‹ Magasin théâtralChapitre 95 sur 1475 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

DUVERNOI PÈRE , DUBREUIL.

( Dubreuil , une lettre à la main , se jette dans un fauteuil , et paraît accablé. )

niTVERNOI PÈRE, à part.

Cette lettre l'afflige, il est au moins bon père.

DURREUIL, assis.

Quel peut être l'auteur de cet affreux mystère ?

nUVERNOI PÈRE.

Tu le sauras bientôt; dissipe ton chaprin. Je t'accompagnerai; nous partirons demain.

DUBREUIL, assis.

De grâces , de douceur, ma fille est un modèle. Et sa bonté touchante est toute naturelle. Eh quoi ! si jeune encore, et malgré sa candeur. Déjà la calomnie a déchiré son cœur! [trême :

Les hommes aujourd'hui sont d'une audace exils ne pardonnent pas à la jeunesse même; Ni par aucun égard, ni par aucun lien Ils ne sont retenus ; ils ne respectent rien : L'ardeur, l'ardeur de nuire en secret les dévore.

DUVERNOI PÈRE , à part.

Quoi ! malgré ses chagrins va-t-il médire encore?

DUBREUIL

Je le démasquerai , cet homme dangereux. S'il n'eût blessé que moi par ses propos affreux. Je pourrais mépriser son impuissant délire. Ou lui rendre plutôt satire pour satire; Mais contre moi le traitre a plus de cruauté : Sa haine a bien choisi le coup qu'il m'a porté. Il déchire mon cœur en affligeant Pauline; Il prévoit à quel'point sa douleur me chagrine; Il sait que mon bonheur au sien est attaché. Ne connaîtrai-je point cet ennemi caché?...

DUVERNOI PÈRE.

Calme-toi,

Tu voudrais condamner ma colère.

Et la juste douleur d'un époux et d'un père ! Du trait le plus cruel on vient de me blesser: Sans indignation je pourrais y penser!

Jusqu'ici, j'en conviens, sur l'humaine faiblesse Sans humeur et sans fiel j'ai plaisanté saris cesse, Et l'orgueil, ou l'envie, ou la fausse amitié. N'ont mérité de moi qu'un regard de pitié. J'observais sans chagrin le beau siècle où nous

[sommes , Je riais des travers de la plupart des hommes; Mais mon courroux contre eux deviendra plus amer: Ils viennent d'outrager ce que j'ai de plus cher; D'autant plus malheureux, que, parmi mes sem-

[blables,

LE MEDISVM.

LE MEDISANT.

J'en soupçonne plusieurs d'un pareil trait capable» , Et i|ue, de leur noirceur force de m'occuper, En accusant encor, je crains de me tromper.

nrvF.RNOI PÈRE.

La douleur la plus juste est un très mauvais guide.

DUBRECIL.

Je devine qui c'est... oui, je tiens le perfide. C'est Cléon le banquier. Nulle femme jamais Ne se vit à l'abri de ses méchants portraits. Il les raille sans cesse, et toujours il les blâme. Lui-même a quatre fois plaidé contre sa femme. C'est un de ces maris qui, fiers de leurs rivaux. Vont proclamer leur boute au pied des tribunaux , Et qui de nos journaux éveillent la critique Par l'éclatant tableau d'un débat domestique. Pauvres sots! du public rendez-vous dépendants. Il finira toujours par rire à vos dépens; Et, j)ar votre imprudence outrageant la morale. Vous perdrez votre honneur et paierez le scandale.

DUVERXOI PÈRE.

Tu te livres encore à ta bizarre humeur!

Du trait dont tu te plains Cléon n'est point l'auteur.

DUBREriL.

Alais si ce n est pas lui... c'est Dorimon, je gage. C'est le cœur le plus noir et le plus gai visage. Comme il tire parti de sa large épaisseur! (Illimile.)

Je netache jamais ce que j'ai sur le cœur. Pour homme franc, dit-il,je veux qu'on me renomme. Mais, moi, je le connais; ce n'est qu'un faux bon

[homme.

D'aussi loin qu'il vous voit, il salue en riant; Toujours prompt à flatter, jamais contrariant, Sous un air de bonté tout son fiel se dé<;uise. C'est vraiment le héros de la fausse franchise. Il médit de lui-même encore avec gaîté, Et déchire son monde avec naïveté.

mjVERSOF PÈRE.

Où vas-tu t'égarer? Dans une telle affaire On ne peut écouter un soupçon téméraire, Ni se déterminer sur des pressentiments. Je vois plus d'un danger dans de tels jugements. Si les traits dont se plaint et s'afflige ta tille Avaient été lancés contre une autre famille, Chacun, sans hésiter, conviens-en avec moi, Porterait ses soupçons...

DUBREtlI L.

Eh ! sur qui donc?

nUVEItXOI PÈRE, avec force.

Sur toi !

nrBRECiL.

On pourrait me prêter une telle conduite!

DUVERXOI PÈRE.

En fait de médisance, en tous lieux on te cite.

DEBREriL.

Ah! ne m'accable pas.

DLVERNOI PÈRE.

Je te l'ai déjà dit, On estime ton cœur; mais on craint ton esprit.

DUERELIL.

Va, je ressens déjà, dans cette circonstance. L'effet trop dangereux qui suit la médisance, Et mon chagrin me donne une forte leçon. ( En changeant de ton, vivement.) Mais, lorsque j'ai médit, c'était avec raison ; Tous ceux que j'ai blâmés méritaient davantage. Le bonheur de ton fils deviendra mon ouvrage.

DUVERSOI PÈRE.

Oui vraiment. Je rends grâce à ce zèle empressé. Dont mon ami doit être un jour récompensé. Mais le chagrin nouveau dont ton ame soupire, A tout autre que moi tu ne pourrais le dire; Chacun te répondrait : Depuis assez long-temps Nul n'était à l'abri de vos traits insultants. Puisque dans vos discours vous n'épargnez personne, Il est juste qu'aussi chacun vous abandonne; Et tant de gens, par vous tour-à-tour outragés. Par ce qui vous arrive à la fin sont vengés.

Est-ce ainsi qu'un ami doit partager ma peine ?

DtlYERKOI PÈRE.

Je dis la vérité. Mais que nous veut Eugène? - Il a l'air effrayé. Qui t'amène en ces lieux?

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