SCÈNE II
M. DE SAINT-GERAN, HECTOR
DECTOR.
Quoi!., c'est vous... M. le Comte?., de si bonne heure sorti de votre hôtel !..
M. DE SAINT-GEUAN.
J'y rentrais !.. Je sais que Clérambeau est matinal, et je venais m'excuser auprès de lui de mon impolitesse d'hier au soir... et lui expliquer pourquoi je n'avais pu assister à ce contrat. HECTOR, à part.
Le beau-père sait tout... ma visite est inutile.
M. DE SAINT-GERAJf.
Et puisque je vous rencontre, M. Ballandard, j'ai aussi à m'acquitter envers vous...
HECTOR, à part.
0 ciell..
M. DE SAINT-GERAN.
J'ai reçu hier... au sujet de notre procès, les deux ou trois pages de consultation que vous m'avez adressées... (Souriant.) Le mal de tête était dissipé... je l'ai vu sans peine, car je n'ai
jamais rien lu de pius clair, de pîjs précis et, de mieux raisonné... c'est un chef-d'œuvre. HECTOR, s'iuclinaiit.
Monsieur!..
M. DE SAINT-GERAN.
Non... non... il n'y a plus de discussions possii)les, je regarde mon procès comme gagné, et j'aurais dû sur-le-champ passer chez vous ou vous écrire pour vous en remercier... mais hier, excusez-moi, une afifaire aussi fâcheuse qu'imprévue...
HECTOR, balbutiant, à part.
Dieu ! si je pouvais arriver à quelque arrangement. (Haut.) Une affaire bienmalheureus. ...
M. ne SAïNT-GER\N , souriant.
Quoi! cela se sait déjà... c'est déjà coinu?.. HECTOR, troublé.
De moi... de î^oiseul... Le hasard... la cllentelle... et l'amitié... qui me lie...
M. DE SAINT-GERAN.
Amitié... dont je ne vous fais pas compliment.
HECTOR
Vous avez raison... Mais n'y aurait-il pas moyen, dans l'intérêt de tout le monde, d'arranger cette affaire...
M. DE SAINT-GERAN.
Elle est terminée... j'en sors...
HECTOR
Vous l'avez déjà vu ce matia?.. Il es là peine sept heures!
M. DE SAINT-GERAN.
Nous nous sommes battus à cinq...
HECTOR
Mort... mort... Vous l'avez tué?
M. DE SAINT-GFRA.V.
Je l'aurais dû, peut-être!., mais an moment je me suis rappelé... qu'hier matin, en causant de lui, j'avais élourdinient promis de... c'est ce qui l'a sauvé... J'ai adressé tout uniment ma balle à l'épaule gauche.
HECTOR
0 ciel!.. Et vous l'avez atteint?..
M. DE SAINT-GERAN.
Parbleu!..
HECTOR , avec colèie et tremblant.
Mais c'est horrible !.. Monsieur, c'est atroce!
Vous le détendez?
HECTOR, hors de lui.
Oui... Monsieur. Je ne suis qu'un avoué... mais c'est égal... dès qu'il s'agit d'un ami... M. DE SAINT-GERAN, froidement et lui prenant la main.
Avant de m'accuser, lisez, Monsieur. Si vous aviez trouvé dans le secrétaire de votie femme une lettre comme celle-ci...
HECTOR , à part et jetant les yeux sur la lettre.
O ciel !.. ce n'est pas l'écriture d'Eramcric!
M. DE SAINT-GERAN.
Faire la cour à ma femme... se plaindre de son indifférence et même lui adresser une déclaralion, surtout quand elle est dans ce style... peu m'importe... Mais ces deux lignes qui ne regardentque moi... (Reprenant la lettre et lisant.) « Comme nous le disions l'antre jour à notre club... ce terrible amiral, qui avec sa longue vue marine ne voit pas même ce qui se passe chez lui... » Devais-je laisser impunies de telles offenses... de tels propos tenus publiquement dans un club... par votre protégé le vicomte?.. HECTOR, à part.
C'est un vicomte!..
M. DE SAINT-OERAN.
Le seul tort que j'ai eu c'est, quand cette lettre m'est tombée par hasard sous la main... de laisser éclater devant mon valet de chambre, qui était là, un premier mouvement de colère... que j'ai réprimée, car ma femme ne devait pas me savoir instruit de celte insulte qu'elle m'avait cachée avec raison, et je voulais d'abord écrire à Emmeric... le prier d'être mon témoin... mais cela aurait effrayé sa prétendue.. . J'ai pris un de mes officiers... un lieutenant de vaisseau avec qui je me suis rendu ce matin chez M. de Langeac.
DECTOR.
M. de Langeac?..
M. DE SANT GF.RAN
Votre ami... vous me l'avez dit...
HECTOR
Je veux dire... mon client... Tout mes cliens sont mes amis... Mais maintenant que je sais ce qui s'est passé... c'est bien différent... je ne le connais plus...
M. DE SAI>'T-GERAN.
Je vous en remercie...
UECTOR.
Tout ce que je demande... c'est que ça ne soit pas dangereux...
M. DE SAiNT-GERAN, d'un air indifférent.
Je n'en sais rien !.. Je l'espère... Je ne voulais, du reste, parler de celte aventure qu'à M. Clérambeau et à son gendre, aussi je viens de faire dire à Emmericque je l'attendais ici... HECTOR, à part.
Nous sommes sauvés ! Courons prévenir Emmeric. Dieu! le voici...
SGtNE III.
EMMER[C, SAINT-GERAN, HECTOR.
( Emmeric, pâle, l'habit croisé sur la poitrine et tenant â la main une botte de pistolets, s'approche de M. de Saint-Geran , malgré les signes d'Hector qu'il ne voit pas. )
EMMERIC, avec émotion.
Vous m'avez faitdire. Monsieur, que vousm'atlendiez ici... chez mon beau-pcrc... et je venais me mettre à vos ordres!..
HECTOR , à part.
C'est fait de nous...
M. DE SAINT-GERAN, étonné.
A mes ordres!., et pourquoi?..
EMMERIC , de même.
Je ne comprends pas, Monsieur, que vous me le demandiez.
HECTOR , vivement.
En effet... cela lui revenait de droit, car je l'ai vu ce malin, je lui ai tout raconté! et il se promettait d'être voire témoin... il venait pour cela...
M. DE SAlNT-GERAN.
En vérité!.. Je vous en remercie, mon cher... J'avais d'abord pensé à vous...
HECTOR
C'est ce que M. le Comte me disait à l'instant.
EMMERIC, étonné.
0 ciel!., que signifie...
HECTOR , passant près de lui.
Par malheur, tout est terminé... laisse là tes pistolets... on n'en a plus besoin. (Les lui prenant ainsi que son chapeau et les mettant sur la table.) Le combat a eu lieu vc matin.
M. DE SAINT-GERAN.
A cinq heures.
HECTOR, vivement.
Et M. de Langeac est Idessé...
EMMERIC.
Ah! blessé!..
HECTOR, de même.
Pas dangereusement... ne t'effraie pas... Cela lui apprendra, comme je te le disais, à tenir des propos... C'est une bonne leçon.
EMMERIC, le regardant, avec émotion.
Oui... oui... en effet.
HECTOR, de même.
Dont il se souviendra.
M. DE SAINT-GERAN.
J'y compte bien... Votre beau-père . à qui ]c viens de tout raconter, m'a appris que ni vous ni ma lilleule n'aviez voidu signer le contrat on mon absence, et je vous devais de doubles excuses qu'il n'a acceptées qu'à la condition que je viendrais tantôt déjeuner avec vous en famille... et je n'ai eu garde de refuser. Je cours expédier, avant mon voyage de demain, quelques allai les dont l'une vous concerne... Ainsi donc, à tanlôl ! (Fausse sortie. Geste de joie d'IUctor et dEmmeric.) El |)uis, ce soir, noire contrat de mariage, s.ms remise, celle fois...
HECTOR, à part.
Dieu le veuille!
M. DE SAINT-GERAN.
Et, s'il nous reste du temps... nous achèverons notre soirée à l'Opéra... à celle fameuse représenlalion... où nous chercherons votre adversaiie.
HECTOR, étourdiment et avec joie.
Oue nous ne trouverons pas.
M. DE SAINT-GERAN.
Et pourquoi?
ilECroR, embarrassé.
Je dis, je suppose...
M. DE SAINT-GERAN.
N'importe! nous y serons... nous autres... Adieu , mes jeuiies amis !
HECTOn.
Atiieu, M. Je Comic !..
(M. de Saiiit-Geran est sorti. Hector n'achève pas sa phrase et tombe anéanti dans un fauteuil à gauche, pendant qu'Euimeric s'asseoit de l'autre côté à droite.)