DONA JUANA, BÉATRIX
DONA JUANA , à la fenêtre.
Encore cet homme devant ma fenêtre... C'est le même qui me suit opiniâtrement depuis longtemps déjà.
BÉATRLX.
Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela, Senora,
gouverneur espagnol , inspire de l'amour à un jeune homme?
DONA JUANA
Mais ce n'est pas un jeune homme , c'est un chevalier de Malte... Comment supposer qu'il veuille faire la cour à une femme?
BÉATRIX
Pourquoi pas?
DONA JUANA
que la plus jolie femme de Païenne, la fdle due^ Oh! il n'oserait, luil.. Il est vrai que da)i3
LA CROIX DE MALTE
les réunions d'étiquette que mon père a don- <^j'ai si peu d'espoir de ramener mon père à des
nées dans ce palais , et auxquelles il assistait son regard était toujours fixé sur moi ; plusieurs fois il s'est approché comme pour m'adresser la parole, mais je l'ai toujours évité... Je ne sais, cet homme m'épouvante d'autant plus que je ne puis deviner dans quel but il me cherche et m'épie sans cesse.
BÉATRIX
C'est qu'il guette l'instant favorable pour vous trouver seule , et pour le motif que je vous ai dit.
D0>A JUANA
Quoi! tu es certaine...
BÉATRIX
Pas plus tard que ce matin , il m'a donné de l'argent pour l'introduire ici, quand votre père serait absent.
DONA JUANA
Et tu as refusé.
BÉATRIX, à part.
Non de prendre l'argent. (Haut.) Mais de l'intioduire. D'ailleurs , quand même il ne serait pas chevalier de Malte, il perdrait ses pas... Votre cousin don Léon de Cabrera a marché plus vite que lui.
DONA JUANA
Ah! oui, Béatrix... et je suis déjà bien coupable !.. J'ai consenti à voir mon jeune parent à l'insu de mon père, à le rencontrer aux promenades... Mais toi, qui es toujours là, tu sais quelle est mon excuse. Le pauvre gentilhomme est repoussé par mon père de notre famille, et pourtant il n'a plus que Jious au monde ! Qui ne s'intéresserait à tant de bonté , de candeur et de souOrance.
BÉATRIX
Et vous l'aimez par esprit de conciliation, vous avez donné votre cœur pour unir deux familles.
DONA JUANA
C'est qu'il faut convenir que mon père est bien injuste!.. Il a un neveu à Païenne, qui est, dit-on, un très mauvais sujet... eh bien ! il consent à le recevoir... il lui ouvre sa maison, il paie quelquefois ses dettes... tandis qu'impitoyable pour l'autre , son neveu d'Espagne , qui a tant de droits à son estime, il n'a jamais voulu entendre parler de lui.
BÉATRIX
Oui... mais Dieu est juste , et il a envoyé à l'honnête jeune homme une bien charmante compensation, et je lui ai promis de l'introduire ici... 11 n'a eu besoin de me rien donner pour cela, lui...
Ici! mais quand donc?
BÉATRIX
Mais... aujourd'hui, à l'instant même, et aussitôt que Monseigneur le gouverneur sera parti... et, tenez, dans ce moment, votre père monte à cheval... le voilà qui sort de la grande cour.
DONA JUANA
Quelle imprudence !.. si mon père...
BÉATRIX
Soyez tranquille... je ferai bonne garde.
DONA JUANA
11 n'importe , ma bonne Béatrix , tu as tort ; ^^
sentimens plus justes !..
BÉATRIX
Ah! Senorà!., Si vous aviez vu ses larmes, son désespoir...
DONA JUANA
Il pleurait?.. Ah ! tu as bien fait, alors...
(On frappe à une petite porte à gauc4ie.) BÉATRIX.
Le voici !
DONA JUANA
Ouvre-lui, puisqu'il le faut ; mais qu'il ignore, jusqu'à des temps meilleurs , tout ce que j'éprouve pour lui. (Béatrix sort.)