CI.ÉRAMBEAU
Vos livres et vos papiers publics... Apprenez, Monsieur, qu'à Bordeaux nous lisons tout ce qui parait à Paris.
EMiMERiC, lui prenant la main, d'un air de compassion.
Mon pauvre oncle!..
CLÉRAMBEAU.
Qu'est-ce que c'est ?
EMMERIC, riant.
Je ne vous fais pas de reproches, vous êtes plus à plaindre qu'à blâmer... mais vous avez peut éire tort de nous juger à la lecture... Nos mœurs sont plus honnêtes que nos écrits... et si vous restez quelque temps parmi nous, vous trouverez qu'il y a encore quelque décence et quelque bon ton dans nos salons, de la vertu dans les l'ainilles, de bons ménages dans le monde et des honnêtes gens partout... même au Palais, demandez à Ballandard.
CLÉRAMBEAU.
Lui! je l'excepte, je le connais... il est de Bordeaux... C'est une candeur, une pureté de mœurs... (Regardant son neveu.) bien rares de nos jour... Et puis, avec lui . tôt ou tard les procès tinissenî, tandis qu'avec les autres...
EMMERIC.
ous voyez bien...
CLÉRAMBEAU.
Une exception ne prouve rien... Et vous, Monsieur, vous ne voyez jamais les choses que du beau côté, comme votre père, du reste, Balthazar d'Albret, mon cher beau-frère, qui était toujours dans l'idéal et moi dans le positif... Ne fût-ce que par amitié pour votre mère... ma pauvre sœur, je voulais associer son mari à mon conunerce... Il aurait fait comme moi une bonne et solide fortune... Mais non, au lieu de rester dans la marine marchande, oùl'on gagne de l'argent... il a voulu entrer dans la marine royale.
EMMERIC.
Où l'on gagne des épauleites... de la gloire...
CLÉRAMBEAU.
Et des boulets!.. Emporté à Navarin, il m'a laissé sa veuve, qui n'a pas tardé à le suivre... et son (ils que j'ai élevé chez moi, que je voulais aussi diriger vers le commerce... commis d'abord... (Jetant un coupd'œilsur sa fdle.) Et puis,
qui sait? D'autres vues... un bel avenir qui aurait continué la maison Cléranibeau junior de iJordeaux... Mais, bah! avec cette lainille-là ou se trouve toujours dans ilaa directions opposées à celle qu'on voulait prendre... Et un beau Jour, voilà que j'entends répéter de tous les côtés que mon neveu a des dispositions... des talens... du génie!..
EMMERIC.
Non, mon oncle... mais le désir de ne plus vous être à charge et de m'acquitter de vos bieii-
fjits.
CLÉnAMBEAI'.
Mes bienfaits!., qu'est-ce qui t'en parlait?., personne !
EMMERIC.
Moi! qui ne les oublierai Jamais!
CLÉRAMBEAU.
Eh bien ! était-ce une raison pour m'abandonner?.. pour avoir... du génie... Qu'est-ce qui l'en demandait?., qui t'a donné ces idéeslà?.. Était-ce moi;-'.. Et surtout des idées de musique... moi.quin'aijamaispuen comprendre une note.
HECTOR, passant devant Aline et donnant une poignée de main à Cléranibeau.
Enchanté de faire votre partie... (Aline remonte le théâtre et revient se placer entre Clérambeau et Emmeric.*) Et moi aussi. Je ne comprends pas la musique, mais Je l'aime.
CLÉRAMBEAU.
Moi , je la déteste en particulier et les arts en général!.. A quoi sert un peintre?.. A quoi sert un musicien ?.. A porter le trouble dans les familles, à monter la tète des jeunes personnes, à leur faire perdre devant leur piano un temps qu'elles pourraient employer à calculer ou à tenir les livres en parties doubles.
ALINE
Mais, mon père...
CLÉRAMBEAU.
Je ne dis pas cela pour toi , qui soignes les écritures et la correspondance...
ALINE
Et le ménage...
CLÉRAMBEAU.
C'est vrai î et si j'ai le désagrément de m'entendre dire tous les jours:» Votre fdie chante comme M""* Malibran... 'iCe n'est pas ma faute, mais celle de mon neveu... Et.àpréseni, impossible de la corriger... car cela date de loin. Dans leur enfance, et pendant que j'étais à faire ma caisse ou mes borde -eaux, j'entendais dans ma maison, la maison de commerce Clérambeau junior, un tapage infernal... des morceaux d'ensemble que Monsieur composait déjà et qu'il exécutait seul avec sa cousine... des linals, des quintettes et des duos... toujours le même: "Je «'t'aimerai... Tu m'aimeras toutelavie.» Etsij'afais été le maître!., mais on ne l'est pas quand on n'aqu'un enfant... une lille unique que Ton craint toujours de pérore... et il faut bien alors déroger malgré soi à ses principes... Mais si la Chambre, qui a déjà supprimé la propriété littéraire,
Hccior, Clérambeau, Aline, Emmeric.
si la Chambre, qui est en voie d'économie et de progrès, supprimait un jour les arts et les artistes, je crierais bravo!.. 11 y a là un monsieur dont je ne me rappelle pas le nom , mais qui est toujours sûr de mon vote tant que je serai électeur ! un monsieur qui voudrait briser les harpes et les pianos en acajou pour en faire des métiers à la .lacquari!.. Voilà un homme qui entend l'industrie et les intérêts de tous !
HECTOR
Excepté ceux d'Erard et de Pleyel.
CLÉRAMBEAU.
Qu'est-ce que ça me fait à moi ?
ALINE
si, mon père, cela vous fait quelque chose... El quand vous avez vu l'opéra de mon cousin... (a Emmeric.) car il a été Joué dernièrement à Bordeaux... notre ville natale. Et un succès!.. un enthousiasme !.. Ah! que J'étais heureuse et fière... Et pendant les bravos, je me surprenais à être modeste , à baisser les yeux et à rougir de votre gloire, comme si c'était un peu la mienne; c'est tout naturel... c'était de la lamille... Etmon père lui même, au second acte, après le duo... vous savez bien? ce duo d'amour qui est si beau. Ils applaudissaient tous, ils demandaient l'auteur, leur compatriote, qui n'était pas là... et alors, et par un mouvement spontané, ils se sont tous retournés vers notre loge... nous saluant de leurs acclamations, nous honorant de sa gloire, nous, ses amis, ses parens... Ah! cela vous a fait quelque chose.
CLÉRAMBEAU.
Non... non...
ALINE
Si, mon père... je l'ai vu... des larmes roulaient dans vos yeux!., vous étiez ému ettrem blant...
CLÉRAMBEAU.
Je le crois bien... j'avais une peur... mafllle qui se trouvait mal!..
EMMERIC.
Est-il possible?..
CLÉRAMBtAU.
La musique lui fait toujours cet effet-là, la musique de tout le monde... la première venue... et quand ma fdle se trouve mal... j'oublierais tout... je donnerais tout.
ALINE
Je le sais bien !.. et cependant je n'en abuse
pas.
CLÉRAMBEAU.
Non, tu es revenue tout de suite
ALINE
Et je ne vous ai rien demandé !
CLÉRAMREAU.
C'est vrai! mais que cela ne t'arrive plus...
ALINE
Ah! c'est que cette partition est si belle!.. Ils disaient tous : Il ne fera Jamais mieux... et moi, je disais que si... N'est-ce pas, mon cousin, votre second ouvrage sera encore plus beau ?.. Vous me le promettez?..
Oui, ma cousine.
ALIRB.
ue fût-ce que pour les confondre... Et puis, ce soir, vous nous en jouerez quelque chose...
EMMEIUC.
Certainement!
IlECTOn, à Aline, d'un air de satisfaction. J'irai ù la répétition...
ALINE
Vous, M. Ëallandard?
HECTOn.
Il Qie Ta promis!..
ALINE
l-l nous aussi, n'cst-iJ pas viai?.. Vous nous y conduirez...
EMMEIUC.
Trop heureux de vous donner le bras!
CLÉIUMREAU.
Allons... voyons... il ne faut pas einpêclicr «on cousin de travailler!.. Dis-lui adieu et descendons.
(Il prend Aline par la main et remonte avec elle le
iliéàlre, pendant qu'Emnieric traverse et va se
placer à gauclie, près d'Hector. *
ALI^E
Un iciStant encore... C'est amusant d'être ainsi chez un garçon... avec son père, s'entend... et puis, mon cousin est très l)ien logé... nn piano superbe... C'est donc là que vous travaillez... que vous trouvez des mélodies si gracieuses... et (FrenaiU un cahier qui est sur la table, |)rès du piano.) ce gros cahier... c'est votre poëme... Ab! voyons...
CLÉRAMBEAl'.
Mais, tu n'y penses pas... c'est d'une indiscrétion...
EMMERIC.
liu quoi donc?..
HECTOR
Un opéra, c'est fait pour être vu.
AUKE.
V.l celui-là, tout le monde le verra... Je l'espèif-; je puis bien commencer... (Redescendant fe ll.éâlre en lisant le caliicr.) lit voici d'abord des verîquc je trouve liés bien !..
(Lisant sur le manuscrit.)
lin toiseuleestmon âme, et ma vie, et mon être! JequilLcr, c'est mourir !.. te revoir, c'est renaître.
CLÊRAMBEAU, ramassant un papier qui vient de tomber.
Oui!., c'est du joli... Et ceux-ci :«Que cette •soiiée de demain, à l'Opéra, me rend lieureu- Dse, mon ami... »
ALINE, avec émotion. Mon ami...
CLÉRAMDEAU, à Emmeric, et s'interrompant. Pardon !.. mon neveu. (Se retournant vers Aline.) Ma fille... qu'as tu donc?..
ALINE, s'eflbrçant de se remettre.
Moi !.. rien !.. Rendez cette lettre à mon cousin.
*Hector, Emmeric, ClOrarabean , Aline.
KMMERic, avec embarras.
Du tout... uia cousine, elle ne m'appartient
pas.
ALINE
Et à qui donc?
KMMERIC, hésitant.
A Ballandard.
HECTOR
A moi!..
CLÉnAMtlEAU, riant.
Si tu peux n(.us prouver cela...
EMMKRIC, passant près de la table à droite.
Très-aisémci t... voici l'adresse qui l'accompagnait... elle (st de la même écriture... et vous voyez: « A Monsieur Ballandard, avoué, rue »de Gaillon. »
(Il repasseprèsde Ballandard et reprend sa première place.)
ALINE, avec joie.
Est-il possible?..
HEC'ion, bas, à Emmeric.
Mais, mon ami!..
EMMERIC, de même.
Tais-toi donc !
CLÉRAMREAU, Stupéfait, et ex3mtnant l'enveloppe avec sa fille.
C'est, ma foi, ^rai !.. Un cachet avec des armes... c'est une jurande dame !.. Qui aurait jamais cru cela?.. Hector Ballandard, que je regardais comme le plus pur et le plus chaste de tous les avoués... de première instance. HECTOR, topji urs retenu par Emmeric.
Ça n'empêche jas...
CLÉRAMBEAU.
Alors, et d'après cela... 'ugez des autres... Fi! Monsieur...
IILCTOR, passant entre Clérambcau et Aline. Si vous vouliez m'écouter !
EMMERIC
Il venait me consulter sur une loge d'Opéra... et sur les moyens de se la procurer...