ADÈLE, LE DOCTEUR
LE DOCTECR.
Ahl mademoiselle, vous ne pouviez rencontrer un cœur plus digne de vous comprendre et de vous aimer. Aussi je vous promets d'employer tout mon crédit auprès de M""" Lagrange, afin que ce mariage n'éprouve aucun retard.
ADÈLE
Eh bien, monsieur le docteur, puisque vous daignez me témoigner tant d'intérêt, je vais vous ouvrir mon àme et vous prier de vous joindre a moi pour leur faire un pénible aveu.
Je me crois digne de tout entendre: parlez.
ADÈLE
Je n'ai point connu ma famille, monsieur le docteur; sans ressources, presque mendiante, je suis arrivée à Paris, après un bien long et bien douloureux voyage... je venais de Wilna...
LE DOCTECR, ému.
De Wilna !
ADÈLE
De Wilna, où ma mère était morte ; elle avait beaucoup souffert aussi, on l'avait trompée, séduite.
LE DOCTEUR, vivemeiit.
Séduite!
ADÈLE
Oui, un compatriote, un Français.
LE DOCTEUR, avec anxifit'- Ah! votre mère était française, et c'est sur la terre étrangère?...
ADÈLE
Que sa fille a vu le jour. Séparée de celui qui fut mon père, elle reçut de Paris, pendant les premières années qui suivirent ma naissance, des lettres qui ne lui apportaient, hélas! que de stériles consolations, et un espoir qui ne devait point se réaliser.
LE DOCTEUR, (l part.
0 mon Dieu! mais cette histoire, c'est la mienne. {HoHi.) Continuez, mademoiselle, continuez.
ADÈLE
J'avais cinq ans à peu prés, lorsqu'elle fut atteinte du mal cruel qui la conduisit au tombeau. Peu à peu ses forces s'en allaient; un jour pourtant, un message plus rassurant arriva de France. Ma mère l'ouvrit d'une main faible et tremblante. En le lisant, ses yeux se voilèrent de larmes, sa poitrine battit avec violence, elle me pressa convulsivement sur son cœur: «Il m'appelle à lui, me dit-elle, partons, mon enfant, tu vas enfin voir ton père! Partons! » [Avec des sangloi.s.) Rjle partit en effet, ma pauvre mère... le ciel venait de s'ouvrir pour elle!
LE DOCTEUR, à purl.
Quelle terrible révélation !
ADÈLE
Un ami était l'intermédiaire discret des confidences de ma mère et de son séducteur.
LE DOCTEUR, à fart.
C'est elle! ces regards, ces traits!... oh! c'est elle!
ADÈLE
A Paris, on me dit que cet ami était mort à l'armée, et je compris alors que, dans la vie de ma mère et dans la mienne, il y avait un mystère que Dieu seul pouvait me dévoiler.
LE DOCTEUR, rt part.
Dieu et moi! [Haut.) Et ces lettres? ces lettres dont vous me parlez ?
Je les ai religieusement gardées, monsieur le docteur. Heureuse dans mon infortune, heu^eu^e de n'avoir à maudire qu'un inconnu, dès lonj;temps j'ai cessé toutes démarches, et surtout, depuis que j'ai rencontré André sur mon passage, je me félicite presque de n'avoir point réussi. LE DOCTEUR, avcc exaltation.
Oh! maintenant, pour vous aimer, vous aurez une mère, un époux, un... ami.
ADÈLE
Que vous êtes généreux! tant d'émotion... un si puissant intérêt...
LE DOCTEUR
C'est que vous ne pouvez comprendre... j'avais une fille, moi aussi, une fille que j'adorais et que j'ai perdue...
ADÈLE
Une fille! vous! [Avec douleur.) Morte peutêtre!
LB DOCTEUR
Oui, je l'ai crue morte; je l'ai pleurde comme on pleure une enfanl bt'nie, mais j'espère m.iinlenanl que je la retrouverai, comme vous, sans doute, vous retrouverez votre père.