MARIE, RICHELIEU, JACQUES SIROIS, CHA- MILLY
Richelieu arrive vivement ; il s'appuie sur l'e'paule de Jacques Sirois, à qui il fait signe d'approcher un fauteuil ; il s'assied entre Chamilly et Marie.
RICHELIEU , à Jacques Sirois.
Demeurez ici! {Jacques Sirois va se placer au fond, à part.) La voilà ! il l'a sauvée! je ne peux plus rien contre elle! la reine veut, pour me braver, la rappeler à la cour! Louis XIII la reverrait ! et il est si faible!
Il plonge alternativement son regard sur Chamilly et sur Marie.
CHAMILLY, à part.
Va-t-il s'expliquer enfin? veut-il, comme le basilic , me tuer rien que de son regard ? RICHELIEU, après un moment de silence, se tournant vers Chamilly.
Ah çà, monsieur, faudra-t-il donc toujours que je me dérange pour vous? ne vous lasserezvous point d'éprouver ma patience, et de jouer avec la vie? Avez- vous cru que je pardonnerais deux fois?
CHAUILLT.
Monseigneur ?
RICHELIEU
Taisez-vous , monsieur ! vous connaissez les ordonnances, et cependant vous vous êtes battu aujourd'hui ! vous avez tué 1 . .. Vous avez donc bien peu de mémoire? ai-je fait grâce au comte Boutteville de Montmorency 7 ai-je fait grâce au comte des Chapelles? Ils vous valaient bien pourtant 1 sur qui donc comptiez-vous pour vous sauver ? ce n'est pas sur le roi, certes ? car vous devez comprendre qu'il ne vous aime guères.
CHAMILLY
Aussi, monseigneur, suis-je d'avance résigné à mon sort.
MARIB.
Ah! pitié pour luit
LA COMTESSE DE CHAMILLY
RiCBELiEC, se touiuaiii vers elle.
Et de quel droit, vous, madame, m'adressezvous une prière? Vous devriez songer que c'est près de moi une mauvaise protection que la vôtre ! Croyez-moi, attendez mon arrêt eu silence! j'ai peut-être aussi un compte à régler avec vous, qui n'avez pas craint de lutter ouvertement contre moi ; avec vous, qui êtes entrée dans le parti de la reine !
CHAMILLY, Ô }nirt.
Voudrait-il se venger d'elle?
RICHELIEU
Maintenant qu'une imprudente générosité vous dérobe à la loi que vous braviez, les rêves d'ambition, les orgueilleuses espérances sont revenus sans doute?
MARIE
Monseigneur...
RICHELIEU
Oui, l'on a foi dans sa jeunesse, dans quelques attraits d'un jour, et l'on vient, faible femme, s'attaquer à Richelieu ! on ose heurter de front une volonté contre laquelle se sont brisés les plus beaux écussons de France! [Se loui liant vers Chaviilly.) Vous, monsieur, je ne vous accuse point d'avoir trempé dans ces complots: vous avez été loyal, vous m'êtes resté dévoué, je l'ai su; mais, insensé, braver les édits ! vous battre ! et pourquoi î
CHAMILLY, relevant la tête.
Pour la vertu calomniée, monseigneur!
RICHELIEU
Que puis-je pour vous, maintenant? Demain, la puissante famille du marquis de Rieux ne viendra-t-elle pas demander votre tête? Il faudra donc encore qu'un Montmorency monte sur l'échafaud? Je ne le voulais pas! vous le savez bien.
MAKIE.
Non, j'irai, s'il le faut, jusqu'au roi... RICHELIEU, jetant sur elle un regard perçant. . Ah ! {A part.) Au roi, qui déjà la regrette et la redemande! (Haut.) N'essayez pas de reparaître à la cour, madame, je vous le conseille! Ce soir, M. de Chamilly doit entrer à la Bastille pour y attendre son jugement ! vous, si le sentimentdu devoir parle encore à votre cœur, un couvent est le seul asile qui vous reste! je n'ai pourtant pas le droit de vous y contraindre!
MARIE
Vous n'avez pas non plus le droit de m'empêcher de suivre mon luaii !
r.ICUELIEU.
Votre mari? le suivre?
MARIE
Oui, monseigneur! partout!
RICHELIEU
Partout?
Il relle'chit profeuJe'cnent.
CHAMILLY
Chère Marie !
RICHELIEU , d'«n ton bref et comme venant de prendre 7tn parti.
Madame, avec ce mot -là vous venez peut-être de racheter sa vie!
MARIE
Qu'entends- je?
Si je vous disais : Je borne à l'exil le châtiment de M. de Chamilly, qu'il sorte de France! l'accompagneriez-YOus ?
MARIE
A l'instant même!
RICHELIEU, se levant.
Partez donc !
CHAMILLY
Ensemble? Merci, monseigneur! nul n'a reçu de vous un plus grand bienfait!
RICHELIEU
D'autres bienfaits vous suivront , monsieur de Chamilly ! Si Richelieu sait punir, il sait aussi reconnaître le dévouement.
CHAMILLY
Marie, ne regretterez-vous rien ?
MARIE, allant se jeter dans ses bras.
Oh ! rien !
RICHELIEU, sur le devant, à lui-même.
La disgrâce à M"e dllautefort! le couvent à M"e de La Fayette! l'exil à celle-là! encore une favorite dont me voilà délivré!
LE co:<sEiLLER, entrant au fond.
Le carrosse qui doit emmener M. de Chamilly à la Bastille...
RICHELIEU
Qu'il emmène le comte et la comtesse hors de France. Laissez passer, messieurs.