SCENE IX
CHRISTINE , SOEUR DE LA MISÉRICORDE
CHRISTINE , toujours dans les bras de sa mère. Ah! ma mère, que je suis heureuse! Être là comme je suis dans vos bras ; mais c'est trop de bonheur! mais c'est trop de joie!...
SOEUR DE LA MISÉRICORDE
O mon Dieu, il m'est donc permis d'être mère. Eh! bien, assieds-toi, assieds-toi... là... près de moi, j'ai tant de choses à te demander...
Elle s'assied.
CHRISTINE, avauçaut une chaise.
Me voici, ma mère!...
SOECR DE LA MISÉRICORDE
Christine, mon enfant, je ne veux ignorer rien de ce qui te concerne... Léona, notre bonne Léona ne te quitte jamais, n'est-ce pas?
CHRISriNE.
Jamais, ma mère 1 Ah: Léona a été une seconde mère pour votre enfant.
SOEOR DE LA MISÉRICORDE
Et M. de Mauléon? il ne laisse pas passer une semaine sans vous faire parvenir ses lettres , n'est-il pas vrai?... De loin il veille sur toi, comme un ami , comme un père...
CnRISTlKE.
0 ma mère 1 que je vous dise ! je suis si heureuse de vous avoir revue, que j'oublie une importante nouvelle.
SOEUR DE LA MISÉRICORDE
Qu'est-ce donc?
CHRISTINE
M. de Mauléon revient... il nous la écrit, du moins.
SOEL'R DE LA MISÉRICORDE
Il revient; mais le peut-ii? un arrêt de proscription l'a frappé.
CHRlSTliNE.
Il revient, ma mère! il a écrit à Léona qu'il braverait tous les dangers pour me revoir, pour m'emmerer peut-être hors de Frar.ce.
SOECR DE LA MISÉRICORDE
S'il le veut ainsi , Christine, il faut obéir... C'est un guide sûr., un ami à toute épreuve, que M. de Mauléon ! Dieu me donnera le courage de supporter cette dernière séparation ..Mais, dismoi, mon enfant, quand Léona et .loi vous avez fait trêve à vos travaux , quelles sont vos distractions, vosplaisirsT...
CHRISTINE
Nos distractions, ma mère, nos plaisirs: Léona me mène hors Paris, quelquefois dans la forêt de Saint-Germain , et lorsque je me trouve dans l'air libre de ces vastes campagnes dont ma vue n'atteint pas les limites, mon cœur bondit comme d'espérance et de joie ; il me semble que quelque grand bonheur va m'arriver.
SOEUR DE LA MISÉRICORDE
Eh! quel bonheur si grand imagines-tu donc, mon enfant?...
CHRISTINE
Je ne pourrais le dire... c'est quelque chose de vague, d'impossible... Jepenseà vous, ma mère... SOEUR DE LA MISÉRICORDE, souriant trisiemeiit,
et prenant les mains de Christine dans les
siennes.
A. moi, Christine, à moi seulement?...
CURISTI.NE.
D'autres fois aussi, ma mère, je pense à ma position, à mon avenir ; mes idées sont plus tristes alors... je me vois seule, presque abandonnée dans le monde; je songe aux dangers que je puis cou-
rir, aux insultes qui peuvent atteindreune pauvre jeune fille sans appui.
SOEUR DE LA MISÉRICORDE, inquiète.
Qu'est-ce donc, Christine? Que parles-tu d'insultes ?
CHRISTINE
Oh 1 tenez , ma mère , je ne dois plus rien vous cacher... Il y a quelque temps, Léona et moi , nous sortions de Saint-Étienne-du-Mont .. nous nous trouvions sous le porche... il y avait foule... tout-à-coup, je suis séparée de Léona... deux hommes m'adressent d'outrugeans propos et veulent me saisir... Déjà ils m'entraînent... lorsqu'un jeune seigneur d'une tournure noble, imposante, s'élance a mes cris, fait fuir mes agresseurs , me réunit à Léona éperdue , et nous propose de nous reconduirejusqu'a notre porte dans son carrosse...
SOECR DE LA MISÉRICORDE, effrayée.
Et vous avez accepté?...
CHRISTINE
Nous étions si émues, si troublées!...
SOEUR DE LA MISÉRICORDE
Et depuis, tu as revu ce jeune homme !
CHRISTINE
Quelquefois, ma mère... a l'église, à la promenade... il est venu s'asseoir auprès de nous... Son nom, je l'ignore, mais il est d'une famille noble et puissante... Une de ses sœurs est une grande dame qui occupe un des premiers emplois dans la maison de la reine... Il veut me faire entrer chez cette dame, qui me traiterait, dit-il, comme sa propre sœur!...
SOEUîi DE LA MisÉRicoRDE/seieya«ï effrayée.
Ah I Christine, ce qu'il faut craindre maintenant, ce n'est pas le danger que tu as couru, c'est celui qui la sauvée du danger. Tu ne le reverras plus.
CHRISTINE
Je vous le jure... Oh! rassurez-vous, votre fille n'aura jamais a rougir!... j'ai de la fierté dans l'ame... Je sens que j'appartiens a une noble maison!... Et pourtant, suis-je noble, moi? Quel était mon père?...
SOEUR DE LA MISÉRICORDE, à part.
Juste ciel !
CHRISTINE , se jetant à ses pieds.
Oh! je vous afflige... Ma mère... ma mère, pardonnez-moi!...
SGEiNE X.
Les Mêmes , LA TOURIÈRE.
Le jour Laisse.
LA TOURIÈRE
I C'est à regret que je vous sépare... ( d Sœur de 1 la Miséricorde, ) mais je dois vous annoncer, ma i sœur, que le temps est expiré.
j CHRISTINE.
I Oh:... un instant encore!...
LE CHATEAU DE SAINT-GERMAIN
SOEVR DE LA MisÉRiConDE , pressant Christine dans SCS bras.
Quoi !... déjà!...
On pulcnd sonner la cloche Jii couvent.
LA TOURIÈRE, à Christine.
Enlendez-vous... c'est l'heure... il faut vous retirer... la prieure l'ordonne, la règle du couvent l'exige!...
CHRISTINE
Oh ! ma mère, si j'osais... je ne vous ai pas encore tout dit.
SOEUR DE LA MISÉRICORDE
Qu'as-tu donc, nna fille!...
CHRISTINE
J'ai craint de vous causer quelque inquiétude!...
SOECR DE LA MISÉRICORDE
Au nom du ciel , parle , tu m'épouvantes.
CHRISTINE
C'est une lettre que j'ai apportée pour vous la faire lire... [Cherchant sur elle.) 0 mon Dieu... mon Dieu... je ne l'ai plus...
SOEUR DE LA MISÉRICORDE
Une lettre !...
La clocliedu couvent se fait eulendre de nouveau.
LA TOURIÈRE , à Christine.
Allons, ma fille... il faut partir... il le faut!...
CHRISTINE, cherchani toujours.
Perdue!... perdue!...
SOEUR DE LA MISÉRICORDE
Quelle estcette lettre?... Quels sont ces périls, réponds-moi?...
CHRISTINE, essayant de se remettre pour rassurer sa mère.
Oh! jesuis une enfant, ce sont des périls imaginaires!... et si des dangers réels me menaçaient. Dieu les détournerait de moi... J'ai eu tort de vous alarmer... Calmez-vous, ma mère, calmezvous!... Au revoir, et priez pour moi.
La cloche sonne toujours. Christine Seloigne , emmenée par la religieuse.
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