‹ Magasin théâtralChapitre 1155 sur 1711 · BERNARD, ESTÈVE · texte numérisé non relu

BERNARD, ESTÈVE

ESTÈVE, entrant par la porte viirée du fond.

Vous m'avez lait prier de descendre a la caisse, Bernard... pourquoi n'étes-vous pas monté à mon cabinet?

BERNARD, sortant du tjrillage, et s^arrêtant devant la petite porte qui en ferme l'entrée.

Parce que je suis ici sur mon terrain, monsieur... ce carré m'appartient; c'est ma propriété, mon domaine.... j'y commande, j'y trône, et je dois y être obéi.

ESTÈVE

Eh bien, est-ce qu'il y aurait révolte combinée entre vos deux commis?

BERNARD

Non, point révolte, monsieur... pis que cela.

ESTÈVE

Diable ! une conspiration, un attentat.

Ils descendent la scène.

BERNARD

Oh! ne plaisantez pas, monsieur... ceci est très-sérieux, très-grave... ceci est solennel!... Il y va de l'avenir d'un jeune homme, de l'honneur d'une famille.

ESTÈVE

Parlez, je vous écoute.

BERNARD

Je réclame votre signature apposée au bas de cette plainte que j'achevais de rédiger quand vous êtes entré, et qui, dans quelques heures, sera remise au procureur du roi.

ESTÈVE

Une plainte! le procureur du roi !... expliquezvous.

BERNARD

Vous comprendrez, monsieur, la rigoureuse nécessité de ma demande, lorsque vous saurez qu'hier un vol a été commis chez vous.

ESTÈVE

Un vol !

BERNARD

Dans la caisse. Je suis responsable des sommes qu'elle renferme, et il va de mon honneur de ne rien négliger pour arriver au châtiment du coupable.

ESTÈVE

Oh! Bernard, vous m'affligez doublement!... Votre probité ne vous met-elle point à l'abri de tout injurieux soupçon ?

BERNARD

Je suis vivement touché de cette nouvelle preuve de confiance, monsieur; mais, à mon grand regret, |je ne puis être aussi indulgent que vous ; il y a récidive.

ESTÈVE

11 serait possible !

BERNARD

Une première fois, j'ai déjà, sans vous en prévenir et à mes dépens, comblé le vide.

ESTÈVE

C'est justement ce que je ne veux pas.

BERNARD

En cela, je n'ai fait (juc mon devoir, et jecrois le faire encore aujourd'hui en m'adressant aux magistrats.

ESTÈVE

Et à ronibicn se monte la première perle?

BERNARD

A cinq cents francs.

ESTÈVE

Et la seconde?

BERNARD

A raille!

ESTÈVE

Je craignais un plus grand malheur.

BERNARD

Il peut arriver, monsieur... Qui vous dit que celui qui a volé hier raille francs n'en volera pas demain dix mille !

ESTÈVE

Nous veillerons, nous veillerons, et je vous prie, à mon tour, de ne donner aucune suite à ce fâcheux événement. Il me serait douloureux de comparaître devant un tribunal, la dignité de ma maison pourrait y perdre quelque chose... taisonsnous.

BERNARD

Comment! vous ne contre-signerez point ma déposition?

ESTÈVE

Je l'avoue, vous tenteriez vainement de m'y résoudre.

BERNARD

En ce cas, monsieur, je vais vous rendre ces clefs que vous m'avez si loyalement confiées, libre à vous de m'accuser de les avoir gardées avec trop de négligence.

Il s'iiuline et va pour sortir, Estève l'arrête. ESTÈVE.

Ohl Bernard, vous ne me quitterez pas... je vous ai toujours traité en ami... vous n'exécuterez pas cette menace.

BERNARD

Monsieur Estève, mes enfans n'ont à attendre d'autre héritage qu'un nom sans tache, et je ne veux pas qu'après moi on puisse leur dire qu'un déficit a été trouvé dans cette caisse que moi seul avais le droit d'ouvrir.

ESTÈVE

Qui le saura?

BERNARD

Ainsi donc, pour assurer ma réputation, il faut que je me taise! Oh. non pas, non pas! je parlerai, et je parlerai haut. ^

Mais toutes démarches bruyantes n'aboutiront qu'à un résultat infructueux.

BERNARD

Peut-être.

ESTÈVE

Vous me faites trembler. Auriez-vous déjà quelques soupçons? parlez sans crainte; ce que nous allons dire mourra entre nous.

BERNARD, bas.

Eh bien, j'ai la certitude que le voleur n'est pas étranger à la maison.

ESTÈVE , de même.

Je réponds de mes domestiques.

BERNARD, de même.

Je vois que vous m'avez compris.

L'ECLAT DE RIRE

ESTÊVB, se lournaiu vers la table de gauche.

En effet, ce jeune homme, je l'ai su depuis peu, mène une vie débauchée; il est dissipé, parresseur, joueur; il faut enfin le chasser, qu'il aille se faire flétrir autre part.

BERNARD, de même.

Nous ne nous entendons pas.

ESTÈVE, de même.

Comment! n'est-ce pas de Léopold qu'il est question ?

BERNARD, de même.

Non, monsieur... Léopold peut avoir tous les défauts et les vices qae vous lui reprochez ; mais je vous atteste qu'il était absent quand le vol a dû être commis.

ESTÈVE, de même.

Qui donc accusez-vous?... André est incapable... Vous baissez les yeux ! vous ne vousjoignez point à moi pour proclamer l'innocence de cet honnête jeune homme! {Silence de Bernard. Après une pause, Esiève continue.) 0 Bernard! Bernard! dites-moi, je vous en supplie, que vous n'élevez aucun doute sur sa probité ; j'ai besoin, plus que jamais, d'entendre son éloge dans votre bouche- {Grand silence.) Quoi! pas un mot! {Silence.) Non, non, j'interprète mal votre silence... Comment, vous croyez...

BERNARD, IrèS-bùS.

Je ne crois pas, je suis sûr.

ESTÈVE, bas.

Vous l'avez donc vu ?

BERNARD, très-bas.

Je vous le répète, j'en suis sûr.

ESTÈVE

Oh! vous VOUS trompez, vous vous trompez, et vous refuser maintenant ma signature serait un outrage qu'André ne mérite pas. Donnez, donnez. (// va «i^Her.) Pauvre malheureux jeune homme, ma signature est ta réhabilitation.

BERNARD

Je vous remercie, monsieur, de votre condescendance.

Ils gagnent la droite.

ESTÈVE

Cepenc^iût, Bernard, avant d'agir, il importe pour vous, pour moi, pour André, que nous tentions une épreuve.

BERNARD

Que voulei-vous faire?

ESTÈVE

Les circonstances 'en décideront ; demain vous porterez votre plainte.

BERNARD

A demain donc I

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