AUBRAY, LADY MELROSE
ACBRAY.
C'est une insigne bonté de votre part, milady, d'avoir exaucé la prière d'un malheureux... je vois que la renommée ne ment pas quand elle vous dépeint comme la providence des affligés.
LADY MELROSE
Vous exagérez le mérite d'une action bien simple.
ACBRAY.
C'est que je la trouve bien extraordinaire, moi ! Vous étiez assise au cercle de la reine... un passant, un misérable, vous fait demander... et vous quittez les salles du château pour venir auprès de lui sous les feuillages du parc!
LADY MELROSE
C'est en effet ce que je viens de faire pour vous.
ACBRAY.
J'osais à peine l'espérer, et c'est pour cela que j'ai ajouté à mon nom, sur ce billet, le litre de docteur que je portais autrefois.
LADY MELROSE
Ce titre!...
ACBRAY.
Oui, milady... j'ai pensé qu'il pourrait vous décider à rendre un service aujourd'hui, en vous
rappelant un service qui vous fut rendu il y a vingt ans.
LADT HELROSE.
Vingt ans !
ADBRAY.
Vous l'avez oublié peut-être!... Mais s'il faut aider votre mémoire, si mon nom ne suffit pas... je vous en supplie, examinez mon visage!
LADY MELROSE
Oh! en ce moment... en ce moment... il est si pâle !
ADBRAY, s' approchant d'elle.
Moins pâle que le vôtre, milady... et pourtant je vous reconnais bien.
LAOY MELROSE.
Fatalité étrange qui nous rassemble aujourd'hui I
ACBRAY.
Et circonstance plus étrange qui nous réunit autrefois !
LADY MELROSE
Le docteur Aubray !
ADBRAY.
J'en étais sûr... ce titre m'a mieux servi auprès de vous que ne m'aurait servi, n'est-ce pas, celui de colonel?
LADY MELROSE
Pourquoi cela ?
ADBRAY.
Il y a six mois, le colonel Aubray n'entra-t-il pas comme un ennemi dans votre château, près d'Exeter?
LADY MELROSE
Je m'en souviens.
ADBRAY,
Vous vous en êtes bien souvenue, milady... et c'est mieux encore que vous vous en êtes vengée !
LADY MELROSE
Moi!
ADBRAY.
Le colonel Aubray a été dépouillé de son grade!,..
LADY MELROSE
Et m'attribuez-vous ce malheur ?
ADBRAY.
Le colonel Aubray a offert en vain ses services au nouveau gouvernement!...
Et me rendez-vous responsable de cette disgrâce ?
ADBRAY.
Si j'ai sollicité cette entrevue, milady, c'était pour vous supplier d'avoir enfin pitié de votre victime !
LADY MELROSE
Oh! je vous le répète, monsieur, je vous le
jure! vos reproches m'affligent, me désespèrent: donnez-moi un moyen de vous prouver leur injustice !
ADBRAY.
Ce moyen est entre vos mains î
LADY MELROSE
Entre mes mains ! Et comment ?
ADBRAY.
Vous avez du crédit à la cour, de l'influence sur la reine... vous êtes dans une merveilleuse position pour apostiller un placet et pour faire réussi* une requête. Je n'ignore pas non plus que vous êtes dame d'honneur de la reine, et que chaque jour sa majesté vous honore d'une bienveillance plus signalée.
LADY MELROSE
Eh bien ! monsieur, pour détruire vos soupçons, pour adoucir vos maux... quelle que soit mon influence... je suis prête à l'employer en votre faveur!
ADBRAY.
Merci, milady, merci... Une femme est toujours une solliciteuse si intelligente!...
LADY MELROSE
Parlez, que voulez-vous? parlez.
ADBRAY.
Eh bien, la commission de colonel des gardes du roi est disponible en ce moment par la mort de lord Salisbury , tué en duel.
LADY MELROSE
Je ferai valoir vos droits.
ADVRAY.
D'anciens partisans de Cromwell, des parvenus de la république... Monk, Throgmorton, Worsiey, ont été élevés par Charles II à la dignité de pairs d'Angleterre... eh bien! Aubray n'est-il pas, autant que Monk, Throgmorton et Worsiey, digne de siéger à la Chambre haute?
LADY MELROSE
J'espère contenter vos désirs.
ADBRAY.
Mais il faut que ma fortune change subitement... Il faut que ce soir même, au bal de la cour, l'ancien soldat de Worcester puisse figurer parmi les courtisans de White-Hall.
LADY MELROSE
Pensez-vous que ma puissance aille jusqu'à faire ouvrir devant vous la porte du palais de DOS rois ?
ADBRAY.
Je ne vous demande que de me servir d'introductrice.
LADY MELROSE
Mais, dans ma position, monsieur, ne suis-je pas forcée de surveiller toutes mes démarches? et croyez-vous que la médisance m'épargnera si je deviens ouvertement votre protectrice?
AUBIUY LE MEDECIN.
ACBBAY.
Est-ce donc à ce point que vous redoutez les insinuations de vos ennemis?
LADY MKLROSB.
Oh I je suis femme, et soumise à des arrêts implacables... Je suis mère, et je dois me maintenir pure aux. yeux de ma fille... Permettez donc qu'au lieu de vous présenter moi-même, je charge de ce soin un de mes nobles parens...
ACBRAY.
Écoutez-moi, milady. C'est une mauvaise manière d'obliger les gens que de charger un tiers de leur rendre service.
LADY MELROSE
Mais quand il s'agit de l'honneur d'une femme !
ACBRAY.
L'honneur d'une femme !... Dans ce cas-là, permettez-moi de vous rappeler ce que j'ai fait moimême.
. lADT HEtKOSE.
Comment?
AUBRAY
Pour vous, milady, ou du moins, pour miss Lucy Barckley, quelques années avant son mariage avec lord Melrose.
LADY HELROSE.
Monsieur, au nom du ciel, parlez plus bas.
AUBRAY
Ce n'est pas comme aujourd'hui dans une résidence royale que nous nous sommes vus pour la première fois, madame... c'est dans une misérable chaumière que je retrouverais sans peine, et que depuis vous avez revue mille fois sans doute, puisqu'elle est voisine de votre château d'Exeter.
LADT MELROSE.
Que dites-vous ? près d'Exeter ? Quoi ! c'était-là !
AUBRAY
L'ignoriez-vous donc, milady, et faut-il que je vous retrace toutes les circonstances de notre première entrevue?
LADY MELROSE
Non... oh! non, par grâce, par pitié, taisezvous, sir Aubray... taisez-vous!
AOBRAY.
Soit... mais je fis alors, et sans hésiter, ce qu'on me demandait, milady... aujourd'hui, ce que je demande à mon tour, le ferez-vous?
LADY MELROSE, après un temps, et avec la plus grande terreur.
Sir Aubray, disposez de moi.
AUBRAY, à part.
J'en étais sûr I {Haut.) A ce soir !
LADY MELROSE
A ce soir!
Sortie d'Aubray.
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