‹ Magasin théâtralChapitre 76 sur 1475 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

EUGÈNE, DUBRECIL, DUVERNOI père.

EUGÈNE

Voici monsieur Valcés.

(Il sort.) DUVERNOI PÈRE.

iMa surprise est extrême !

C'est mon ami Dubreuil.

DUBREUIL, l'embrassant.

Mon ami, c'est moi-même.

DUVERNOI PÈRE. [nailt?

D'où vient le nouveau nom que tu prends mainte- Toi, monsieur de Valcés!... Pourquoi ce change- DUBREUiL. [ment?

C'est un nom qu'autrefois je tenais d'une terre.

DUVERNOI PÈRE.

Aurais-tu dans ces lieu.\ quelque mauvaise affaire? Parle, tu peux compter sur moi, sur mes amis.

DUBREUIL

Ce fut pour un procès que je vins à Paris ; Ce procès est gagné. J'ai bien su le conduire , Mais les méchants toujours ont le secret de nuire, Le procès que l'on gagne est encor chagrinant.

(Il rit.)

J'avais un avocat d'un mérite étonnant, Pctit-maitre parfait et digne de louange ; Il pérorait fort bien et dansait comme un an^e. Charmant dans un salon, éloquent en la cour; Au barreau, dans le monde, il brillait tour-à-tour. Mais j'ai payé bien cher tous ses talents frivoles ;

Ce n'est qu'au poids de l'or (jue j'obtins ses paroles : Pour attirer vers eux la source de nos biens. Les jeunes avocats valent bien les anciens.

DUVERKOI PÈRE.

Tu n'es donc pas changé? ta langue inconséquente En désolant chacun toi-même te tourmente ; F^t tu sacrilierais parents, amis, repos. Pour le plaisir malin de dire des bons mots : Tu fais de ton esprit un bien mauvais usage. Cet avis te déplaît ?

DUBREUIL, avec ironie.

Je le trouve fort sage.

Et je veux profiter de tes instructions. Dans la petite ville où nous nous connaissions, Je conviens avec toi qu'enclin à la satire Je m'abandonnais trop au plaisir de médire. En flattant les défauts on a tout à gagner; Moi, j'avais le malheur de ne rien épargner, Et j'osais publier les intrigues secrètes Des maris complaisants et des fe.mmes coquettes. Je démasquais le fourbe et raillais le pédant. jN"ai-je pas signalé ce petit président Qui, pour mieux déguiser son amour pour la brigue, Déclamait en tout lieu contre l'esprit d'intrigue? Le mérite réel ne cabale jamais ; Il attend les faveurs, et ne court point après. Disait ce faux Caton d'un ton plein d'impudence; Mais pour placer les siens il remuait la France.

DUVERNOI PÈRE.

Eh ! quel fut, réponds-moi , le succès de tes soins? Il parla davantage, et n'intrigua pas moins.

DUBREUIL

Tu conviendras pourtant, malgré ta complaisance,

Que le ton d'aujourd'hui prête à la médisance.

Ton esprit n'est-il point frappé de nos travers?

Ne vois-tu plus l'amas d'originaux divers

Qu'offrait à nos regards notre petite ville?

On pouvait s'en moquer sans être fort habile.

N'as-tu pas vu cent fois de nos sociétés

Le ton impertinent et les airs affectés;

La coquette jouer la femme sans faiblesse,

Les fripons ne parler que de délicatesse ; [cas.

Des importants boudeurs, d'eux seuls faisant grand

Refuser les emplois... qu'on ne leur donnait pas ;

Et chez nos gens heureux, prompts à se méconnaître,

De sottise et d'orgueil les préjugés renaître;

Et nos caméléons, constants dans leurs travaux.

Esprits forts autrefois, maintenant faux dévots?

Dans nos cercles charmants tu remarquas sans doute

Et le fat qui raconte et le sot qui l'écoute;

Tu vis nos orateurs, se disant nos soutiens,

Mêler la politique à tous leurs entretiens;

Nos maris plaisanter de leurs propres injures ;

Nos mamans dans les bals chercher des aventures?

Chacun en se vantant croit cacher ses défauts.

Dans mon pauvre pays rien n'est vrai, tout est faux.

La ruse en chaque état remplace le mérite.

On n'y peut faire un pas sans voir un hypocrite.

DUVERNOI PÈRE.

Tu fais de ton pays un fort joli tableau,

AU

LE MEDISANT.

Et tu viens de lui rendre un liomiiiagc nouveau. Adieu, beau discoureur.

nUBREUIL, le retenant.

Reste, je te répète Qu'à présent ma conduite est beaucoup plus disci i - Et de mon cher pays le fidèle portrait [to;

A lout autre que toi je ne l'eusse point fait. Oh ! je suis bien changé.

Di:VERNOI PÈRE.

La réforme est utile.

DDBREtlIL, avec ironie.

Je vois de grands travers dans cette grande ville; Mais je me garde bien d'en signaler aucun. Je ne raille personne, et j'applaudis chacun. Ce qu'on dit, ce qu'on fait me paraît admirable; Même chez nos savants je trouve un ton aimable. Je trouve en nos bureaux douceur et vérité ; Dans nos chers feuilletons politesse et bonté. Quel que soit à Paris le goût de la parure, Je ne saurais citer une femme parjure.

Et me croirais vraiment beaucoup trop occupé S'il me fallait montrer un seul mari trompé. Pour te prouver enfin combien l'expérience M'a fourni de leçons, m'a donné de prudence. Et combien je condamne un homme qui médit, A tous nos écrivains je trouve de l'esprit.

DUVERNOI PÈRE.

Tout homme qui médit est celui que tu blâmes, Et pour me le prouver tu fais des épigrannnes ! Te voilà bien changé ! d'après de tels regrets. Je te vois à médire enclin plus que jamais, [autres? Mais, pour blâmer chacun, vaux-tu mieux que les ]N'as-tu pas tes défauts, si nous avons les nôtres? Souffre que je te cite un auteur d'un grand sens, Molière. Par ces mots il peint les médisants : « Ceux de qui la conduite offre le plus à rire « Sont toujours sur autrui les premiers à médire. « En effet, nous voyons que de tous ces railleurs Qui blâment nos travers etgourmandent nos mœurs, La conduite en lout temps ne fut jamais sensée. Veux-tu donc que sur eux j'explique ma pensée, Que je te dise aussi ce qu'on pense de toi?

DCBREUIL.

Je puis tout écouter de l'ami Duvcrnoi.

DDVERNOI PÈRE.

La rage de médire est une impertinence: Dans notre vanité ce défaut prend naissance. Du bonheur du prochain le tableau vous aigrit; Le désir de briller, de montrer de l'esprit. Vous met à la merci des oisifs d'une ville. Et vous n'êtes méchant que pour paraître habile. IMais que vous revient-il de ces fâcheux éclats? On vous Hatte tout haut, on vous blâme tout bas; Vos bons mots quelquefois font rire la sottise; Mais toujours l'honnête homme en secret vous mé-

[ prise :

Il vous fuit, il vous voit, à sa perte attaché. Lancer souvent le trait d'un peiHde caché.

(Dubreuil fait un mouvement de surprise.) r>ien n'est sacré pour vous, et la reconnai.ssance

N'a jamais enchaîné l'affreuse médisance.

Dès qu'un homme est atteint de ce fatal penchant,

Il est tout glorieux de paraître méchant;

Nos chagrins sont pour lui de légers badinages :

11 s'amuse des pleurs, il sourit des outrages;

Pour un plaisir cruel , et qui dure un moment.

L'honneur et l'amitié lui parlent vainement;

Les médisants enfin sont une affreuse peste

(^u'un homme de bon sens blâme, fuit et déteste.

nCBREUIL.

Dotî vient ce grand courroux?

DUVERKOI PÈRE.

Mon ami, je suis franc.

DUBREUIL

Du portrait que tu fais le mien est différent.

nUVERKOI PÈRE.

Tu n'as pas tout-à-fait ce mauvais caractère.

Je t'ai vu bon époux, et sur-tout meilleur père;

Le mal que tes discours avaient pu préparer.

Je t'ai vu mille fois prompt à le réparer.

Au reste, brisons là. Parlons de ta famille.

Et comment vont ta femme et ta charmante fille?

nUBREUIL.

Toutes deux en province attendent mon retour. Et j'en reçois ici des lettres chaque jour. Ah! si je te montrais des lettres aussi chères, Tu verrais que je suis le plus heureux des pères. Rien n'égale l'amour que j'ai pour cette enfant, Et de la trop aimer en vain je me défend; J'en suis tout glorieux.

DCVERNOI PÈRE.

Elle était fort jolie !

nUBREUIL.

Ma Pauline, mon cher, est encore embellie; Et, pour trancher ici tous discours superflus. Chaque moment lui donne une grâce de plus.

DUVERKOI PÈRE.

Et ta femme ?

DUBREUIL

Ma femme, elle m'est toujours chère.

Mais le temps fait sur elle un effet tout contraire; Et quand, de jour en jour, ma fille s'embellit, Ma pauvre femme, hélas! de jour en jour vieillit.

DUVERKOI PÈRE.

Penses-tu qtie pour toi les ans soient plus propices, Que tu sois plus aimable, et que tu rajeunisses?

DUBREUIL

Non, sans doute.

DUVERXOI PÈRE.

Eh ! pourquoi l'accuser de vieillir?

Ta langue ne peut donc jamais se retenir? Chacun doit supporter ta mordante épigramme. Et tu ne peux au moins en excepter ta femme? Je la connais ; elle a plus de bon sens que toi ; Elle est douce, prudente.

DUBREUIL

Il est vrai.

DUVERKOI l'ÈRE.

Va, crois-moi, Une femme comiDC elle, encor fraîche et jolie, Nous aide à supporter les chagrins de la vie;

Page 1