‹ Magasin théâtralChapitre 1376 sur 1711 · PAUL, FÉLIX · texte numérisé non relu

PAUL, FÉLIX

FKLlX , entrant sans coir Paul. Un parc magnifique... un château tout royal... et cette belle propriété est à la tante qui n'a pas d'enfans... vu qu'elle est restée demoiselle dans toute l'acception du mot... Mon père a raison, cemariage est rationnel... et puis mon existence de jeune adolescent touche à sa trente-sixième année, une rosée gris de perle tombe sur l'ébène de mes cheveux... il est temps de faire une fin.

PAUL. Je ne me trompe pas... c'est lui.

FÉLIX , l'apercevant. Paul de Saint- Méry !..

PAUL. Comment ! c'est toi, mon cher Félix... mon brave compagnon dans mes voyages d'Italie ?

FÉLIX. C'est vrai. .. nous avons visité ensemble la terre classique par excellence... Rome la sainte, Naples l'enflammée , Ve-

nise la belle , Florence la folle, ont reçu l'empreinte de nos pas... nous ont donné leur impression... Ca va bien?

PAUL. Merci... comme tu vois.

FÉLIX. Ce cher ami de diligence... et de bateau à vapeur ! Voilà une fameuse impression de voyage... ça me produit l'effet d'un bifteck d'ours !.. Comment diable te trouves-tu ici?

PAUL. Ma mère est la propriétaire du château voisin.

FÉLIX. Ils ont tous des châteaux dans ce pays-ci. . .Tel que tu me vois, j'en aurai bientôt un aussi... car je viens épouser la nièce unique de ce riche et moderne manoir.

PAUL. Tu es donc M. Bonhomme?

FÉLIX. Félix Bonhomme.

PAUL. Tu ne m'avaisjamais dit ce nom-là.

FÉLIX. Ah ! je le crois bien.... Est-ce qu'il est présentable?... Où diable mon jière est-il allé chercher un nom comme celui-là?

PAUL.Il estsûr que c'est un nom...

FÉLIX. A rendre ridicule l'homme de génie le mieux conditionné... ou plutôt le mieux organisé, comme nous disons.

PALL. C'est juste... tu es dans les idées actuelles.

FÉLIX. Si j 'y suis ! mais dans mon département d'Ille-et- Vilaine, malgré le nom de mon pèreetsonétatdemarchandde denrées coloniales , classiquement parlant, épicier en gros, je fais école... et dans tout ce qu'il y a de plus nouveau... de plus actuel dans nos cabinets littéraires, nous déchirons Télémaque, GilBlas... au théâtre , nou»

sifflons Phèdre, Cinna et La Vaubalière .i c'est du fanatisme !

PAUL, à pari. C'est le pendant de M"* Angèle... Dieu!... s'ils pouvaient s'aimer!.... La tante serait la première à rompre le mariage.

FÉLIX. Mais ici... il va falloir renoncer

à ces idées là des braves gens de Pon-

toisp... des commeiçans ça doit être arriéré.

PAUL. Mais pas du tout, c'est ce qui te trompe.

FÉLIX. Comment?

PAUL. Certainement .. nous avons ici une

tante... Ah! mon ami, quelle femme!

à peine cinquante ans... mais parfaitement conservée... c'est elle qui mène tout... on ne fait rien sans son approbation.

FÉLIX. Ca ne m'étonne pas... je sais qu'elle doit nous laisser soixante mille livres de rente.

PAUL. Justement ! elle s'est jetée à corps peidu dans la littérature à haute portée.

FÉLIX. Ah ! ah!

SAWS NOM !

PAUL. Et je craiûs qu'avec tout ton mérite tu ne sois encore au-dessous d'elle.

FÉLIX. Allons donc !

l'AUL. Écoute donc, une femme qui lit tous les romans nouveaux, tous les drames qui paraissent...

FÉLIX. Tous! pas possible!

PAUL, lui montrant la table. Regarde plutôt.

FÉLIX. C'est, ma foi, vrai.

PAUL. Et quand je songe que tu t'appelles Bonhomme, je crains bien que ce nom ne le nuise auprès d'elle : et elle aura des attaques de nerfs quand elle entendra ton nom.

FÉLIX. Je le crois bien... car moi qui le parle, je suis prêt à en avoir toutes les fois qu'on m'appelle ainsi.

PAUL. Et quand elle verra que sa fortune est menacée de passer à M. Bonhomme...

elle est capable de se marier avec le premier venu pour déshériter sa nièce

M"* Bonhomme!

FÉLIX. Bien ! très-bien! c'est parbleu ce que je ferais à sa place ! mais ça ne m'irait pas du tout!... ça m'irait si peu , qu'à te parler franchement, j'ai tenu à venir ici de mon côté, et sans mon père, pour savoir si ce mariage est aussi avantageux qu'il le dit... car autrement, et sans me brouiller

avec l'auteur présumé de mesjom-s tu

penses bien qu'avec ma rare intelligence , je trouverai bien un moyen de le rompre. Et si la tante nous déshéritait... Ah ça I j'y pense... elle est bien conservée la tante?

PAUL. Comment!., tu abandonnerais la nièce?

FÉLIX. Non, sans doute... mais j'avoue que ce que tu m'as dit de ses idées , de ses goûts... ce que je sais de sa fortune...

PAUL. Il est certain qu'en l'épousant tu serais bien plus sûr de l'hérilage.

FÉLIX. Fi donc ! lu t'imaginerais qu'un semblable motif... Paul, vous m'affectez cruellement!.. Mais n'importe... de toute façon il faudrait tâcher de parer la prévention défavorable que mon nom lui donnera contre moi... Sais-tu que c'est fort embarrassant.

PAUL. Embarrassant pour toi ! une des intelligences supérieures de l'époque ! On ne te connaît pas encore ici... fais ce qu'on a toujours fait, ce qu'on fera toujours dans

ta position présente-toi à la tante

sous un nom inconnu... captive son imagination... et une fois que tu tiendras celte ame indépendante et toute actuelle... tu l'appellerais Jean Bonhomme , comme le singe du boulevart, que tu es sûr d'être sou héritier universel.

FÉLIX. C'est juste... C'est pyramidal de raisonnement.

Air du Cabaret ( de Santeiil).

Ariière le nom de mon pèic !

Petit espiit, niais b;iiLon, Ne ponvais-lu sin- celle Icire Te trouver un plus digne nom?

Pour ma mère... je la rcvèie, Elle a pleure sur mon berceau...

Ce n'est pas fa faute, ô ma mère, Si je n'ai pas un no:u plus beau !

PAUL, riant. A la bonne heure ! mais, en attendant , quel nom vas-tu prendre ?

FÉLIX. Silence! tais-toi... j'en ai un... j'en ai un , te dis-je... un nom terrible, un nom fatal... un nom qui sue l'adultère et le meurtre... un nom qui, entouré de ses accessoires, doit faire vibrer tous les nerfs de la vieille demoiselle... Ah ! femme, tu veux un nom retentissant Eh

bien! je renie ma famille et je me

nomme... Ant... Oh ! mieux que ça î

je le liens... c'est-à-dire... je ne tiens rien du tout... je suis l'homme sans nom... c'est encore plus pittoresque.

PAUL. Homuie sans noml... elle va t'adorer.

FÉLIX. Ça me fait cet effet-là.

PAUL. Pour ne pas perdre de temps, je vais lui dire qu'un être mystérieux l'attend dans ce pavillon... Ce cher Félix!...

Air : if TI<ilei>y.

Oui, c'est par toi que j'espère, Mon ami, mon protecteur, G\âce à toi, je saurai plaire, Je te devrai le bonheur !

J'allais, suivant l'ordinaire, Poi ter d'un air as.sine Le même nom que mon père, Et j'étais déshonore!...

ENSEMUI.E.

.Mais c'est par toi que j'espère, Mou ami, etc.

PAUL

Oui, par moi, bientôt, j'espère.

Tu sauras f;as;ner son cœur; Mais, crois-moi, dans l'art de plaire, Toi seul es ton juotecteur.

Paul soit.

Page 1