‹ Magasin théâtralChapitre 1090 sur 1711 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

LANTHEUIL, CHAMILLY.

CHAMILLY

Eh bien, Charles, où en sont tes amours avec ta belle et noble orpheline de la Touraine ?

LANTHEOIL.

Je l'ai revue tantôt, un seul instant, ici même.

CHAMILLY

Tes affaires avancent-elles ?

LANTHEUIL.

Moins que jamais; j'ai appris d'elle qu'on veut la marier, et sans doute son voyage à Paris n'avait pas d'autre but.

Diable ! il faut empêcher cela.

LANTHEUIL

Et comment?

CHAMILLY

Tu pourrais tuer le mari.

LANTHEUIL.

J'y avais pensé, mais je ne le connais pas.

CHAMILLY

Ah t c'est un obstacle.

LANTHEUIL.

Et puis, cela me donnerait-il l'espoir d'obtenir celle que j'aime? Marie, vous le savez, est d'une haute et puissante famille, et moi, simple gentilhomme, sans titre...

CHAMILLY

C'est vrai; mais elle n'a pas le sou, et cela rapproche terriblement les distances. Jusqu'à présent tu t'es borné à des soupirs , à des œillades, à des serremens de main...

LANTHEUIL.

Le véritable amour est si timide 1

CHAMILLY

Le véritable amour est un sot quand il laisse échapper l'occasion. 11 faut prendre un parti-

LANTHEUIL.

Elle-même a semblé m'y encourager.

CHAMILLY

Tu vois donc bien! Sais-tu ce que je ferais à ta place, moi? je l'enlèverais!

LANTHEUIL.

Ah! chevalier!

CHAMILLY

Voilà comme il faut conduire les affaires, comme on égalise les rangs comme on renverse les obstacles.

LANTHEUIL.

Mais l'enlever...

CHAMILLY

En l'avertissant, bien entendu! On lui écrit une lettre bien pressante, bien brûlante, bien désespérée...

LANTHEUIL.

Je n'oserai jamais.

CHAMILLY

Attends, je vais te la dicter. {Il frapye sur la table qui est sous le hangar.) B.o\à\ quelqu'un! (A un garçon qui^se présente .) Deux bouteilles de clairet et de quoi écrire. {Le garçon se relire.) Il me reste une pistole, c'est à tes amours que je la consacre.

LANTHEUIL.

Comment, ici, dans ce jardin?

Nous y sommesplus seuls que partout ailleurs, la foule guette le retour du roi et nous avons du temps devant nous. {Le garçon a servi ce qu'on lui a demandé, vin, biscuits, papier et encre, et il s'en va.] Assieds-toi là, et prends la plume.

LANTHEUIL.

Que me conseillez-vous là, chevalier? J'hésite, je l'avoue, je crains...

CHAMILLY

Pas de crainte! et écris.

LANTHEUIL.

Allons!... mademoiselle...

CHAMILLY

Qu'est-ce que c'est que ça? veus-tu bien met-

tre: « Belle et adorée Marie... » Voilà deux épi- Miètes qui ne peiivenl jamais nuire. (Il dicie.) » Une odieuse tyrannie s'appesantit sur vous; on » veut vous marier; ni vous ni moi ne devons » le souffrir. Vous savez à quel point je vous » aime... »

LANTÎIEUIL,

Oh I que cela est vrai I

ciiAMiLLY, dictant.

« Vous m'aimei;...? »

LANTHEIIL.

Mais c'aet à peine si j'en suis siàrl

CUAMILLY.

Est-ce qu'il faut avoir l'air de douter de ces clioses-là! {Il dicte.) » Vous serez à moi, Marie! » Jamais vous n'appartiendrez à un autre, ou cet » autre, je le tuerai!... »

LANTHECSL.

Oh! des menaces...

CHAMILLY

Très-bien! très-bien! ça fait peur! va toujours! ( // dicte.) «Un seul moyen nous reste, » c'est de fuir ensemble, et de forcer par là vos » persécuteurs de consentir à notre union. Vous » m'approuverez, Marie! Vous vous confierez à » mon amour et à ma loyauté, ou je ne réponds » plus de mon désespoir I » Maintenant, mets

l'adresse.

LANTHEuiL , se Icvant.

Je n'oserai jamais faire parvenir cette lettre.

CUAMILLY.

Oui-dà?eh bien 1 je m'en charge, moi! tu seras heureux, tu épouseras celle que tu aimes, je l'ai mis dans ma tête.

Il plie la tettre et la place daus sa poche. LANTHEUIL.

Ah ! s'il était vrai, je ne troquerais pas mon sort contre celui du puissant Richelieu.

CUAMILLY.

Tais-toi, Lantheuil! ne prononce jamais ce nomlà devant moi.

LANTHEUIL.

Qu'entends-je?

CHAMILLY

Il semble qu'ils aient j uré tous d'assombrir cette journée! c'est la troisième fois que ce nom fatal est jeté au travers de nos gais entretiens : me voilà tout triste à présenti

LANTHEUIL.

En effet, mon ami , j'ai plus d'une fois remarqué l'effroi subit qui vient succéder à votre joyeuse humeur, au nom seul du cardinal.

CHAMILLY

C'est qu'entre le cardinal et moi il y a un terrible mystère.

LANTHEUIL.

Est-il possible?

CHAMILLT.

Tu t'élonnes, car tu ne connais pas mon histoire; je ne te l'ai jamais racontée, ni à toi, ni à d'autres; et pourtant j'aurais besoin , je le sens là, de trouver un ami qui put me comprendre et me conseiller

LANTHEUIL.

Mon dévouement vous est connu, chevalier! ouvrez-moi votre cœur.

CHAMILLT

Eh bien! ouil j'en ai trop dit d'ailleurs pour ne pas achever : le peu de mots que j'ai prononcés te tromperait peut-être, et je ne veux pas que tu me prennes pour un de ses sicaires quand je suis une de ses victimes.

LANTHEUIL.

Vous, chevalier, vous, si gai, si insouciant?

CHAMILLY

Parfois! mais, parfois aussi, tu l'as observé toimême, une pensée cruelle vient me saisir au milieu de mes accès de folle gaîlé; car ma vie ne m'appartient plus, et cette ame que Dieu m'a faite habite dans un corps qui n'est plus à moi.

LANTHEUIL.

Je ne vous comprends pas.

CHAMILLY

Tu vas me comprendre quand je t'aurai fait lire dans mon passé : il nous reste un flacon, vidonsle, et prête-moi l'oreille. Ma naissance t'est connue ; tu sais que je suis fils d'un Montmorency, qui, malheureusement, oublia d'épouser ma mère, mais qui, en me reconnaissant plu» tard, répara du mieux qu'il put cette légère omission; mes deux, parens, Henri et Boùtteviile de Montmorency sont morts, et c'est Piichelieu qui les a tués.

LANTHEUIL.

Je sais cela.

CHAMILLY

Aussi vais-je arriver tout de suite à ce qui me concerne; mais auparavant buvons! buvons à la mémoire de ceux qui ne sont plus!

LANTHEUIL.

A leur mémoire !

Ils selèrent et Loivcnt.

CHAMiLLLY, Se rassei/dut.

Il y a cinq ans, j'en avais vingt, j'étais lieutenant dans le régiment des gendarmes de Ventadour, et je résolus de m'armer contre ce prêtre qui m'avait forcé de chanter le requiem de toute ma famille. Plusieurs officiers de l'armée de monseigneur Gaston d'Orléans se mirent à comploter contre la vie du cardinal : j'étais du nombre.

LANTHEUIL.

Projet d'insensés.

CHAMILLY

Pour enchaîner plus sûrement notre fidélité les uns envers les autres, nous avions signé un engagement; nons l'avions signé de notre sang! eh bien! parmi nous il y avait un traître, et deux jours après , ce fatal traité était entre les maius du cardinal.

LANTHEUIL, avec effroi.

Du cardinal!

CHAMILLY

Aussi dès le lendemain j'étais libre de m'étendre tout de mon long sur la paille d'un cachot, dans le donjon de Yincennes.

LArSTUEL'lL.

Grand Dieu !

LA COMTESSE DE CHAMILLY

CnAMII,LT. !

J'ignorais la trahison dont mes camarades et ; moi nous étions les victimes, et je prenais ma cap- ! tivilé en patience, lorsqu'un soir on entre dans mon cachot, on me fait monter dans un carrosse et l'on me conduit avec une honnête escorte jusqu'au petit Luxembourg, où logeait alors le cardinal-tluc. Je ne tardai pas à paraître devant lui, et je le trouvai dans son costume d'éçlise, debout, l'air hautain et se caressant la moustache. Quoique un peu déconcerté, ma fierté voulait tenir tête à son orgueil; mais il m'imposa silence, et d'une voix sèche et brève ! « Monsieur de Chamilly, me dit-il, vous avez mérité la mort comme traître au roi et pour avoir voulu tuer son ministre ! si je vous envoie devant la chambre de l'Arsenal, vous n'en sortirez que pour aller à la place de Grève ou au carrefour Saint-Paul, la corde sur les épaules! Je pense, monsieur, que vous ne nierez pas votre signature 1 » Et il me montra du doigt mon nom écrit de mon sang au bas du funeste engagement ! Que faire ? Je baissai la tête et ne répondis point. Il me scruta l'ame quelque teoips de son regard d'hiène, puis il ajouta: «11 faut que vous mouriez! Cependant il m'est pénible de voir encore le sang des Montmorency couler sur l'échafaud ; je veux vous sauver la honte du supplice, et vous-même exé(?bterez votre arrêt !... »

LANTHELIL.

Est-il possible !

CHAMILLY

Tu comprends ce que je devins en entendant de telles paroles. Il poursuivit: «Les Espagnols sont entrés en Picardie, ils se sont emparés de plusieurs villes, et Paris même est menacé : je vous nomme capitaine d"une des compagnies de volontaires qui vont marcher pour reprendre la cité de Corbie tombée en leur pouvoir : Allez combattre, monsieur, et faites- vous tuer! je vous l'ordonne! »

LANTHEL'IL.

Achevez !

CUAMTLLY.

Oui, mais buvons! car rien ne dessèche le gosier comme de pareils souvenirs! {Ils boivent.) Quand je l'eus remercié de m'avoir du moins choisi une mort honorable, il exigea ma parole de gentilhomme que je ne chercherais pas à me soustraire par la fuite à ma condamnation. Je la lui donnai.

LANTHECII..

Quel horrible traité! Et qu'avez-vous donc fait, chevalier, pour vous en affranchir?

CHAMILLY

r\ien , mon ami; tout, au contraire, pour qu'il s'exécutât! Si je te racontais toutes les actions d'éclat que je fis dans cette campagne, je n'en finirais pas; toujours le premier au feu j souvent seul au milieu des ennemis, frappant d'estoc et de taille, je cherchais partout la mort , et partout je trouvais la victoire! C'est à peine si quelques coups de piques espagnoles trouèrent mon pour-

point et mon manteau! Le diable, qui veut sans doute que je sois pendu, semblait me protéger! Enfin que te dirai-je ! le moment vint où l'on parla de donnerl'assaut àla ville de Corbiequenousassiégons. Pour me soustraire à l'échafaud, je no comptais plus que sur l'huile bouilhisite, les gre nades et les pots-à-feu ! Pas du tout ! la ville capitula ! J"ai toujours eu du malheur! P.uvons à la santé des enfans de Paris que je commandais et qui firent merveilles dans ces sanglantes affaires.

Il se love le vcrreà la main.

LANTiiEUiL, se lev'int. A la santé des enfans de Paris!... [ils boivent, puis ils s'asseyent.) Mais le cardinal?

CHAMILLY

Ah! le cardinal? depuis ce temps il semble m'oublier ; mais sans me perdre de vue pourtant, car notre traité de sang dure encore, et m'a fait son esclave!... Je dois, par son ordre, paraître devant lui à des époques marquées; il faut que ma présence lui dise : Votre victime est toujours prête quand vous voudrez frapper!

LANTHEUÎL.

Oh ! mon Dieu ! vous me faites trembler 1

CHAMILLY

Tu comprends maintenant, Lantheuil, pourquoi mon visage se rembrunit à son nom ! tu comprends quelle image affreuse vient me glacer l'ame, même au sein des plaisirs? Puis-je rêver l'ambition ou le bonheur, moi à qui l'ordre de mourir peut arriver d'un instant à l'autre? et pourtant, j'ai franchement aussi quelquefois mes jours de joie et d'oubli! ce corps que le bourreau peut venir réclamer demain , je le jette à l'orgie pour le dérober à l'échafaud ! Allons! que les sainlsme soient en aide, et vidons le reste de ce clairet épicé en l'honneur de ma verte vieillesse! je suis peut-être plus vieux que je ne pense!

11 a rempli les verres.

LANTUEUiL, SB levant

A la mort du cardinal !

CHAMILLY, se levant et lui saisissant le bras.

Silence, imprudent! jette ce vin, Charles! il te brûlerait la gorge en passant! renie ce mot! non , je ne veux pas que pour moi une idée de haine aille se loger dans ton cœur d'amoureux ! jette ce vin! {Il lui arrache le verre et jette le vin par terre.) Eli ! mon Dieu, je suis moins à plaindre qu'un instant d'humeur noire n'a pu me le faire croire à moi-môme! n'est-il pas possible, que dans le fond de son cœur , le cardinal m'ait fait grâce?

LANTHELIL.

Grâce? lui?

CHAMILLY

Pourquoi non ? une fois n'est pas coutume ! va , va, on ne m'enlèvera pas encore nos bons vins, nos folles orgies, mes créanciers toujours pleins de confiance, mes maîtresses qui m'adorent tant que le jeu m'est favorable, et mes amis qui m'aiment dans ma bonne comme dans ma mauvaise fortune! un surtout, mon confident aujourd'hui, qui s'est parfois refusé à partager mes plaisirs.

mais qui sera là sans cesse pour partager mes peines et les alléger. N'est-il pas vrai, Charles? LANTiiËi'iL, se jetant dans ses bras Ah ! toujours!

CHAMILLY

Bannissons donc les inquiétudes, et bUTons â tes amours !

On eniciul au dehors dos cris d'cfTroi ; des femmes et des liommcs traversent le fond du théâtre en desordre ; Chamilly et Lantheuil courent au-devant d'eux.

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