‹ Magasin théâtralChapitre 1644 sur 1711 · SCENE XII · texte numérisé non relu

SCENE XII

Les Mêmes, MONTALAIS.

MONTALAIS

Et pourquoi donc fuirais-je? quel crime ai-je commis et de quoi m'accuse- t-on ?

LE CONSEILLER

Vous le saurez bientôt; mais écoutez. Un événement aussi cruel qu'inattendu vient d'arriver... MONTALAIS, avec un grand sang-froid.

Vous voulezparler de la mort de M. de Rosebois!

LE CONSEILLER

Quoi ! vous savez déjà !...

MONTALAIS

Inquiet de ne pas voir paraître le marquis, je suis entré dans son appartement à l'aide de cette double clef. Il venait d'expirer, laissant sur une table, près de lui, un billet à peine commencé et dans lequel j'étais nommé. J'aurais pu le soustraire et le détruire; je m'en suis bien gardé, car je veux que le mystère qui règne ici soit éclairci, que la vérité se fasse enfin jour, et que mou in-

nocence soit hautement reconnue. Les quelques lignes de M. de Rosebois devaient éveiller votre curiosité et me mériter les honneurs d'un prompt interrogatoire. Il paraît que je ne me suis pas trompé. Monsieur le conseiller, je vous attends.

LE CONSEILLER

Vous rappelez-vous bien les derniers mots tracés par le marquis?

MONTALAIS

Très-bien... Cependant si vous vouliez avoir la bonté de les lire.

LE CONSEILLER, lisant.

« Je succombe à mes remords. Le poison va me » soustraire au déshonneur. Je veux employer » mes derniers momens à retracer les événemens » qui m'ont précipité dans l'abîme. Ce sont les » conseils de Montalais qui m'ont perdu. C'est » lui qui a tout inventé , tout préparé, tout exé- » cuté... Il est...» Là il s'est arrêté, frappé par la mort qu'il ne croyait pas si prompte.

MONTALAIS

Eh bien, vous, monsieur le conseiller, qui avez cru venir dans ce château pour signer le contrat de mariage de votre fille, et qui procédez maintenant à une enquête judiciaire ; vous, monsieur le docteur, qui condamnez si promptement vos malades et qui vous mêlez de justice plus promptement encore, savez-vous seulement pourquoi le marquis s'est donné la mort?... [Moment de silence.) Vous l'ignorez... Eh bien ! moi je vais vous l'apprendre. Le marquis s'est tué parce qu'il avait emprunté, ou plutôt volé à la fortune de son pupille cinq cent mille francs qu'il a follement dissipés.

LE CONSEILLER

Cinq cent mille francs!

Tout autant; le fait est facile à vérifier. Le jeune duc mort, le marquis devait rendre ses comptes de tutelle, et sa perte était certaine. Je voulus le sauver ; je courus chercher à Paris un jeune homme sans parens, abandonné, et dont la ressemblance avec le duc était telle que moimême j'étais resté immobile de surprise en le voyant. Après l'avoir plongé dans un profond sommeil, je l'amenai dans cette chambre, et j'allais le substituer au duc que M. le docteur Delmar avait laissé pour mort, quand le duc, en dépit de ma prévision et des ordres de messieurs les médecins, revint à la vie I Que faire?... Je séquestrai mon duc d'emprunt dans cet appartement ignoré, et après l'avoir endormi de nouveau, je le ramenai à Paris, et je l'abandonnai non loin du Bourget, en lui laissant quelques pièces d'or. Tout ce qui s'est passé depuis m'est étranger. Un jeune homme, dit-on, a été trouvé assassiné au Bourget; ce jeune homme est la parfaite image du duc. Tout porte à croire, et c'est même probable, que c'est le malheureux que j'ai ramené à Paris. Mais suis-je donc son assassin ? Et pourquoi aurais-je commis ce crime? Pour m'emparer de l'or que je lui avais donné î Est-ce

probable? Pour m'assurer son silence? Mais il ignorait où il avait été conduit, le rôle qu'il devait jouer, et ne connaissait que moi. On n'assassine pas sans motifs , et je n'avais aucun naotif pour assassiner.

LE CONSEILLER, uprès un silence.

Et comment expliquez-vous l'étrange aveu échappé à madame Verdier, qui reconnaît en vous le père d'un enfant qui l'a quitté depuis long-temps, et que son cœur de mère redoute d'avoir trouvé dans la victime du Bourget?

MONTALAIS

Une femme se présente au Chàtelet ; elle cherche son enfant : à la vue du malheureux assassiné, elle s'écrie: C'est lui!... C'est mon fils!... Puis elle balbutie, regarde encore, et finit par ne plus pouvoir affirmer ce qu'elle avait d'abord dit. M. le docteur, qui se trouvait là, s'écrie à son tour : Moi aussi je l'ai connu. C'est au château de Verneuil que je l'ai vu. Là-dessus tous les deux se rendent ici, s'introduisent furtivement. M. le docteur demande à grands cris le duc , et ce duc qu'il a laissé à l'agonie ou qui a été tué au Bourget, paraît devant lui plein de vie et de santé. Mais n'importe, ils ont eu connaissance de «et appartement mystérieux. Plus de doute, c'est dans ce château que le crime, qui occupe tout Paris, a été commis . De là, la scène à effet lors de la signaiure du contrat de mariage, l'apparition fantestique de madame ( il montre M'^' Verdier), qui, ô nouvelle surprise! jette les yeux sur moi et daigne me reconnaître comme son séducteur, l'homme qui l'a abandonné , le père de son fils. {Moment de silence. ) Moi! j'aurais un, fils... J'apprendrais qu'il est tombé sous les coups d'un assassin... et je resterais froid et insensible!... Et mon cœur de père ne trahirait pas ma douleur, mon désespoir ! non . messieurs, c'est impossible.

LE CONSEILLER

Maiâ, dites-moi, si le jeune homme que vous avez conduit ici, et que vous avez ensuite abandonné sur la route du Bourget, se présentait à vos regards, vous n'hésiteriez pas à le reconnaître? MONTALAIS , avec fermeté.

Non, monsieur. Je ne saurais me tromper, et je regrette bien qu'il ne me soit plus permis de m'assurer si en effet la victime du Bourget... mais il est trop tard !

DELMAR , indiquant l'alcôve.

Il est trop tard? Détrompez-vous! regardez.

Les riJeaus de Talcôve s'ouvreni et laissent voir rimage d'Adrien, en cire, le mannequin est assis dans un fauteuil en iace du public Léon a remonté la scène et se trouve non loin du portrait d'Adrien. Tous les personnages sont saisis d'etonnemenl. Au fond, des soldats de raarécliaussée,

LCCIE.

Ciel!

LÉON, à part, au derniey degré du désespoir. O mon père ! Mon père !.. .

Ujme VERDIER , à part.

Je respire à peine.

MONTALAIS

C'est lui, c'est lui.

DELMAR, à Montalais.

Vous reconnaissez le jeune inconnu amené par vous ici et reconduit par vous à Paris ?

MONTALAIS

Oui.

DELMAR

Vous l'affirmez ?

MONTALAIS

Je l'affirme.

DELMAR

Eh bien ! c'est donc le duc de Verneuil qui est mort assassiné, car celui qui est mort assassiné n'est autre que l'enfant élevé par M™« Verdier, et l'enfant élevé par M™^ Verdier, c'était le duc de Verneuil !

MONTALAIS

Hein!

DELMAR

Oui, cette femme abandonnée il y a dix-sept ans par son séducteur , puis conduite à la même époque au château de Verneuil pour y élever en secret l'enfant du duc, cette femme, en quittant ces lieux, avait substitué son propre fils à l'enfant qui lui était confié !

MONTALAIS

Que dites- vous!... l'enfant élevé dans ce château pendant di!L-sept ans sous le nom de Léon...

DELMAR

C'était Adrien.

MONTALAIS

Ah ! misérable que je suis, j'ai tué mon filsl

j^me VERDIER.

Ton fils I

MONTALAIS

Le voilà!... J'ai frappé dans les souterrains de ce château celui qui jusqu'alors avait porté le nom de duc de Verneuil i

Mme VERDIER.

Ah! malheureuse! mon fils est mort!

Merci, mon Dieu ! je ne suis pas le fils d'un assassin!...

LB CONSEILLER

Le coupable s'est trahi lui-même... ( Aux soldats. ) Qu'on s'assure de cet homme.

Les soldais entourent Montalais qui est toraLi' sur un

siège, anéanti par son désespoir.

jjme VERDIER.

Mon Adrien , mon fils, du haut des cieux jette un regard sur nous ! prie pour ton père, ô mon fils... et pardonne à ta mère !

FIN

Paris, — Imprimerie de M""* veuve Dondey-Dupré, n\e Saint-Louis, 46, au Marais.

LA FILLE DU CIEL

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