MARIE, CHAMILLY
MARIE, à part, dans le plus grand trouble.
Seule avec lui! et maintenant c'est à moi de rougir. Il va m'accabler de ses reproches, s'armer de tous ses droits d'époux, de l'ordre du roi, du roi!...
CHAMILLY, s' approchant lentement de Marie et tombant à genoux devant elle.
Marie, obtiendrai-je mon pardon?
MARIE, avec un étonnement mêlé d'indécision.
Monsieur, moi , vous pardonner ! est-ce une raillerie ? Ici, vous êtes le juge, vous êtes l'époux ! Sans doute, je pourrais vous demander compte du bonheur qui m'avait été promis; moi, jeune fille, confiante, et pure, je vous avais donné ma vie ; n'est-ce point vous qui m'avez repoussée, dédaignée?
CHAMILLY
Ah! vous saurez...
MARIE
Mais je ne vous reproche rien, monsieur; vous m'avez sauvé la vie, et plus encore I sans doute alors, ce n'est point à moi que vous songiez, je ne suis point digne d'exciter tant de dévouement : vous avez voulu que votre nom fût garanti de la honte, il le sera, monsieur; ordonnez démon sort, je n'implore même pas votre indulgence. CHAMILLY, se relevant.
Mon indulgence, à moi? vousl Par ma mère, connaissons-nous mieux, madame; c'est moi qui réclame la vôtre, car votre faute est mon ouvrage , à moi le remords, à moi le châtiment.
HÀRIE.
Quoi! tant de générosité n'était donc point une vaine apparence? oh ! alors, monsieur, j'ai besoin de me justifier à vos yeux!
CHAMILLY, l'interrompant.
Non, vous seriez mille fois plus coupable, ai-je le droit de vous accuser? Mais c'est moi, madame, qui tiens à vous faire entendre ma justification.
LA COIViTESSE DE CHAMILLY.
TOUS ne la repousserez pas; asseyez-vous-là. Écoutez-moi, car le temps presse peut-être. MARiK, avec U7ie sorte de stupeur .
Je vous écoute, monsieur.
CHAUILLY.
Lorsque je vous épousai, madame, je ne vous connaissais pas, je ne pouvais vous aimer; ce mariage avait été arrangé à notre insu, eije l'acceptai comme un bienfait, < ar il me sauvait la vie.
MARIE
Il vous sauvait la vie!
CHAMILLY
Oui, madame, j'avais conspiré contre Richelieu, et ma tête lui appartenait. Pour tout ckatiment, il me condamna au mariage.
MARIE
Serait-il vraiî
CHAMILLY
Ah I mieux eût valu la mort! mais je fus un insensé, car j'acceptai sans les connaître les conditions secrètes de ce funeste hymen. Lorsqu'elles me furent révélées , il n'était plus temps ; nous étions mariés !
MARIE
Vous ne les connaissiez pas d'avance?
CHAMILLY
Non, je le jure! mais j'étais coupable encore, car je vous arrachais à un amour qui eût pu suffire à votre bonheur, et celui auquel je vous ratissais, il était mon ami!
Votre ami I
CHAMILLY
Oui, madame. Eh bien! vous croyez-vous coupable envers moi maintenant ?
MARIE
Vous vous accusez bien amèrement, monsieur, et c'est votre justification quevous vouliezme faire entendre; mais elle ressort même de vos paroles. Quoil vous n'aviez à choisir qu'entre l'échafaud et ùoi?
CHAMILLT.
Ah! madame, me pardonnerez-vousî
MARIE
Dieu même a dû vous pardonner, puisque la voix du repentir s'est fait entendre dans votre cœur.
CHAMILLY
La voix qui se fit entendre, ce ne fut point d'abord celle du repentir , ce fut celle de l'amour t ■ARiE , à part.
Que dit-il T
CHAUiLLT , à part.
Le moment est peut-être mal choisi ; mais cordieul il ne sera pas dit que je serai mort sans faire ma déclaration à ma femme! {Haut.) Oui, de l'amour, de l'amour que je ressentais pour vous, madame. Vous ouvrez les yeux à ce mot? vous ne l'aviez donc pas deviné ? vous ne le saviez donc pas? vous n'avez donc pas de vanité de femme dans l'ame?
Comment l'eussé-je pu deviner? Vous, monsieur, vous! vous m'aimiez! je vous ai donc bien méconnu !
CHAMILLY
Oui, j'en jure par Dieu qui m'enlend , et devant qui je vais bientôt paraître, jamais passion ne fut plus forte et mieux sentie que la mienne 1 je m'étais joué de l'amour; c'est à force d'amour que je devais expier mon crime! Quand votre mépris me repoussait, quand votre haine m'ordonnait de vous fuir, moi amant, moi mari, perdu dans la foule qui vous entourait, je me tenais à distance , honteux, tremblant, épiant un de vos regards, et je me croyais heureux lorsque les sons détournés de votre voix arrivaient jusqu'à mon oreille. Car je m'étais laissé séduire par les honneurs, et, pour arrêter mes yeux sur les vôtres, pour effleurer votre main de la mienne, il fallait me cacher, oui, me cacher, comme un coupable, comme un homme sans foi, qui cherche à reprendre ce qui n'est plus a lui ! le droit que ja tenais de Dieu, je l'avais vendu!
MARIE
Quoi! dépareilles souffrances, vous les avez connues ! que je vous plains ! que je vous plains!
CHAMILLY
C'est alors que s'éleva en moi un sentiment semblable à la vertu, peut-être; il épura ma passion sans l'affaiblir. Réparer mes torts, protéger votre honneur , Marie , vous sauver des pièges dont vous viviez environnée et que moi-même j'avais creusés devant vous : tel fut dès lors mon but ! pour l'atteindre, tout me parut possible ; j'osai lutter contre le caidinal, contre le roi lui-même. Un homme a osé prononcer votre nom avec ironie, et cet homme, je l'ai tué! oui, je l'ai tué, pour que pas une femme n'eût le droit de détourner dédaigneusement la tête en passant auprès de la comtesse de Chamilly, pour que nul n'eût le droit de sourire avec mépris en la regardant I
MARIE, exaltée.
Tant d'amour ! et je le maudissais ! et je bravais tout pour le fuir! Mais que vois-je? monsieur, vous êtes blessé! dangereusement peut-être ! et pour moi! pour moil
CHAUILLT.
Rassurez -vous, ce n'est point cette blessure-là qui me tuera... mais Richelieu!...
MARIE , avec désespoir.
Oh! vous aurez votre grâce! ils vous épargneront ! ils n'oseront pas vous frapper ! je ne le veux pas! Vous avez des amis puissans! je les verrai. Ils seront touchés de mon désespoir. Je verrai le roi lui-même, s'il le faut! il ne sera pas inexorable ! S'il l'était ! eh bien , c'est devant toute la cour que je lui crierais : Rendez-moi mon mari, sire, car vous êtes plus coupable que lui! il a vengé mon honneur, et vous, vous avez voulu me le ravir!
CHjLMILLY.
Marie! voqs m'avez donc pardonné!
MARIE
Vous pardonner! quand c'est moi qui aurai causé votre perte, peut-être 1
Elle sanglote en courbant son front sur les mains de Cbamilly.
CHAMiLLY, avec la plus vive émotion.
Une larme sur ma main! allons! le bonheur pour moi ne sera pas de longue durée... mais il est venu du moins! il est venu! {Â demi-voix.) Écoutez-moi bien, Marie d'Entraigucs: j'aurais ma grâce, à quoi me servirait-elle? il faut bien que nous nous séparions , vous ne pouvez plus être à moi.
MARIE
Que dites-vous?
CHAMILLY
Cette lettre... {il lui montre un papier) écrite par vous...
MARIE
1 A M. de Lantheuill î CHAMILLY, la déchirant.
C'est le cardinal qui me l'a remise,
MARIE
Eh quoi, monsieur! vous aviez lu celte lettre, et vous avez risqué vos jours pour sauver les miens l
CUAMILLY.
Écoutez-moi; car le temps presse. Moi vivant, quel serait votre sort? Cet autre, mes torts ont été graves envers lui. De ce côté, j'ai à réparer aussi; pour assurer votre bonheur â tous deux, je ne puis plus que mourir!
MARIE , se relevant.
N'achevez pas ! et écoutez-moi à votre tour! je jure ici par le souvenir sacré de ma mère que, quel que soit l'avenir pour elle , la comtesse de Chamilly respectera et gardera le nom que vous lui avez donné.
CHAMILLY
Qu'entends-je !
MARIE
Je jure encore, monsieur, que Marie d'Entraigucs est aujourd'hui aussi pure que lorsqu'elle parut à l'autel pour vous y engager sa foi.
CHAMILLY
Marie ! chère Marie ! qui m'aurait dit qu'aujourd'hui je pleurerais de joie! Quoi! le bonheur pourrait exister encore pour nous! [A part.) Et mourir 1 ah ! que je vais regretter la vie I
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