‹ Magasin théâtralChapitre 467 sur 1711 · MONTALTE, LE GOUVERNEUR DE ROME · texte numérisé non relu

MONTALTE, LE GOUVERNEUR DE ROME

LE GOUVERNEUR

Monseigneur, de la part du saint office...

MONTALTE, avec calme.

Qu'y a-t-il, monsieur le gouverneur?

LE GOUVERNEUR

Le condamné Ranuccio demande à parler à monseigneur...

MONTALTE, très-étonné^ A moi?

LE GOUVERNEUR

A vous-même.

MONTALTE

Et pourquoi?

LE GOUVERNEUR

Nous l'ignorons.

MONTALTE, après une pause.

Qu'il vienne. {Le Gouverneur sort.) Que peutil me vouloir ? {Entre Ranuccio, pâle ei brise ; il

L'ABBAYE DE CASTRO

marche avec peine, soutenu par deux sbires, qui le conduisent jitsqu'au fauteuil.) Quelle pâleur effrayante!... serait-ce déjà la crainte de la mort? BANDCCIO, s' appuyant sur le dos du fauteuil; au chef des sbires.

Vous êtes bien sûrs que je ne m'enfuirai pas, vous autres ; laissez-moi donc seul un moment avec monseigneur.

Le chef des sbires se relire au fond avec ses hommes , et se promène dans la galerie ; il doit reparaître de temps en temps.

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MONTALTE, RANUCCIO, les Sbires, au fond dans la galerie.

RANCCciO, appuyé sur le dos du fauteuil; à part. A nous deux, mon petit béquillard !

MONTALTE, froidement.

Parlez, que me voulez-vous ?

RANCCCio, aprûs une pause.

Monseigneur me reconnaît bien ?

MONTALTE

Vous êtes Ranuccio.

BANDCCIO.

Monseigneur sait-il que je suis condamné?

MONTALTE

On vient de me l'apprendre.

RANCCCIO.

A une mort un peu compliquée... mais ce n'est pas l'affaire. Monseigneur sait-il aussi qu'un nouveau personnage compromis dans l'attaque du couvent vient d'être découvert?

MONTALTE , étonué.

Comment?

RANUCCIO, appuyant.

Par un billet que j'avais eu l'imprudence de conserver sur moi.

MONTALTE, froidement.

Et ce billet?

RANOCCIO.

Est signé du père Anselme.

MONTALTE, après un léger mouvement.

Et connaît-on ce père Anselme?

RANUCCIO, l'examinant.

Ah ! voilà ce qu'on voudrait bien savoir, et ce qu'on ne sait pas. [Léger mouvement de Montalie.) Mais je le sais, moi.

MONTALTE

Vous!

RANUCCIO.

Et vous avouerez, monseigneur, que, pour racheter une vie à laquelle on lient toujours un peu, [appuyant] il serait tentant de le livrer... [baissant la voix) surtout quand on est si près de lui...

MONTALTE, apriJs Une pause.

Expliquez-vous.

RANUCCIO.

Cela ne vous parait pas assez clair?

MONTALTE

Que pouvez-vous donc croire?

RANUCCIO, résolument.

Que c'est vous, monseigneur.

MONTALTE, souriant, sans montrer la plus légère émotion.

Moi !. . , Ah ! voilà une idée qui n'est venue qu'à vous !

RANUCCIO, vivement.

Ah ! c'est que personne n'avait autant d'intérêt à la trouver que moi. La première fois que j'ai entendu le nom du père Anselme, c'est vous qui l'avez prononcé ; quand il s'est présenté pour marier Jules et Hélène, vous seul pouviez savoir qu'ils étaient réunis ; ces secours répandus sur notre route pendant notre exil, ces avis mystérieux, anonymes, dont le dernier, à notre arrivée en Italie, était un piège, tout cela vient de la même main... Enfin, ce billet trouvé sur moi, c'est encore vous qui l'avez jeté à Sciotti par la fenêtre du corps-de-garde de bravi... [Dénégations de Montalte.) C'est vous '....carvousvouliez sortir... [Montalte tousse et se courbe davantage.)Oh\ vous allez me dire que le père Anselme était droit et vert , et que vous êtes courbé par l'âge et la maladie ; que sa démarche était assurée, et que vous boitez ; que sa voix était ferme, et que la vôtre est chevrotante... tout cela est vrai, comme il est vrai qu'il y a là-dessous un mystère que je ne devine pas, et [observant Montalte qui est impassible) que l'Inquisition éclaircirait mieux que moi peut-être... Pour conclure, êtes-vous une âme damnée des Campireali? êtes-vous un bon ange déguisé?... vouliez-vous nous perdre? vouhezvous nous sauver? je ne suis pas assez fin pour déracler tout cela ; [avec force) mais ce que je sais, ce que je sens, ce dont j'ai la conviction, c'est que vous êtes le père Anselme, et, la tête sous le couteau, la main sur le Christ, je le jurerais...

Un silence.

MONTALTE, qui pendant tout ce couplet est resté

impassible, se tournant vers lui avec le plus

grand sang- froid.

Et par ce serment, si vous perdiez tout? RANUCCIO, vivement.

Eh bien! alors, monseigneur, cartes sur table; car encore faut-11 que je sache pourquoi je me tairai. Pour ne pas déchirer le voile qui vous couvre, vous avez donc un bien grand intérêt? MONTALTE, sc rapprochant et après avoir regardé autour de lui.

Oh! oui, un intérêt puissant, sacré lune sainte vengeance, que je poursuis depuis quatorze ans! mais avant tout, deux innocens à sauver, et je ne puis le faire, Ranuccio, qu'à une condition; c'est que le secret me sera gardé deux jours encore! RANUCCIO, très-vite.

Et ces innocens?

MONTALTE, même jeut

Jules et Hélène.

RANDCCIO, très-vite.

Et il VOUS faut deux jours ?

MONTALTE, même jeu.

Deux jours !

RANUCCIO, avec feu.

Et vous les sauverez?

MONTALTE, de même.

Je le jure, et tu vas voir si je puis violer mon serment. {Avec feu.) Ce Peretti, ton frère d'armes, ce Peretti, dont tu aimes le fils parce que tu aimais le père, ce Peretti enfin, lâchement assassiné par les Orsini...

RANtJCCIO.

Ce Peretti, c'était mon frère !...

RANUCCio, 56 soulevant.

Votre frère! {Il retombe sur la chaise en contcmpluni avec une joie muette Monlalte, qui lui fait signe de se taire.) Oh! à présent je vous crois... à présent je vous comprends... je n'ai plus besoin d'autre garantie au monde... vous les sauverezl {Aux gardes.) Et maintenant, qu'on me ramène.

MONTALTE

Oîi donc?

RANUCCIO, retombant assis, en écartant son manteau, qui laisse voir ses jambes couvertes de linges sanglans.

A la torture !

MONTALTE

A la torture, grand Dieu !

RANCCCio, souriant en baissant lavoix.

Ils veulent savoir qui est ce père Anselme.

MONTALTE

Vous n'irez pas, vous n'irez pas!... j'aime mieux tout révéler.

RANUCCio, l'arrêtant.

Et qui sauvera Jules et Hélène? {Bruit sur la ■place.) Quel est ce tumulte?

Monlalte va à la croisés.

CRIS , au dehors.

Plus d'interrègne! la (in du conclave!

MONTALTE, regardant à la fenêtre.

C'est Jules, Jules à la tcte du peuple!

Jules ! oh! je savais bien qu'il ne nous abandonnerait pas!

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