GIULIO, LAURE
LACBE, entrant, et apercevant Giulio.
Enfin, vous êtes venu! oh! combien je vous ai attendu!
GICLIO, la baisant au front.
Comment avez-vous passé le temps depuis que je vous ai vue?
LABRK.
Tristement; vous le savez, je n'ai de joie qu'en votre présence!
GICLIO.
Je vous en remercie, bel ange.
LACRE.
Mais toutes mes joies sont courtes et rares comme vos visites.
GICLIO.
Je viendrais plus souvent si j'avais plus de temps; mais si vous saviez, Laure, comme les heures, les jours, les semaines s'envolent!... j'ai des obligations dont je suis esclave; ma vie s'écoule au milieu de mille soins qui m'ôtentà moimême; je ne m'appartiens pas.
LAURE, s'asseyant sur un coussin à ses pieds. Ne vivrez-vous donc jamais pour vous et un peu pour moi? Ne renoncerez-vous donc pas à ces chaînes si lourdes que vous traînez toujours avec plus de fatigue et d'esclavage ?
GIUHO.
Oh! il y en a pour long-temps encore, et peutêtre mourrai-je à la peine!
Mais pourtant tu n'es pas heureux ainsi, Giulio! Tes jours se passent dans je ne sais quelles arides et pénibles occupations ! Et quel est le but de tant d'efforts? que veux-tu de plus que ce que tu as? Vois comme ta vie serait bonne ici, avec moi et ta fille 1 N'est-ce pas, Giulio que tu voudras vivre enfin pour nous deux?
GICLIO, souriant.
Plus tard.
LAURE
Plus tard... Y a-t-il du nouveau à la cour?... Quitterons-nous bientôt Saint-Germain?
GICLIO.
Pas avant le nouvel an, je crois; le cardinal de Richelieu est fort mal de sa toux ; il change à wie d'œil, le pauvre homme! il y a des paris qu'il n'ira pas aux fêtes de Noël.
LACRE.
Ce sera un grand politique de moins en ce monde; et le roi aura grand'peine à démêler sans lui les affaires de son royaume.
GICLIO.
Surtout s'il s'y applique lui-même.
LACRE.
Après trente-deux ans de règne, il en serait à son apprentissage ?
GIULIO, étonné.
Vous êtes fort au courant des affaires politiques, à ce qu'il me paraît? ( Souriant. ) Et vous avez déjà songé sans doute au successeur de
LAURE
Mais ce pourrait bien être une autre éminence,
le cardinal de Mazarin.
GICLIO.
Vous croyez? ( Passant ses mains dans les cheveux de Laure. ) Vous êtes merveilleusement belle aujourd'hui, madonna Laural
LAURE
Mais dites-moi, Giulio , les changemens qui surviendront à la mort du cardinal ne feront-ils rien à votre position?
GICLIO.
Qui peut prévoir les événemens ? de plus habiles que moi ne peuvent dire ce qui doit arriver. Quelle belle place va laisser vide celui qui depuis vingt-deux ans est le véritable roi de France! Que de pouvoir, de richesses, de grandeurs il va échanger contre six pieds de terre ! Voilà ses vastes projets finis : il meurt avant son maître, sans avoir atteint le dernier terme de son ambition ! Richelieu ne sera pas régent du royaume! Ahl ah! quelle pauvre figure il fera dans son linceul quand monsieur viendra lui jeter de l'eau bénite! l'astre d'Anne d'Autriche se lève, et déjà tous les courtisans tournent le dos au roi et au ministre moribond pour saluer de loin le nouveau pouvoir.
LACRE, timidement.
Vous êtes attaché à la maison de la reine? mais je ne sais pas au juste quel est votre emploi :
GICLIO, haussant les épaules.
Et quand vous le sauriez, cela le rendrait-il plus brillant et plus sûr? A quoi bon vous tourmenter de toutes ces choses? Laissez-m'en le souci. Vous êtes curieuse, Laure; c'est égal, je vous aime ! vous êtes si belle!
LACRE.
Oh! si vous me parliez toujours ainsi!... Ah ! Giulio, vous seriez plus heureux, si vous me donniez toujours votre confiance!
GICLIO, lui baisant les mains.
Que tes mains sont admirablement belles! je veux qu'un peintre les mette dans un de ses tableaux.
LACRE.
Mais alors il verrait mon visage.
GICLIO.
Tu garderais ton masque.
LACRE.
Tu es donc jaloux, mon Giulio?
GICLIO.
Jaloux! non !
LACRE.
Alors pourquoi me tenir ainsi cachée ?
GIULIO
Parce qu'il est inutile de t'exposer aux regards,
aux fleurettes des raffinés de la cour; je suis homme de précaution : ce soir, par exemple, je t'éloigne d'ici.
LACHE, toute émue.
Comment 1 encore! Vous voulez que je parte! que je retourne à Paris, dans cette rue étroite et sombre où il n'y a ni air ni soleil!... Ah! laislaissez-moi ici I
GIULIO
Vous ne vous en irez que pour un jour! mais ce soir il ne doit y avoir personne dans cette maison.
LADRE
Et pourquoi ?
GIULIO
Le roi, tout faible et tout malade qu'il est, veut se donner le plaisir d'une chasse aux flambeaux dans la forêt du Vésinet; toute la cour y sera, car la reine doit suirre la chasse. Il serait possible qu'en passant devant cette maison quelque seigneur, quelque dame eût la fantaisie d'y entrer...
LAURE
Eh bien , restez , vous serez là pour en faire les honneurs ; ( scrutant Giulio ) on dirait que c'est à celte intention que vous avez fait décorer le petit pavillon et sabler l'allée du jardin!
GICLIO.
Folle! y penses-tu?... ces apprêts, tu le sais, ne sont que pour toi.
LAURE , avec une résignation affectée*.
Je m'en irai donc, je retournerai à Paris.
GIULIO
Dans une heure un carrosse viendra te chercher, ainsi que Christine et Léona.
LAURE
Des gens à vous ?
GIULIO
Non; ce sera comme la première fois... tu ne dois pas même leur dire mon nom.
LAURE, de même.
Alors, je n'aurai garde... et quand devrai-je revenir ?
GIULIO
Quand tu voudras... dès demain; n'es-tu pas la maîtresse ici?... Surtout garde bien ton masque, et ne parle à personne le long de la route... Adieu. Ah! j'oubliais... un point important {lui donnant un anneau ) tiens, prends cet anneau... Dans ces temps de trouble, et surtout un jour de chasse, la route de Saint-Germain est soigneusement observée... Si par hasard les gens de la police arrêtaient ton carrosse, montre-leur cet anneau; ce sera ton sauf-conduit!
LAURE, prenant l'anneau.
Merci... Quand vous reverrai-je?
GIULIO
Dans quelques jours sans doute.
LAURE, tristement. J'attendrai doncl... Giulio, vous partez sans embrasser votre fille?
* Laure, Giulio.
GIULIO
Oh! non... je l'aperçois qui joue dans le jardin, je vais lui dire adieu... [Souriant.] Elle va me gronder encore, me dire que je vous fais pleurer... C'est vous qui lui apprenez cela, tête folle!
LAURE
Je t'accompagne jusqu'à la petite porte du jardin.
GIULIO
Non, non, reste ici, je le veux, je t'en prie. (// lui baise la main.) Au revoir, Laure, au revoir... surtout, soit prête dans une heure, ne l'oublie pas! Adieu, ma belle Laure ! adieu.
Il IV-mbrasse al sort.
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