MARIE, FORESTIER
FORESTIER, à part. Toujours jolie!... mais bien triste !...
MAHIE, à elle-même. Mon pauvre père!..
FORESTIER. M. de Sivry vous envoiet-il m'apporter sa réponse?...
MARIE. Quelqu'un!, pardon, monsieur.
(Elle veut s'éloigner.)
FORESTIER. Oh ! ne vous éloignez pasi.. j'attends ici M. votre père.
MARIE. Plongé dans un profond chagrin, il ne veut recevoir personne.
FORESTIER. Pourtant, M. de Melcourt...
MARIE. Lui seul était attendu, et il est venu il y a peu d'instan:..
FORESTIER. Excusez mcs questions — c'était de ma part qu'il venait... qu'a-t-il dit?
MARIE. Je n'ai pu comprendre...
FORESTIER. Comment?..
MARIE. J'ai seulement entendu mon père répondre: Je refuse, et, qu'on me laisse !..
FORESTIER. Mais vous savez ce qu'il refusait ainsi ?
MARIE. Non, monsieur.
FORESTIER. Ah!..
MARIE. Alors, mon père a congédié 31. de Melcourt ; puis il m'a embrassée sans dire un mot... mais une larme est tombée sur mon front... et je venais ici sans savoir où j'allais... le cœur serré, la tête brûlante... je n'avais jamais vu pleurer mon père, monsieur!., oh !.. il ne m*a pas tout dit ! . . que me cache-t-il ?. .
FORESTIER. Bien des choses!.. d'abord., mais je n'y puis rien concevoir...
MARIE. Tous les secretsde mon père vous sont-ils donc connus?
FORESTIER. Oui, et de plus moi seul, je pouvais réparer ses malheurs.
MARIE, Vous ! ah ! monsieur!..
FORESTIER. Moi. .. et VOUS !
MARIE. Comment?
FORESTIER. Quel motif peut-il avoir eu de VOUS laisser ignorer?..
MARIE. Quoi donc?
FORESTIER. Que votre mariage avec un homme riche pouvait...
MARIE. N'achevez pas, monsieur !...
mon père n'a pas osé le dire, parce qu'il savait...
FORESTIER. A votre tour, mademoiselle, n'achevez pas ! cet arrêt est trop pénible !.. que celui qu'il condamne ne l'entende pas au moins de votre bouche !
MARIE. Quoi ! vous, monsieur !..
FORESTIER. J'avais cru... que si mon mérite, mon affection, ne suffisaient pas à obtenir grâce pour moi, la tendresse d'une fille pour son pèxe parlerait en ma faveur
MARIE, rti'^c éioimement. Est-il possible!.
FORESTIER. J'ai soixante mille livres de rente, de plus, trois cent mille francs dans les usines qu'exploite 3I.de Sivry ; l'affaire va mal entre ses mains; si je retire mes fonds, qu'il s'est engagé à me rendre ces jours-ci, il est perdu.
MARIE. Oh! vous ne serez pas si cruel!.
MAGASIN THISaTRAL.
FOUESTIER. Je lui ai fait une olïVe magnifique ; il garde sa rcputalion intacte, delà fortune; vous, jnadcinoisclle, vous aiuez le luxe auquel vous êtes habituée, et même davantage: bijoux, voitures, tout ce qu'aiment tant les fenmiesî.. un mari qui
n'est pas encore trop mal!., un nom
diable, ce n'est pas un nom du faubourg Saint-Germain, c'est vrai ; mais allez voir à la Bourse, ce nom-là vaut de l'or, et, de notre temps, il n'y a de réel que la ri tliessel.. l'argent est le roi du monde.
MARIE. C'est possible.
FORESTIER. C'est vrai! à vingt ans, je n'avais pas le sou, et je m'aperçus que le plus ou le moins de considération dépendait du plus ou du moins de ce métal blanc et jaune, dont je manquais absolument.
Je me dis : Il faut faire fortune !.. cela m'a pris vingt ans, c'est beaucoup, mais enfin j'ai réussi !.. maintenant, je veux que mon argentme donne le plus de jouissances possible ; niais jene suis pasxin égoïste, moi! je pense qu'être heureux à deux, c'est être heureux deux fois, et je veux faire partager ma richesse aune jeune et belle femme, bonne, aimable et bien élevée!., la jeunesse amène la joie; j'aime à m'amuseret .^e n'en ai pas encore eu le temps !.. de plus, je veux m'allier à un homme honorable, je le sauve d'un malheur certain, et je me charge à la fois de la fortune du père, et du bonheur de la fille.
MARIE. Et si, malgré sa tendresse pour son père, il était impossible à la fille d'accepter ?..
FORESTIER, llien n'est impossible, puisqu'elle est libre!
MARIE. Mais...
FORESTIER. Eh bien?,.
MARIE. Libre... oui... mais si son cœur...
FORESTIER. S'était déjà donné?..
MARIE. Vous-même. . . vous refuseriez. .
n'est-ce pas?
FORESTIER. Cela dépend.
MARIE. Si elle vous disait : Avant le malheur c|ui vient de nous frapper... un projet de mariage, . .
FORESTIER. Que de projets de ce (;enre ne voyons-nous pas manquer chaque jour !
MARIE. Un jeune homme...
FORESTIER. Sans fortune, je le parie?...
MARIE. Sans fortune !
FORESTIER. Qui ne peut donc sauver son père !
MARIE. Mais qu'elle aimait, monsieur... cet aveu...
FORESTIER. Eh! bien, cet aveu...
]Vi.\niE. Ne doit-il pas prouver,..
FORESTIER, Qu'elle est incapable de tromper.
MARIE. Qu'elle ne peut être à unautre...
FORESTIER. Oh!..
MARIE. Sans mourir de chagrin,
FORESTIER. On ne meurt pas de chagrin dans un élégant hôtel, avec une loge aux Italiens et des bals.
MARIE. Monsieur!..
FORESTIER, ù part. 11 y a des idées ronianesquesdans cette jolie tête-là, parce qu'i-llc ne sait pas toute la vérité : quelle ({u'elle soit, il faut qu'elle la connaisse. ( liaiil. ) M. de Sivry s'est trompé dans ses spéculations.
MARIE. Je le sais.
FORESTIER. Il est ruiné.
MARIE. Avec sa retraite, nous vivrons dans un village.
FORESTIER. Lui !.. il ne vivra pas... il ne pourra pas y vivre.
MARIE. Dès sa jeunesse, il fut accoulmné aux privations.
FORESTIER, lien est Une à laquelle iî ne pourra pas, il ne voudra pas s'habiluei-,
MARIE. Qu'entends-je ?
FORESTIER. Vous dites que vous avez vu pleurer votre père? Croyez-vous donc que ces larmes coulaient pour sa fortune ?
MARIE. Pour sa fille, sans doute ?
FORESTIER. Pour un bien... plus cher peut-être pour lui que son enfant.
MARIE. Lequel?
FORESTIER. L'honueur !
MARIE. L'honneur^
FORESTIER. M. deSivry ne perd pas seulement ce qu'il possédait ; mais encore ce que la confiance des autres avait placé dans ses mains.
MARIE, Il ne me l'a point dit.
FORESTIER. C'est tout simple ! il craignait de vous affliger!., mais je le sais, moi !. des gens qui croyaient en son honneur, et qui avaient raison d'y croire , lui ont remis leurs intérêts, leur fortune ; ils perdront tout!.. Bon nombre de fripons dans ce monde spéculent sur la créduUté : comment ne pas confondre avec eux l'homme qui vous enlève ce que votre bonne foi lui avait confié?
BIARIE. Oh! monsieur!
FORESTIER. Qui saura distinguer au juste l'intrigant qui vous vole votre argent, deriiounête homme malheureux qui vous le fait perdre? Le monde ne se donne pas la peine d'y regarder de si près, et tous deux sont également déshonorés.
MARIE. Ociel! c'était cela!
FORESTIER. Comprcnez-vous maintenant?
MARIS
MARIE. Ah! je comprends tout!., celte larme brûlante dans des yeux qui n'en avaient jamais versé... ce morne désespoir !.. Et vous pourriez le sauver, monsieur ?
FORESTIER. Je l'espère.
si.\RiE. Yous le pouvez?.. Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas?. . vous le sauverez !.. vous rendrez au bonheur le meilleur des hommes, et toute une famille qui bénira votre nom !
FORESTIER. Je ne demande pas mieux !
cette famille devenant la mienne, ce sera mon devoir.
MARIE. Mais vous voyez bien que c'est impossible , puisque mon père ne l'a pas ordonné.
FORESTIER. Il a manqué de courage devant les larmes de sa fille.
MARIE. Il m'aime donc bien? car le courage, il n'en manquait pas autrefois, quand vl fallait risquer sa vie.
FORESTIER. Oh ! certes, il ne manquetaii pas encore de celui-là.
MARIE. Sa vie?.. Il disait, ce matin, je j'ai exposée vingt ans pour la gloire ; mais l'honneur m'est plus cher encore ! . . Ah ! . . mon bonheur, s'il le payait d'un tel prix?. Oli î mon Dieu!
FORESTIER, « part. Que dit-elle? Après tout! j'ai voulu la forcer d'être heureuse et riche, mais si elle ne veut pas...
MARIE. Monsieur, u'a-t-on point parlé quelquefois de gens à qui le dérangement de leurs affaires donnait l'idée de s'ôter la vie ?
FORESTIER. Hélas ! trop souvent.
(Un doinesti(}ue entre.)
MARIE. Que voulez-vous ?
LE DOMESTIQUE. Monsieur demande tous ses papiers, et...
( U approche du secrétaire, et va pour prendre la boîte d'acajou.)
MARIE, ai>ec terreur. Et cette boîte?
LE DOMESTIQUE. Il m'a bien expliqué que c'était cela qu'il voulait.
(Marie a pose la main sur la boîte. )
MARIE, à/?rtr^. Je devine tout ! mon père ? il voit le déshonneur pour lui ou le désespoir pour sa fille. . .
FORESTIER, à part, de Vautre côté du théâtre. Oh ! oui ! insister davantage ne serait pas bien... pas délicat peut-être.
MARIE, à elle-même. Oh! son adieu!., rnais c'était un dernier adieu !.. il veut mourir, et j'hésiterais?.. Non!., oh? je n'hésite pas !.. ma mère, tu le vois, je n'hésite pas!.. Joseph, allez... i
LE DOMESTIQUE. Mais monsieur la demande.
MARIE. Non; laissez !.. c'est moi qui la lui porterai. Joseph, allez, et dites-le-lui ! {Joseph s' éloigne. )Ji'\\.Q^\m. aussi... {Joseph s'arrête : elle a l'air de^ prendre une résolution.) Dites-lui que je le prie de recevoir M. Forestier, qui va lui parler... à l'instant.
(Marie fait un geste au domestique qui sort-)
FORESTIER, étonné. Moi?
MARIE, à Forestier. AUez trouver mou père, monsieur!
FORESTIER. Que lui dirai-je ?
MARIE, açec effort. Vous lui direz... que vous êtes envoyé par moi.
FORESTIER, Pour?
MARIE. Pour le remercier.
FORESTIER. Le remercier...
MARIE. De... ce qu'il vous donne... la main de sa fille.
FORESTIER, avec joie. Ah! que je vous rende grâce d'abord !
MARIE. Allez, monsieur, allez trouver mon père.
FORESTIER. Quoi î VOUS ordounez...
MARIE. Je vous en prie.
FORESTIER. J'obéis.