SCÈNE VI
Les Mêmes , les Membres du Chapitre.
(Le Prieur monte sur un trône élevé de trois marelles, les Commandeurs et les Chevaliers se rangent autour de lui.)
Voici les titres et parchemins qui prouvent que la noblesse de don Léon de Cabrera remonte à plus de deux siècles dans ses quatre familles, comme le veulent les statuts de l'ordre, et qu'aucune de ces familles ne descend de juifs ou de mahométans. Voilà le reçu des 333 écus d'or pour droit de passage, et faisant don de tous ses biens à l'ordre , le novice n'a gardé que 100 écus d'or pour s'équiper. le prieur.
Don Léon de Cabrera , èles-vous sufiisamment instruit des devoirs (pie vous itnpose Tordre dans lequel vous voulez entrer ?
j^ don LÉOX.
Le chevalier Altavilla, mon parrain, ne m'a i ieu laissé ignorer à cet égard.
le prieur.
Ainsi, vous savez que le chevalier de Malte est le défenseur de l'église , le champion des femmes, veuves et orphelins... (il prend une épéc nue.) Vous ne tirerez cette épée ni pour vous ni pour personne au monde que de l'ordre de vos chefs et pour la défense de la Foi... En mettant la pointe de ce glaive sm* votre cœur , je vous montre que vous donnez votre âme à Dieu et votre corps aux dangers pour son service. Vous renoncez à tous les biens de la terre , vous abandonnez les vôtres... la religion ne vous oflVe en échange que pain et eau que voici , simple vêtement que voilà , travail et peines qui augmenteront de jom- en jour. Persistez-vous ?
DON LÉON
Je persiste.
Dès cette heure , abjurez votre liberté tout entière devant vos supérieurs, quels qu'ils soient... s'ils l'ordonnent, vous jeûnerez quand vous aurez faim, vous veillerez quand vous aurez sommeil , vous fuirez quand vous voudrez combattre , et pour vous annoncer les humiliations que vous souffrirez sans murmure et sans vengeance , devant si noble compagnie , je vous jette mon gant au visage, (il lui jette son gant.) Don Léon de Cabrera , persistez-vous ?
DON LÉON , après un silence.
Je persiste.
LE PRIEUR
Y a-t-il une femme au monde à laquelle vous soyez uni en mariage , ou à qui vous ayez promis votre foi?
DON LÉON
Non.
LE PRIEUR
Eh est-il une que vous aiçiiez encore ? DON LÉON, après un instant de silence.
Non.
LE PRIEUR , prenant la robe de réception.
Ce vêtement est le simulacre de celui que saint Jean-Baptiste, notre patron , portait dans le désert. Cette croix nous a été ordonnée blanche en signe de pureté... vous devez la porter ostensiblement en tous lieux et ne la quitter jamais... ce vêtement doit être votre linceul... Don Léon de Cabrera , il en est temps encore , n'avez-vous pas un regret... n'aurez- vous pas un remords... (jne dernière fois, persistez-vous?
DON LÉON
Plus que jamais , je persiste.
Selon l'usage, nous allons prier Dieu pour qu'il vous éclaire... priez-le avec ferveur, don Léon, car ce moment est le dernier de votre liberté.
(Ils se mettent tous à gcnoiiv cl prient à vois basse; au même instant, raiidolfo paraît sous le costume d'un servant et va droit à Altavilla. ) j ALTAVILLA, de même.
I Eh bien? as-tu prévenu don Luis? j PANDOLFO, de même.
1 Mon coup de miséricorde, juste le temps dt* cç^ demander pardon à Dieu.
ik
LA CROIX DE MALTE
ALTAVILLA , de même. <"
Ce soir, ici, dans cette salle, j'y suis de veille toute la nuit, tous seront retiix's dans leurs cellules , je te prêterai le surplus de l'argent. PANDOLFO , de même.
Ce soir?., mais je na puis rester ici sans risquer d'être reconnu... comment ferai-je pour rentrer ?
ALTAVILLA, de même.
Prends cette clé... c'est celle de la petite porte du côté de l'hôpital.
PANDOLFO, de même.
Bien. (Il sort. )
ALTAVILLA, à part.
Elle est veuve , mais don Léon.
(Tout le monde se lève. )
DON LÉON
Je suis prêt à prononcer mes vœux.
ALTAVILLA , à part.
Enfin !
(11 se hâte de faire apporter l'Évangile ; fait mettre don Léon à genoux , la main étendue sur l'Évangile. )
LE PRIEUR, à part.
Il le faut! ô mon Dieu! donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout.
DON LÉON , prononçant le serment.
Moi , don Léon de Cabrera , jure et promets au Tout-Puissant, à monseigneiu' saint Jean- Baptiste, notre patron, moyennant sa grâce, de garder vraie obéissance à celui qui me sera commandé par Dieu et ma religion , de vivre sans biens qui m'appartiennent, et observer mes trois vœux, ainsi qu'il convient à tout vrai chevalier de Malte.
LE PRIEUR, s'avance tandis que don Léon est toujours à genoux ; il le frappe trois fois du plat de l'épée.
Je vous fais chevalier au nom du Tout-Puissant, de monseigneur saint Jean-Baptiste, notre patron, et de monseigneur saint Georges, vigilant et pacifique en l'honneur de la chevalerie. (Il le relève et lui ceint l'épée. On revêt don Léon de la robe où est brodée la croix ; le Prieur lui met une corde au cou. ) Je vous mets cette croix au côté gauche, près du cœur, pour que son amour seul le fasse battre désormais , et je vous laisse la main droite libre pour la défendre. . . je vous lie au cou ce cordon en signe de servitude. Chevalier don Léon de Cabrera, vous avez dit adieu à toutes les passions , à toutes les fragilités de l'humanité... Une barrière éternelle c,st entre vous et le monde... vous pouvez la franchir comme un combattant , comme an voyageur, mais pour revenir dans nos cloîtres ; votre patrie est entre ces murs, votre tombe au-dessous, votre avenir au-dessus; vous n'êtes plus un homme , vous êtes un soldat de Dieu !.. (Il tombe afljiibli sur son trône; les chevaliers entourent don Léon et lui donnent l'accolade. )
ALTAVILLA, à part.
El de deux! mais au lieu de coûter de l'argent, ceci en rapporte.
LE PRIEUR , descendant de son trône, à part. Oui, c'est cela!., je fus autrefois son ami... il prendra pitié de mes remords... il comprendra mes inquiétudes... (Haut. ) Chevalier Altavilla , e«?p vous coWier une mission,,, qui renti'e dans les
' c'est votre tour d'être envoyé en mission... vous allez me suivre à l'instant, attendre les dépêches que je vais vous donner , et partirimmédiatement après les avoir reçues.
ALTAVILLA
Mais , Monseigneur , oubliez-vous que je suis de veille ce soir dans cette salle?
LE PRIEUR
Je vous en dispense.
ALTAVILLA , à part.
Et Pandolfo qui doit venir ce soir pour chercher... Oh ! après tout, il n'y perd qu'une banqueroute, et sa complicité me répond du silence... (Haut.) Et où m'envoie le révérend Prieur ?
A Rome.
ALTAVILLA, à part.
On y va et on en revient par Naples, et Juana qui va habiter cette capitale... (Au Prieur.) Monseigneur, je suis prêt à vous obéir... je vais tout préparer pour mon départ... et vous retrouver immédiatement. ( Il sort. )
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