FÉLIX, ANGÈLE
FÉLIX, à part. Une beauté écrasante !..
ANGÈLE. J'ai appris, monsieur, qu'une chute de cheval...
FÉLIX. Une chute de cheval,.. [A pari.) Il paraît qu'il m'a jeté à bas de mon cheval, . .
ANGÈLE , continuant. Vous avait contraint à réclamer ici l'hospitalité... J'ai déjà remercié la personne qui vous a reçu... et je m'estime heureuse d'un accident qui nous procure l'honneur...
FÉLIX. Je croyais d'abord qu'il m'avait procuré une entorse... enfin il faut se contenter... ( Haut. ) C'est moi qui dois me féliciter, puisqu'une châtelaine aussi aimable... est là pour me tendre la main de l'hospitalité.
ANGÈLE. Châtelaine !.. je vois que vous êtes du moyen âge.
FÉLIX , à part. Elle dit cela à cause de mes cheveux... ( Haut. ) Et vous aussi , madame, à ce qu'il paraît.
ANGÈLE , baissant les feux. Je suis encore demoiselle.
FÉLIX. Merci d'avoir bien voulu me raf)prendre... O danioiselle , vous êtes mille fois trop bonne, et cet accueil...
ANGÈLE. Mon accueil ne doit pas vous étonner... et partout vous devez être bien reçu.
FÉLIX. C'est selon... les temps et les genres. . .
ANGÈLE. Monsieur est sans doute un propriétaire des environs?..
FÉLIX. Propriétaire?., ô ciel! propriétaire !
ANGÈLE. Qu'avez- vous ?
FÉLIX. Propriétaire! moi, moi sur qui la fatalité s'acharne depuis si long-temps ! moi qui lutte contre elle avec une ame de fer et des bras d'airain !..
ANGÈLE. Vous, grand Dieu!..
FÉLIX. Mais ne croyez pas que je la craigne... Je me ris de ses efforts, je la provoque, je lui jette le gant, je la défie! Oui, fatalité , je te défie !... ( Se croisant les bras et regardant le ciel. ) Après ! ! !
ANGÈLE. Oh! que cet homme est grand!
FÉLIX. Et maintenant , me direz-vous encore: << Etranger, es-tu propriétaire.'' » Non , mademoiselle , non , je ne suis pas propriétaire ; ce sont les heureux qui le sont... Moi, je suis simple locataire d'un cabinet très-peu garni... à Pontoise... où je suis ma vocation en utilisant les talens que j'ai reçus du hasard.
ANGÈLE. Que faites-vous donc ?
FÉLIX. Je ne fais rien.
ANGÈLE. Comment vivez-vous donc ?...
FÉLIX. Je ne vis pas... je vivote... je me nourris de mes pensées et je m'abreuve d'espérances... j'attends.
ANGÈLE. Qu'attendez-vous?...
FÉLIX. La femme qui doit me compléter, la femme que j'ai rêvée toute ma vie.
ANGÈLE. Vous avez rêvé une femme ?
FÉLIX. Auriez-vous rêvé un homme ?
ANGÈLE. Oh! oui... oui... mais comme vous, j'attends.
FÉLIX. Alors, je vois que nous pouvons nous donner la main... Que dis-je? cette main... si vous saviez à quel bras elle est
attachée et ce bras, de quel corps
d'homme il fait partie... et cet homme quel il est. . . vous détourneriez la tête avec horreur...
ANGÈLE. Oh! inconnu, qui êtes-vous ?
FÉLIX. Vous me demandez qui je suis?
ANGÈLE, effrayée. Juste ciel ! je tremble de l'apprendre.
FÉLIX. Et si je vous disais que je me suis autant inconnu à moi-même que je puis vous l'être à vous-même.
ANGÈLE. Quel mystère !
FÉLIX. Oh! un mystère profond comme
la pensée d'un homme qui n'en a pas
D'autres se nomment Pierre, Paul, Jean...
ANGÈLE. Fi donc !
FÉLIX. Anastase... Jérémie...
ANGÈLE. Bien !
FÉLIX. Antony !
ANGÈLE. Oh ! divii»!... ( A part. ) Se rait-ce lui ?
SANS NOM
FÉLIX. Et pourtant... je surpasse en tout ce héros de la fatalité, cet Oreste en frac noir et en pantalon...
A^GÈLE. Il se pourrait... vous !
FÉLIX. Moi! car Antouy, enûn, s'appelait Antony, et moi... je ne m'appelle pas du tout !.. Jeté dans la vie je ne sais par où, ni par je ne sais qui, j'ignore même quelle est la terre qui porta mon berceau.
ANGÈLE. Vous parlez le français, cependant.
FÉLIX. Vous me flattez; mais ça ne prouve rien.
ANGÈLE , à part. O mon cœur, c'est là lui!... [Haut.) Mais à quel nom répondezvous?
FÉLIX. A aucun... et puisque mon père et ma mère ont jugé à propos de ne m'en pas donner , je ne veux pas en avoir. Quand on veut que je réponde, on me dit Monsieur... quelques-uns me disent IMonsieur Chose... c'est humiliant , n'est-ce pas?.... Eh bien, non! j'aime mieux m'appeler Monsieur, tout court, ou bien. Monsieur Chose, que de porter un de ces noms qui crispent l'oieille.
ANGÈLE. Comme celui de Bonhomme, par exemple ! . . .
FÉLIX , à part. Elle a mis juste le doigt dessus. [Haut.) Oui, comme celui de Bonhomme. Bonhomme!... peut-on s'appeler Bonhomme !... faut-il être absurde pour consentir à s'appeler Bonhomme!...
et ne vaut-il pas mieux, ô femme, je t'en fais juge, ne vaut-il pas inieux porter le poids de la fatalité, ne vaut-il pas mieux être l'homme sans nom que d'offrir à une femme le nom de madame Bonhomme...
ANGÈLE. A la place de ma nièce j'en mourrais de chagrin.
FÉLIX. Oui, c'est le nom de son fiancé.
ANGÈLE. D'où le savez-vous ?
FÉLIX. D'où je le sais ?.. {A part.) Oh ! diable ! [Haut. ) Je l'ai entendu dire à Pontoise.
ANGÈLE. Ah! je préfère mille fois votre nom.
FÉLIX. Parce que je n'en ai pas.
A\GÈLE. Sans doute!.... car moi , dans celte position excentrique , je voudrais choisir le nom de mon époux... il y en a de si beaux dans nos drames et dans nos romans... Gaspardo!... Cosimo!... Angelo!... Frollo !...
FÉLIX. Quasimodo!...
A\GÈLE. Leoni! Hernani!.... Antony !...
FÉLIX. Riquiqui ! 0 femme ! trop heureux le mortel qui recevra de vous un de '
ces noms privilégiés... Oh! s'il m'était permis, à moi qui n'ai ni père, ni mère, ni lieu, ni feu, ni Dieu... si j'osais...
ANGÈLE, à part. Que dit-il ?
FÉLIX. Je suis un insensé, n'est-ce pas? Oh ! dites que je suis un insensé!
ANGÈLE. Je ne me permettrai pas...
FÉLIX. Dites-le!... oh! dites-le!...
ANGÈLE, se récriant. Monsieur...
FÉLIX. Par pitié ! . . . par grâce ! . . .
ANGÈLE, tendrement. Insensé !
FÉLIX. Encore...
ANGÈLE, p/a5 tendrement. Insensé!
FÉLIX. Merci! vous êtes bonne,
vous !..
ANGÈLE. Oh ! oui...
FÉLIX. Et cependant, s'il dépendait de vous de me rendre le plus heureux des hommes, vous me repousseriez.
ANGÈLE. Non, ne croyez pas, inconnu!..
FÉLIX. Oh ! oh! force des préjuges !... parce que je vous serais toLalement inconnu... parce que je n'aurais ni profession, ni papiers, parce que je serais sans nom , vous me défendriez de donner le mien à celle qui m'est chère !
ANGÈLE , à part. Oh ! plus de doutes, c'est lui que j'attendais.
FÉLIX. La fatalité a tracé autour de moi un cercle de malédictions que je ne pourrai jamais franchir.
ANGÈLE. Pourquoi désespérer ?. .
FÉLIX, d'un air sombre. Mais je sais ce qui me reslc à faire...
ANGÈLE. Arrêtez!... oh! arrêtez, monsieur monsieur Chose!... vos jours
n'appartiennent pas seulement à vous!...
FÉLIX. Que dites- vous?...
ANGÈLE. Craignez, en en tranchant le cours , de supprimer à la fois deux existences.
FÉLIX. Deux existences !
ANGÈLE. Une d'homme et une de femme !
FÉLIX. Une femme ! une femme s'intéresserait à moi!...
ANGÈLE. De toutes les forces de son âme! .. oui... oui... homme sans nom ! c'est votre position sociale qui la touche cette femme... Ah ! si elle n'avait pas une famille ?.. .
FÉLIX. Une famille... qu'est-ce qu'une famille!...
ANGÈLE. Sans doute... mais si l'établissement de sa nièce voulait qu'elle reste fille... cette femme.
FÉLIX. Ainsi donc , si cette femme était libre...
ANGÈLE. Ah ! si elle était libre !...
MAGASFN THEATRAL.
FÉLTX. Si l'établissement de sa nièce devenait impossible...
ANGÈLE. Que dites-vous ?
FÉLIX. Le hasard est si grand ! peutêtie le prétendu déplaira-t-il.,.
ANGÈLE. Cela ne ferait rien... La mère est remplie de préjugés, et une fois sa parole donnée , il faudrait qu'on découvrît les plus fortes charges. . .
FELIX. Eh bien! si cela arrivait?
ANGÈLE. Oh I alors..... mais silence! ... voici ma nièce...
Elle va au-devant de Juliette.
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