d'incliner mon orgueil devant votis, Et...
(A port.) — Qu'allois-je faire?
INES.
Et?
DON JUAN, vivement.
De te redire encore Que je suis tout à toi... que je l'aime et t'adore.
INÈS, pénétrée.
Qui vous a donc appris l'art de me consoler?... De sécher dans mes yeux les pleurs prêts à cou-
[ler?...— A h ! c'est dans ces mljmensque je sens, faible femme , Que je vous ai donné ma vie avec mon àme. —
DON JUAN
Tu me rends trop heureux.
INÈS
Oh ! reditcs-le-moi, Car je suis bien heureuse aussi quand je vous voi. (Retombant ilan.s sa tristesse.) [éphémère...
Heureuse!... —Mon bonheur ne peut qu'être Je n'ai point oublié que j'ai trompé mon père.
ift)N JUAN, il part.
Encore !...
INÈS, à (Ion Juan.
Il faut enfin que, cessant de mentir, Je confesse ma faute avec mon repentir. DON JUAN, regardant parla fenêtre, et faisant comme
s'il n'entendait pas.
Voici le jour.
INÈS
Don Juan...
DON JUAN, l'interrompant.
N'est-ce pas que Séville, Entre toutes, Inès, est une noble ville?
DON JUAN , de même.
Regarde-la donc... —Elle est belle à ravir.
INÈS
C'est vrai ..
DON JUAN, de même.
Votre palais, près du Guadalquivir, Lutte avec l'Alcazar de luxe et d'élégance.
INÈS. [rance,
Eh ! que m'importe à moi , qui n'ai qu'une espé- Qui ne forme qu'un vœu, qu'un désir, de pouvoir Far un prompt repentir rentrer dans mon devoir, Que m'importe, voyons, que Séville soil belle, Que le Guadalquivir roule son flot rebelle. Ou bien que ce palais, vous l'aiez dit, je croi, Soit élégant et beau comme celui du roi?... Que m'importe!... —J'ai trop déjà d'une pensée Qui jette la terreur dans mon fime glacée, Comle, c'est qu'il se peu Ique par d'autres que nous, Mon père apprenne enfin ce que j'ai fait pour vous.
DON JUAN
Non, mes précautions sont prises.
INÈS
Mais.,.
l»0N JUAN.
Écoute,
ACTi: 1, SCHNH IV.
Inès, écoule-moi. — Je sais ce qu'il te coi\le, A loi dont les vertus égalent la candeur. De garder un secret qui blesse ta pudeur... Je lésais... et pourtant il faut, je l'en supplie, Ne point laisser tomber Ion courage qui plie. — Vouloir qu'un tel secret soit dit si brusquement. C'est vouloir , vois-tu bien , tout perdre en un INÈS. [moment. —
Tu crois ? — Ma volonté sera toujours la tienne. — Jusqu'au bout, seulement, que ta main me soudon JCAN. [liemie. — Le jour grandit ; adieu ! —
INÈS
Tu pars '/ OON JUAN, jetant son manteau sur son bras.
Jusqu'à ce soir.
INÈS, le retenant.
Voire épée ?
DON JCAN, la passant ;i sa ceinture.
Ah! c'est vrai.
INÈS, se suspendant à son cou.
Tout un jour sans vous DON JCAN, l'embra^saut. [voir... — Je t'aime. — Pense à moi. — (Il enjambe la croisée où est attachée une échelle de soie.) INÈS, lui serrant la main.
Que le ciel vous conduise, Comte, et fasse qu'aucun regard ne vous séduise.— (Don Juan disparaît. — Penchée sur la fenêtre, elle semble suivre tous ses niouvemens.)