LE COLONEL, SÉRAPHIN
LE COLONEL
Jîh bien, nous sommes seuls, qu'as-tu à me dire? SÉRAPHIN, allant au colonel et le pressant. J'ai à vous dire que nous ne nous séparerons plus, mon colonel; non, nous ne nous séparons plus, car à présent ma langue est déliée!... LE COLONEL, Sévèrement.
Explique-toi.
SÉRAPHIN
Mon colonel, vous m'avez souvent parlé de votre mère? *
LE COLONEL, vivement.
Oui, et toujours tu as éludé mes questions.
SÉRAPHIN
Je vous ai dit que je ne l'avais jamais connue, votre mère!
LE COLONEL
Eh bien, où veux-tu en venir?
SÉRAPHIN
Eh bien, je mentais.
LE COLONEL
Tu l'as connue? Parle! oh! parle 1 Qu' est-elle devenue ?
SÉRAPHIN, avec force.
Je vous ai dit que la mienne était morte assassinée, n'est-ce pas?
LE COLONEL
Oui.
SÉRAPHIN, même jeu.
Sous mes yeux, n'est-ce pas?
LE COLONEL
Oui. Eh bien?
SÉRAPHIN, marne jeu.
Eh bien, il eût mieux valu que la vôtre fût morte aussi, égorgée sous vos yeux I
LE COLONEL
Que veux-tu dire ?
SÉRAPHIN
Oh! ne craignez rien... vous allez tout savoir... car il le faut maintenant. {Il tire un papier de son sein.) Vous voyez bien ce papier? c'est le testament de votre père : depuis vingt ans, il ne m'a pas quitté un seul instant... depuis vingt ans, je l'ai gardé, là, sur ma poitrine, comme une relique... Pour le défendre, j'ai défendu ma vie contre le sabre de l'ennemi... car je devais vous le remettre un jour à une condition. Le jour est venu, la condition est remplie... {Donnant le papier.) Prenez.
LE COLONEL, étonné et prenant le papier.
Mais ta main tremble, Séraphin.
SÉRAPHIN, sombre.
Et la vôtre tremblera plus que la mienne quand VOUS aurez lu.
LE COLONEL, lisant.
Que vois-je! des caractères de sang! Que vais-je donc apprendre ? Qu'ai-je lu, grand Dieu 1... Ma mère, ma mère ! lâchement outragée par les Prussiens!... Oh! les infâmes !...
SÉRAPHIN, pleurant.
Pauvre sainte!...
LE COLONEL, Continuant de lire en pleurant.
Ma mère frappée!... martyrisée 1... ma mère!,.. ma mère !... oh!... oh!...
Il tombe sur un fauteuil en pleurant et en couvrant son visage de ses deux mains.
SÉRAPHIN, avec une rage concentrée.
Comprenez-vous, à présent... comprenez-vous pourquoi je suis si enragé après ces gueux-là !... et pourquoi j'ai soif de leur sang?... J'en ai soif, voyez-vous , depuis la nuit où, après vous avoir sauvé des flammes , je me suis fait soldat pour venger ma mère massacrée et la vôtre qu'ils entraînaient dans les bois à la queue de leurs chevaux!... j'en ai soif depuis le jour où, avec votre père, cous leur avons donné la chasse douze heures de suite , à la trace du sang de votre mère qui teignait les ronces et les cailloux I
LE COLONEL , sanglotant.
G mon Dieu i... mon Dieu 1...
LES PRUSSIENS EN LORRAINE
J'en ai soif depuis le jour où votre père frappé à mort me dit : à toi ma haine à présent... à toi mon fils... élève-le, Séraphin, sers-lui de père!... mais avant tout fais-en un soldat, car il faut qu'il le tue!... vois-tu, il faut qu'il grandisse pour la vengeance.
LE COLONEL, uvec fiireur.
Oh I oui, la vengeance !.. . la vengeance !.. . la mienne sera terrible. Séraphin, terrible comme l'outrage qu'elle doit expier!... Mais toi, pourquoi l'avoir ajournée si long-temps ?...
SÉRAPHIN
Ah ! c'est qu'il vous aimait bien, votre pauvre pèrel... c'est qu'il n'a pas voulu que vous eussiez là, vingt ans, comme moi, une haine qui brûle, une haine qui ronge !... c'est qu'il a voulu vous épargner tous ces tourmens-la, jusqu'au jour où nous le trouverions, le brigand I...
Silence.
LE COLONEL, regardant Séraphin dont le sourire devient féroce.
Et puisque tu parles aujourd'hui... puisque tu parles... nous l'avons donc trouvé?
SÉRAPHIN, faisant un siijne affirmalif avec un sourire cruel.
Ne le voyez-vous pas?
LE COLONEL, Se levant.
Trouvé!... lui!... où ?... où?...
SÉRAPHIN, avec force.
Nous sommes dans son château!
LE COLONEL
Le maître de ce château I... l'assassin de ma ma mère!... ( Saisissant Séraphin par le bras. ) Es-tu bien sûr de ce que tu dis là î
SÉRAPHIN
Si j'en suis sûr!... oh! oui, j'en suis sûr!... car ses traits ils sont là... depuis vingt ans je les cherche... et tout-à-l'heure dans le salon de M'"^ de Ruiner... un portrait en pied du gredin, en grand uniforme... je l'ai bien reconnu... Et puis le domestique m'a dit : C'est monsieur 1 e comte!... Oh! nous le tenons, mon colonel, nous le tenons...
LE COLONEL
Lui! moi chez lui!... mes armes, Séraphin, mes armes!... descends, informe-toi où il est... qu'il vienne , qu'il vienne à l'instant... mais non... tu te trompes! il n'y est pas!.,, hier , en arrivant, je n'ai vu ici que des femmes !... Séraphin , s'il allait nous échapper!... s'il était mort !...
SÉRAPHIN, consterné.
Mort!.,, oh! je n'y avais pas pensé, LE coloneX.
Mort!.,, il serait mort!... mort sans torture!... sans vengeance!... misérable que je suis!... oh!
non, il n'est pas mort! cela ne se peut pas, cela ne se peut pas! mon Dieu t.. .
11 s' élance vers la table, et sonne avec violence. Frantz paraît et demeure interdit en voyant la figure décomposée du colonel.
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