SCENE pre:\iiere
MARCEL, GAUTHIER
Aulever du rideau, Marcel est assis près de la table, le re gardfixe, dans l'attitude d'un homme absorbé par la réflexion. Gauthier se trouve au fond, appuyé contre le comptoir.
GAUTHIER
Je n'y comprends rien; le voilà tout pensif...
MAGASIIN THEATRAL
pas dessiné une fleur, pas donné un coup de rrayon... A quoi penses-tu?
MARCEL
A quoi je pense, mon père?... je penseau dessin d'une broderie nouvelle, pour une femme riche, qui l'a demandé à la lingèrc d'en bas.
GALTHIER.
Ah ! et voilà pourquoi lu restes comme une statue, en marmottant des paroles sans suite. MARCEL, effrayé.
J'ai parlé?
GAUTHIER
Oui, tu as parlé de ta femme.
MARCEL
De Caroline?... n'est-ce pas tout naturel?
GAUTHIER
Non, ce n'est pas naturel d'en parler comme ça.
MARCEL
Je ne comprends pas... qu'ai-je dit ?
GAUTHIER
Tu n'as rien dit, c'est le mal ; après cinq ans de mariage, on ne parle plus de sa femme sans rien dire, à moins qu'il n'y ait des raisons pour cela. Moi, il y a déjà long-temps que je remets à te dire quelque chose, et ma foi, puisque nous sommes seuls, je profite de l'occasion
MARCEL
Silence, on vient.
Il écoule.
GAUTHIER
Non, non, on ne vient pas... 11 y a deux heures qu'elle est dehors, il n'y a pas de raison pour qu'elle rentre de sitôt... je vais me soulager du poids que j'ai là... D'abord, où est-elle ta femme, en ce moment?
MARCEL
Elle est sortie...
GAUTHIER
Corbleu! je le sais bien ; après?
MARCEL
Elle est auprès de la petite lingère, Nina, notre voisine, vous savez... Je me le rappelle à présent^ elle m'a dit que Nina avait ui\ouvrage fort pressé et qu'elle irait l'aider.
GAUTHIER
Ta femme, travailler?... je n'en crois rien ; si jamais elle touche une aiguille, c'est un prétexte qui cache quelque mystère: c'est bien la femme la plus cachotière qui soit sous le ciel, et pour percer la nuit dont elle entoure ses moindres actions, il faudrait un esprit plus fin que le nôtre.
MARCEL
Mais, mon père, je ne sais pas pourquoi vous accusez toujours Caroline.
C'est vrai, c'est toi seul que je devrais accuser... Voyons, ai-je tort aujourd'hui? es-tu heureux de ce mariage? Autrefois, je pouvais être fier de toi, .Marcel ; tu étais un gentil garçon , frais , rosé , soigné; tu aimais la lecture, tu cherchais à l'instruire, à orner ton esprit, à polir ton langage ; et quand je te voyais passer, j'éprouvais tant de
bonheur que les larmes m'en venaient aux yeux; je me disais: Voilà mon fils, jo lui ai doii..é une bonne éducation, il en a profité... Mais une folle passion est venue tout déranger, ta tranquillité et la mienne, malgré les conseils de l'expérience et de la sagesse... oui, delà sagesse, je ne suis pas vieux et pauvre pour rien. Je t'ai dit tout ce que la raison pouvait souffler à ma langue, l'amour l'a emporté 1 tu as épousé ... ta femme ; et maintenant tu semblés, à vingt-quatre ans, plus souffrant que ton vieux père, plus près de la tombe peutêtre ; aujourd'hui, c'estdc la pitiôque j'éprouve en te voyant : les larmes qui mouillent mes yeux retombent sur mon cœur... Allons, mon enfant, je sais bien que mes reproches sont inutiles. Tu l'aimes beaucoup ta femme, n'est-ce pasî
MARCEL
Oui, mon père, j'aime Caroline, jeFaime toujou.rs avec passion ; penseriez-vous qu'elle ne fût plu» digne d'avoir toute ma tendresse?
GADTHIER.
Je ne dis pas cela... mais, Marcel, dans un mariage d'amour, il n'y a de durable que l'amour, et l'amour passe vite ; il y a toujours du malheur, parce que des deux personnes l'une aime plus que l'autre et plus long-temps que l'autre.!.
MARCEL
Oui, sans doute, en général ; cependant...
C'est dans ton cœur que la passion dure, et depuis deux ans tu te débats en vain contre ce sentiment: il te tue.
MARCEL
Mais où voulez-vous en venir?... pourquoi le tairais-je?...
GAUTHIER
Caroline est sortie, chaque jour elle sort; tu souffres de ses absences, tu négliges tes affaires pour la suivre de ton regard ; tu rentres sans forces, abattu; et lu ne trouves dans ton ménage que le chagrin et peut-être la misère.
MARCEL
Il y a beaucoup d'exagération dans ce que vous dites.
GAUTHIER
Il y a huit jours, tu niais tout; à présent tu avoues forcément une partie de la vérité, bientôt... Tiens, veux-tu que je te fasse part de mes observations?... Eh bien! j'ai cru remarquer que ta femme l'a brouillé avec M>"^ Allard, sa cousine, son amie, sa confidente, et cela tout exprès pour avoir le prétexte d'aller seule chez elle!
MARCEL
Quelle idée !
GAUTHIER
Moi, je ne peux pas la souffrir cette madame Allard, légère, étourdie...
Mais je vais quelquefois la voir, elle vient également ici; nous ne sommes pas ce qu'on appelle brouillés.
GAUTHIER
Et quand l'as-tu trouvée en défaut pour ju»-
MARCEL, OU LINTERIEUR D'UN MENAGE
tifier ta femme, pour donner quelque bonne raison aux choses les plus bizarres? On arrive chez elle croyant y trouver Caroline : « Où donc est Caroline? — Elle ne fait que de sortir. — Ah ! » Une autre fois: « Avez-vous rencontré Caroline sur l'escalier, monsieur... Gauthier ?.... ou bien toi, Marcel? » Moi, je gagerais que ces deux femmes s'entendent...
MARCEL
Pourquoi?... Parlez, mon père, pourquoi s'entcndraient-elles?... pour me tromper?
GAUTHIER
On a vu de ces choses-là... Les femmes sont si coquettes !
MARCEL
Mon père, encore une fois, vous accusez Caroline... parlez, vous ne pouvez pas me laisser dans cette incertitude.
GAUTHIER
N'as-tu pas remarqué quelque changement dans la conduite de ta femme?...
MARCEL
C'est vrai, depuis deux ans... plus peut-être... tenez, mon père, six mois après la naissance de notre dernier enfant... oui, depuis cette époque, ma femme n'est plus la même. Mais je ne l'accuse pas, moi, qui en ai le dioit, etvous. . . Enfin pourquoi toujours éveiller ainsi ma prudence?
GAUTHIER
Pourquoiî... Dieu le sait pourquoi!... Écoute-moi, Marcel, lu aimes ta femme, oh! jesaiscequec'est... et moi aussi j'ai aimé la mienne... ta mère, ta pauvre mère. ..Écoute, mon fils... elle était belle... pardonne-moi ce que je vais l'apprendre... il arrive un âge où nos enfans ont presque le droit de nous juger; nous devrions le savoir et ne l'oublier jamais... ta mère était belle, charmante, et... tu marchais à peine... Un jour sa conduite me devint suspecte, je fus jaloux, tourmenté, comme tu l'es en ce moment... j'observai, et j'acquis bientôt la certitude affreuse... oui, j'étais trahi... je surpris ma femme avec son séducteur... je le tuai.
MARCEL, avec effroi
Vous l'avez tué!
GAUTHIER
Oui : c'était un de ces hommes élégans qui se croient tout permis. Je l'ai tué. Après cette action, j'appris à connaître ta mère... personne ne s'était trouvé là, près d'elle, pour l'éclairer sur ses devoirs, pour la sauver; tout le monde l'avait aidée à se perdre, et moi-même, par faiblesse, par amour... me comprends-tu maintenant? Vois-tu pourquoi je m'inquiète... Abl le temps marche vite, et ue change pas grand' chose.
MARCEL
Ainsi vous pensez que Caroline me trahit?...
Je le crains... Si j'avais une certitude, ce n'est pas à toi que je parlerais, c'est à elle... et c'est dans son intérêt que je veille... tu comprends?
MARCEL
Oui, mon père... (J ;^ari.) Il ne sait riea. {Haut.)
Mais nous sommes souvent injustes dans nos soupçons... Attendez, vous allez voir rentrer ma femme, bien gaie, elle vous dira où elle a passé son temps... Oh! je gage qu'elle est chez Nina.
GAUTHIER
Eli bien ! veux-tu que j'aille la chercher? MARCEL, vivement.
Oui, oui, vous donnerez pour prétexte que j'ai besoin d'aller chez M""^ Dufour, pour de l'ouvrage... c'est une lingère qui demeure loin d'ici, et je ne veux pas laisser la maison seule.
GAUTHIER
A merveille.
MARCEL
Ne causez pas, ne soyez pas trop long-temps ,^ mon père.
GAUTHIER
Non, je vais et je reviens... {A part.) Pauvre garçon!
Il va pour sortir.
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