DON BALTHAZAR, DONA JUANA
DON BALTHAZAR
Oh ! je pourrai encore lever le front! DONA JUANA , à part, en entrant.
lime semble plus calme et moins triste, à présent... Le moment e.-t peut-être favorable... essayons !
DON BALTHAZAR, apercevant Jiiana.
Juana!.. (A part.) Je n'avais pas songé à elle; il faut que je la prépare... mais ne l'inquiétons pas sur les jours de don Luis... (Haut.) Te voilà, ma fille ; j'ai à te parler.
DONA JUANA
A moi , mon père ? (a part.) Mon Dieu! saurait-il qu'en secret... ah! je tremble malgré moi !
DON BALTHAZAR
Juana , voici le moment oii je dois songer à ton avenir, à ton mariage... (Mouvement de Juana.) Et, puisque l'occasion que je cherchais se présente...
DONA JUANA
O mon père ! je vous en supplie , attendez encore pour me séparer de vous. (A part.) Être à un autre qu'à Léon...
DON BALTHAZAR, à part.
Je ne m'attendais pas à cette résistance. (Haut.) Juana , voire langage m'étonne , songez qu'il suffit de la volonté d'un père...
DONA JUANA
Oh! vous ne me l'imposerez pas!
DON BALTHAZAR
Peut-être, si vous m'y forcez. ]\Iais, avant, je te dirai, ma fille... si, pour acquitter envers un de tes parens une dette immense , une dette sacrée...
DONA JUANA
Une dette envers un de nos parens !
DON BALTHAZAR
'^' Oui , une dette acquise à une réparation.
LA CROIX DE MALTE
DONA Jl'ANA.
A une réparation! (a part.) Mais c'est de Léon qu'il s'agit !
DO^' HALTHAZAR.
Si j'ajoutais que je n'avais pas cru , jusqu'à présent , ce mariage possible.
DONA JUA>A , à part.
Oh ! tout s'explique ! (Haut.) Et celui que vous me destinez...
BON UALTHAZAR.
Est assez proche parent des d'Ayamonte pour me succéder dans mes charges, dans mes dignités, dans ma fortune qui, du moins, ne sortira pas de ma famille.
. DOXA JUANA , à part.
Plus de doute ! c'est lui ! c'est Léon , dont il a appris l'arrivée à Palerme... Oh! que je suis heureuse !.. (Haut.) Mon père !
DON BALTHAZAn.
Ainsi donc , si , pour s'acquitter de cette obligation , ton père avait besoin de disposer de ta main , tu la donnerais sans hésiter?
D0>A JUANA
Oh ! avec bonheur, mon père ! avec bonheur ! Je le jure devant Dieu !
DON BALTHAZAR, Tembrassant.
Bien, mon enfant! je reçois ton serment, et u ne serais plus une d'Ayamonte si tu y manquais.
DO:\A JUANA
Mais, mon père , vous savez donc...
DON BALTHAZAR
Silence ! on vient, (tu domestique paraît.) Ce n'est pas lui !
LE DOMESTIQUE
Monseigneur, unroiUTier extraordinaire, expédié de .Naples par le vice-roi , attend votre seigneurie dans son cabinet.
DON BALTHAZAR
Un courrier du vice-roi?.. Peut-être ma nomination de gouverneur à Naples!.. A bientôt, ma lille , à bientôt ! (il sort.)
SCENK Yll.
DONA JUANA; puis ALTAVILLA.
DONA JUANA
Oh ! oui ! c'est à Léon que mon père veut me donner... C'estle repentir de sa conduite avec la mère qui lui impose cette dette envers le (ils ! Ah! plus d'inquiétudes, plus de tom-niens!.. (On frappe à la petite porte masquée.) On frappe à la porte par où Léon a été introduit ce matin... Ce ne peut être que lui... il revient sitôt, quelle imprudence! mais je suis trop heureuse pour lui en vouloir... Je puis bien lui dire à présent ce que je lui aurais écrit tout à l'heure. (Elle va ouvrir; paraît Altavilla en brillant costume de chevalier de Malte; dona Juana recule épouvantée.) Ciel ! encore cet homme!
ALTAVILLA , la saluant profondément.
Pardonnez, Senora, si c'est don Ottaviod'Altavilla qui se présente, et non un autre... Mais enfin , depuis assez long-temps je cherche cette occasion... Ce matin, en guettant le» moment où je pourrais vous parler sans témoins... j'ai e^
•^ découveit cette entrée secrète en voyant un autre en profiter... Elle était restée ouverte par I hasard... A présent, il est bien juste que ce soit mon tour.
DONA JUANA
Seigneur, ce nest pas à moi, sans doute, que s'adresse votre visite?
ALTAVILLA
Si fait... c'est à vous; seulement cen'estpoint par moi qu'elle devait être faite... Vous voyez que j'en ai appris assez pour avoir le droit d'être écouté.
DONA JUANA
Et que pouvez-vous avoir à me dire, qui motive votre présence dans la maison de mon père ?
ALTAVILLA
J'y suis venu pour vous rendre un service... Écoiitez-moi:ll est deux gentilshommes qui vous suivent partout comme si votre ombre était divisée , l'un est admis à vous parler, l'autre pas même à vous entrevoir. L'un franchit en secret votre porte, et l'autre y reste ouvertement... Celui qui reste à votre porte, c'est moi; quant à l'autre, c'est...
DONA JUANA
Oh ! de grâce, Seigneur...
ALTAVILLA
Je vois qu'il n'est pas besoin de dire son nom ; nous le savons tous deux. Ces deux gentilshommes vous aiment.
rONA JUANA.
Quoi ! vous osez?.. Avez-vous donc oublié la croix que vous portez ?
ALTAVILLA
Non , Senora ; mais comme en mettant la croix de Malte sur mon berceau , on ne m'a pas désensorcelle de toutes les passions humaines, j'ai dû chercher à reprendre un peu dans mon existence des droits qui ne me laissassent pas trop me repentir d'avoir eu l'idée malheureuse de venir au monde après mon frère aîné. Amoureux souvent, je dois l'avouer en toute humilité, cette fois, je me contente d'être jaloux , mais vous ne trouverez pas mauvais que je me rattrape un peu sur la manière.
DONA JUANA
Ah! c'est infâme!.. Un chevalier de Malte!..
ALTAVILLA
Je vous répète , Senora , que ce chevalier de Malte s'est conservé le seul droit d'être jaloux, et qu'il en usera largement... Dèscejour, il veille sur vous comme l'avare surson trésor, et il s'est promis la satisfaction de se défaire, n'importe à quel prix ou par quel moyen, de quiconque sera bien accueilli de vous, époux, fiancé ou amant; fut-il le plus cher de ses amis... C'est un serment qu'il s'est juré à lui-même, et ceux-là il les tient toujours, car il les fait en connaissance de cause. Senora , si votre jeune adorateur réussit , il est mort!.. Que voulez-vous?., ce sera une petite consolation, et on n'est pas en ce monde pour se tout refuser... Si vous n'êtes point à moi, du moins je vous garantis que vous ne serez à personne... Vous prévenir du danger qui menace une existence qui vous est si chère, c'est, je crois, vous rendre un service ; et voilà pourquoi e suis venu , espérant que vous ne me forcerez