LÉOPOLD, ANDRÉ
Amlré, entrant, jette sur Léopold et sur la caisse des regards inquiet, et va s'asseoira l'autre taLIe.
LÉOPOLD, continuant, à part.
Voici mon homme; attaquons-le dans les formes, la mine est bonne à exploiter, et il y a bien des frais de billard payés au bout de cette explication. {Haut.) André!
ANDRÉ
Vous m'interrogez ?
lEOPOLD.
André, savez-vous ce que c'est qu'un bloc de longueur?
ANDRÉ
Non.
LÉOPOLD
C'est un des plus beaux coups da noble jeu de biUard.
ANDRÉ
Je ne connais presque aucun jeu,
LÉOPOLD
Oui, presque, mais moi je les connais tous... Figurez-vous qu'hier, à l'estamiDet du Renard, où l'on fait queue pour voir jouer, une partie sérieuse était en train; j'avais vingt-un points, et Jules, dit le Crochu, à cause des coups idem auxquels il excelle, n'en avait que quatre. Je jouais donc pour trois; je prends la bille admirablement, elle visite le fond de la blouse, et elle débloque.
LÉOPOLD
Eh bien! Jules à demi enfoncé continue, et de carambolage en carambolage, de raccrocs en raccrocs il m'enfonce à mon tour radicalement,
ANDRÉ
Pourquoi jouez-vous?
LÉOPOLD
Tiens, pour jouer d'abord, ensuite pourgagner. Mais là n'est pas la question, (il se rapproche d'André) elle est dans ceci : j'ai joué, j ai perdu; nous sommes au 3 du mois, et je n'ai pas le sou,
ANDRÉ
C'est un malheur qui devrait vous corriger.
LÉOPOLD
Oui, mais c'est un malheur que j'espère bien vous voir m'aider à réparer,
ANDRÉ
MoiT
LÉOPOLD
Oui, VOUS, André,
Il prend la chaise qui est près de la tahle d'André. ANDRÉ.
Mais VOUS savez que je suis peu fortuné, que ma mère est à peine convalescente, que je lui consacre toutce que je gagne, et que mes appointemens sont fort modiques? ..
Avec de l'industrie on se fait des ressources.
ANDRÉ
Je n'ai pas d'autre industrie que ma plume.
LÉOPOLD
Bah ! bah ! il est certains procédés qui font gentiment leur effet, et qui rapportent beaucoup plus que les appointemens.
ANDRÉ, à part.
Grand Dieu ! {Haut. ) Que voulez-vous dire?
LÉOPOLD
C'est un bloc de longueur que je cherche à vous faire comprendre.
Il tombe à cheval sur la cUaise.
ANDRE
Voyons, expliquez-vous mieux, Léopold.
LÉOPOLD
C'est clair comme de l'eau de roche,,. Je n'ai pas le sou, le mois est long, et je vous prie de me prêter un peu d'argent.
ANDRÉ
Je vous le répète, je n'en ai point!
LÉOPOLD
Vous pouvez en avoir.
LÉOPOLD
Cherchez,
ANDRÉ
Emprunter sur l'avenir?
LÉOPOLD
Je le veux bien, emprunt forcé.
Il revient au milieu de la scène, et André s'approche graduellement de lui.
ANDRÉ, effrayé.
Que dites-vous?
LÉOPOLD
Écoutez; vous êtes un excellent sujet, délicat, timide contre les remontrances, modeste, laborieux, en un mot un modèle de toutes les perfections; moi, je suis un mal-élevé, un joueur, un paresseux, un libertin ; je me révolte aux gronderies, je fais peu de besogne et souvent fort mauvaise, en un mot je suis le modèle de toutes les imperfections.
ANDRÉ
Vous vous jugez bien sévèrement.
LÉOPOLD
Du tout, je me rends justice... Or donc, ceci bien posé, il en résulte que si un... malheur arrive dans une maison, et qu'il faille accuser de ce malheur vous ou moi, c'est sur moi seul que se porteront les soupçons. Est-ce clair, et compr^ nez-vous enfin le bloc de longueur?
Je vous en prie, expliquez-vous plus nettement encore, je suis dans une inquiétude,,.
LÉOPOLD
Puisqu'il est nécessaire de vous mettre des barres sur les t et des points sur les i, voici : J'ai besoin d'argent, il faut que vous m'en prêtiez, e( comme je veux que ce soit mon dernier mot, j^ vous laisse un moment seul, le caissier n'y est pas...
ANDRÉ, hors de lui.
Malheureux ! que dites-vous ?
LÉOPOLD, froidenient .
Je dis que j'ai des yeux qui voient parfois au travers des portes vitrées, et qu'hier quand je rentrais... Mais je suis le plus discret des hommes.,. Est-ce entendu?
ANDRÉ, furieux.
Si bien entendu, Léopold, que j'aurai votre vie ou que vous aurez la mienne,
LÉOPOLD
Ce n'est plus ça, c'est de l'argent que je demande, c'est de l'argent que j'exige!
L'ECLAT DE RIRE
AiSDRÉ, à demi-voix, et frénétiquement.
O fatalité I... Eh bien, oui, j'ai commis un crime, un crime horrible!... ma mère souffrait, elle avait besoin de secours, elle était à son lit de mort, j'ai volé pour sauver ma mère, j'ai volé pour ne pas vivre orphelin ; j'ai volé parce que je n'avais pas de quoi payer une tombe pour ma mère ; j'ai commis un crime, un crime épouvantable, vous l'avez appris, Léopold, il faut que vous ayez ma vie... ou moi la vôtre!
Fausse sortie.
LÉOPOLD
Cela ne me donnerait pas un petit écu de bénéfice.
ANDRÉ, le prenant aii collet.
O misérable ! suis-moi.
LÉOPOLD
A la caisse? pas si bêle. Allez-y seul.
AIVDRÉ.
Ah ! c'en est trop 1 et pour que ce secret meure entre nous deux, Léopold, je veux ta vie, entends-tu?
LÉOPOLD
J'entends, moi, qu'il me faut de l'argent, et que si vous ne m'en donnez pas, M. Estève...
Ils luttent ; Le'opold est renversé sur la laLle à droite. Adèle et Madeleine entrent.
ADÈLE, paraissant au fond.
Ciel!
A^DRÉ.
Silence !
Voici votre Dulcinée!
ANDRÉ, bas.
Vous aurez ce que vous me demandez.
LÉOPOLD
A la bonne heure, vous finissez par comprendre ce que c'est qu'un bloc de longueur.
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