‹ Magasin théâtralChapitre 1162 sur 1711 · ESTÈVE, LE DOCTEUR · texte numérisé non relu

ESTÈVE, LE DOCTEUR

ESTÈVE

Et maintenant que nous sommes seuls pour quelques minutes, qu'as-tu, mon ami? dis-moi, que t'est-il arrivé? Cette émotion...

LE DOCTEDR.

Oh! tu ne peux la comprendre encore. Écoute: tu te rappelles le court séjour que, dans notre sanglante retraite de Moscou, nous fîmes à Wilna.

ESTÈVE

Oui, nous y passâmes quelques jours , moi, à peine sorti de l'école militaire, sous-lieutenant dans le 42'"e de ligne, toi, échappé des bancs classiques, officier de santé sous Berthier.

LE DOCTEUR

C'est bien cela. L'ennemi nous cernait de près, les lances des Cosaques, d'accord avec l'hiver, ne nous laissaient point de repos , nous dûmes rejoindre à marches forcées le gros de l'armée.

ESTÈVE

Et tu manquas à l'appel... tu fus fait prisonnier.

LE DOCTEUR

Erreur , mon ami , erreur que j'ai laissé partager à tout le monde.

ESTÈVE

Pourquoi? Dans quel but î

LE DOCTEUR, bas.

C'est que je m'étais déshonoré.

ESTÈVE

Déshonoré! Tu m'épouvantes!

LE DOCTEUR

Laisse-moi achever. J'étais logé dans un faubourg éloigné de la ville lorsque les trompettes sonnèrent le boute-selle , je voulus descendre et rejoindre mon régiment; un poste avancé de Kalmoucks placés en embuscade pour s'emparer des traînards était presque au pied de la maison que j'occupais. Je remontai chez moi ; mais sur l'escalier que je gravissais en toute hâte, je heurtai sans le vouloir une jeune fille. — Pardon, mademoiselle, lui dis-je avec précipitation, oubliant qu'elle pouvait ne pas me comprendre, pardon. — Vous êtes Français , me dit-elle avec inquiétude, moi aussi, monsieur, je suis Française. Oh! rentrez, rentrez chez moi, j'espère qu'on ne viendra pas vous y chercher.

ESTÈVE

Poursuis, poursuis.

LE DOCTEUR

Adèle de Néris avait voulu suivre son frère. Celui-ci, capitaine dans la vieille garde, alla bravement se faire tuer à Smolensk, tandis que sa sœur, saisie d'une fièvre ardente et abandonnée aux soins d'une jeune Saxonne, se vit contrainte de s'arrêter à "Wilna. Oh! qu'elle me pardonne, celle que Dieu a trop tôt rappelée auprès de lui. Adèle, j'aurais dû la respecter, la vénérer comme une protectrice, une envoyée du ciel ; je la trompai, je lui parlai lâchement d'amour, de mariage... Elle succomba...

ESTÈVE

Ne pouvais-tu l'épouser ?

LE DOCTEUR, à demi-voix et baissant la tête.

Ma femme vivait encore. Je pus enfin , avec un débris de notre arrière-garde, quitter Wilna, où je fus forcé de laisser ma victime en larmes , lui promettant de la rejoindre en des temps meilleurs. Notre correspondance fut active ; je lui écrivis souvent, sous un nom supposé, comme nous en étions convenus, afin qu'elle fût à l'abri de toute investigation de la part de nos ennemis.

ESTÈVE

Eh ! bien !

LE DOCTEUR

Eh bien ! elle devint mère et mourut cinq ans après, en confiant son enfant à la charité d'une servante qui disparut sans que j'aie jamais pu la retrouver.

ESTÈVE

Et aujourd'hui?

LE DOCTEUR

Aujourd'hui ma fille m'est rendue, et je suis libre... Sa naissance, sa vie de seize ans passés dans les souffrances , tout m'est connu; et mes lettres religieusement gardées par l'infortunée ne peuvent plus me laisser aucun doute.

Enfin, cette jeune fille?

LE DOCTEUR

Tu vas d'abord lui écrire que tu as reçu des

L'ÉCLAT DE RIRE

nouvelles de son père qui ne tardera pas à la rejoindre; puis , que tu as ordre de lui compter vingt mille francs sur la fortune qui lui revient.

BSTÈVB.

Cela est bien , mon ami , je vais exécuter tes volontés. Son nom.

Eslève va s'asseoir à la place d'André et e'crit. LE DOCTEUR.

Adèle de Néris.

ESTÈVE

C'est dit. {Il appelle.) Moreau! {Le garçon paraît.) Attendez un instant. (Au Docteur.) Je lui écris de venir toucher ces vingt mille francs à ma caisse. Voilà bien du bonheur pour une jeune

fille.

LE DOCXKCR, avecjoie.

Pauvre enfant !

ESTÈVE, à Moreau.

Portez cettelettre... [Au Docteur.) Sa demeure?

Rue Saint-Georges, 19.

ESTÈVE, se levant.

Dans la même maison que l'un de mes commis.

Il donne la lettre à Moreau qui sort.

LE DOCTEUR

Oui, André Lagrange, un noble cœur, un probe jeune homme, qui, depuis quelque temps, aime Adèle et en est vivement aimé. Oh ! je les unirai, mon cher.

ESTÈVE , vivement.

Lesunir!(//5eiéi;e et se rapproche du Docteur.) Adèle et André ? ( Après réflexion. ) Attends, crois-moi, attends encore.

LE DOCTEUR

Pourquoi ?

ESTÈVE

J'ai mes raisons ; tu les sauras demain.

LE DOCTEUR

Que dis-tu? tu m'épouvantes. Ne m'as-tu pas souvent parlé de lui avec les plus grands éloges?

ESTÈVE

Oui, ma bienveillance accoutumée...

LE DOCTEUR

Cette gratification dont tu as récompensé son zèle...

ESTÈVE, rapidement.

Une gratification, dis-tu?

Hier, mille francs!... Allons, allons, n'ajoute pas à ta bonne action le mérite de la cacher. ESTÈVE, à part, avec douleur.

Mille francs 1 hier!... plus de doute!

LE DOCTEUR

C'est sa mère qui vient de me l'apprendre.

ESTÈVE, à part.

Ahl le malheureux ! {Haut.) Ne te hâte pas de conclure ce mariage.

Ils gagnent la gauche.

LE DOCTEUR

Je tremble.

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