‹ Magasin théâtralChapitre 596 sur 1711 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

CHRISTOPHE ; puis MARGUERITE.

CHRISTOPHE

Une heure, c'est bien long... et pourtant j'ai attendu cinq ans... Oui; mais le reste de mon courage vient d'être usé par mes dernières souffrances.

MARGUERITE, entrant.

Christophe, mon pauvre frère!

CHRISTOPHE, lui prenant la main.

Marguerite ! Oh! merci, sœur, qui tends la maîa au frère coupable.

MARGUERITE

Je suis si heureuse de ton retour !

CHRISTOPHE

Oui, heureuse quand je suis près de toi... Mais quand je suis éloigné, quand tu souffres, n'est-ce pas que tu me méprises?

MARGUERITE

Christophe!...

CHRISTOPHE

Il en doit être ainsi, Marguerite ; car il est infâme le frère qui ne sait pas être le soutien de sa sœur; et pourtant, va, je ne suis ni insouciant, ni fainéant, ni lâche : je puis... je veux te le prouver^ Marguerite; car 11 faut que tu m'excuses. Je t'ai laissée manquer de pain, et je veux que tu saches enfin pourquoi. Depuis cinq ans, Marguerite, j'at gardé dans mon cœur un rêve, une ambition qui s'échappent aujourd'hui... Jamais je n'ai pu me confier à mon père : il y a dans sa vie passée, ma sœur, un secret qui ne lui permettrait pas d'approuver un projet qui doit me rapprocher des villes, des puissans, de la cour peut-être; mais je puis tout te dire, à toi, qui seras discrète.

MARGUERITE

Je t'ai deviné, frère.

CHRISTOPHE

Non, sœur...

MARGUERITE

Oh! si! tu conspires pour Gustave.

CHRISTOPHE

Je ne le puis... Le retour de Gustave serait peut-être funeste à mon père.

MARGUERITE

Pourquoi?

CHRISTOPHE

Tu le sauras plus tard. = . Mais écoute-moi... MARGUERITE, yrenani un escabeau, ei s'asseyant tout près de lui.

Oui, oui, jet'écoute.

CHRISTOPHE

Je conspire contre deux grands ennemis de mon pays...

MARGUERITE

Je n'en connais qu'un, moi, le roi...

CHRISTOPHE

Celui-là... ses vices le tueront assez tôt : j'en combats deux plus forts et plus terribles.

MARGUERITE

Lesquels ?

CHRISTOPHE

La misère et la peste impitoyable !

MARGUERITE

Que veux-tu dire?

CHRISTOPHE

Je veux dire que l'on attribue au gouvernement de Christiern ces deux implacables fléaux ; mais les rois n'ont pas le pouvoir de jeter dans le royaume ce spectre horrible, qui, d'ailleurs, pourrait les étouffer eux-mêmes : ils peuvent seulement le combattre et le détruire; car Dieu a dit à l'homme : Tu pourras te garantir de l'ouragan, de l'inondation, du tonnerre; mais tune pourras faire naître l'ouragan , l'inondation et le tonnerre...

MARGUERITE

Mais, frère... la peste naît de ces immenses marécages qui baignent les forêts de la Suéonie... de ces lacs profonds qui se forment chaque année, et se sèchent pendant l'été en répandant dans l'air tous leurs miasmes mortels.

Aussi faut-il sécher les lacs et les marais...

MARGUERITE

Y songes-tu?... Quelle force humaine. ..?Et tu oublies donc, frère, que qui s'approche des lacs OU des forêts humides est soudain saisi d'une fièvre qui tue?...

CHRISTOPHE

Écoute-moi donc, Marguerite... Pendant neuf mois d'hiver, les neiges s'amassent sur nos montagnes, dont la chaîne nous sépare de la Norwège, et sur les monts Géta, qui dominent tous les autres; quelques jours de chaleur les fondent, et bientôt les torrens accumulés s'échappent, roulent, s'étendent dans les forêts qu'ils inondent, formant ces lacs qu'on appelle lacs de mort. Eh Lien ! sœur, qui détournerait le cours de ces torrens sauverait le pays, n'est-ce pas?

MARGUERITE

Oh ! oui ; mais pour cela il faudrait presque

renverser les monts Géta, qui s'élèvent dans le ciel.

CHRISTOPHE

Non pas, sœur, mais les gravir...

MARGUERITE

Ils sont inaccessibles.

CHRISTOPHE, se levant.

Et je les ai franchis, moi!

MARGUERITE, Se levant.

Christophe, tu t'égares...

Oh! ne crois pas, ma sœur, que je sois insensé ; non... le malheur n'a pas un seul instant affaibli ma pensée... Oui, j'ai gravi la montagne, et pour cela, sœur, il m'a fallu deux années, deux années, pendant lesquelles j'ai chaque jour creusé une marche dans le roc... pendant lesquelles j'ai fait une route sur les bords glissans des précipices, i marchant ou me traînant sur la pointe des rochers, chancelant, suspendu sur les abîmes... tantôt repoussé par les vents ou glacé par le froid... redescendant quand la faim m'entraînait... et retournant toujours quand le courage semblait me défier et m'appeler du haut de la montagne; enfin pendant deux ans, j'ai lutté, combattu, non pas comme le soldat contre un ennemi qui l'attaque... mais contre les élémens qui tordent et broient un homme comme nous le ferions d'un insecte... Et seul, sans espoir de secours, sans espoir de victoire, j'ai cent fois lutté contre une mort certaine. Crois-tu maintenant, Marguerite, que Christophe soit un lâche?...

MARGUERITE, interdite.

Christophe 1

CHRISTOPHE

Enfin Dieu m'a guidé , car je suis arrivé jusqu'au sommet... et quand j'y fus, Marguerite, je vis sous moi les nuages, sous les nuages les monts Offrines ; sous les monts Ofïrines, la Suède, la Norwège, et près de moi l'Éternel!... Oui, du haut de la montagne, qui voit son pays tout entier et la mer qui l'enveloppe voit aussi Dieu près de lui ; et après m'être agenouillé devant Dieu, je mis trois jours à redescendre ce qu'il m'avait fallu deux années pour gravir ; et alors, ébloui, fou, brisé, je marchai jusqu'ici; j'arrivai près de vous étourdi, accablé, mourant; et quand vous me portiez secours, quand vous cherchiez à réchauiîcr mes membres glacés et demi -morts, j'entendis mon père qui te disait : Voilà, ma fille, voilà les résultats du vagabondage et de la fainéantise.

MARGUERITE

Que ne lui disais-tu?

CHRISTOPHE

Impossible, sœur; je ne pouvais le lui dire; et depuis ce temps-là , une année s'est écoulée, pendant laquelle j'ai fait vingt fois le chemin devenu facile, et j'ai vu dans la montagne des gouffres immenses protégés par des rochers autour desquels passent et serpentent les torrens qui nous inondent ; et pour diriger les torrens

CHRISTOPHE

dans ces gouffres sans fond, il ne faut qu'y faire tomber d'abord les rochers qui leur font un rempart; ce qui échapperait alors aux gouffres devenus des ruisseaux amoindris pourrait facilement être conduit par l'homme loin des forêts et des vallées, car, ainsi que j'ai étudié la montagne, sœur, j'ai étudié la plaine , j'en ai sondé les profondeurs, mesuré les hauteurs, et j'y ai trouvé le lit d'une rivière que Dieu semble avoir préparée , que les hommes peuvent achever, et qui conduirait ces eaux passagères jusque dans le fleuve le Dala', qui les emporterait aussitôt dans la mer. Et tout cela, sœur, je l'ai écrit, {il prend un livre dans la poche de sa cape ) tracé dans ce livre; tiens, vois... tout y est, la plaine, la montagne, les dangers, les moyens, les ressources. Oh ! quand tu pourras le lire, tu verras, sœur, que la peste et la famine y sont vaincues ; et que pour accomplir tout cela il ne faudrait que deux années de travail, dans ce pays oîi cinq cent mille hommes sont a cette heure sans travail et sans pain. Mais, pour les appeler à l'œuvre, il fallait, tu le conçois, une voix plus forte que la mienne.

M.\RGCERITE.

Et alors?

CUKISTOPnE.

Je suis allé à Stockholm, et rprès plusieurs jours de persévérance, j'ai pu faire remettre ce grimoire au ministre Olaûs. si riche, si puissant. Il pouvait dire au roi, lui : Sire, appelez tout un peuple; et chacun sera fier d'apporter sa pierre et son travail. Eh bien, sœur, il ne m'a pas compris; il m'a fait ignominieusement chasser comme un mendiant; et désespéré, alors, je suis resté deux jours sans nourriture, trois nuits sans sommeil pour revenir ici. Et voilà pourquoi, sœur, quand mon père me disait tout-à-l'heure : Qu'astu fait depuis quinze jours? je lui ai répondu : J'ai souffert î

WARGUEaiTE.

Us ne t'ont pas compris, frère!

CHRISTOPOE.

^on. sœur. [Il remet le livre dans la poche de sa cape. S'anim(inl.)VA i'ili m'avaient C(impris,'aullieu de déporter enLaponie, ils déporieraient aux Offrines; ils assembleraient des hommes que je conduirais jusqu'au sommet des moûts Géta ; et là, chaque coup de pioche ou de hache chasserait !a famine et la peste... bientôt la montagne obéirait à l'homme; les forêts assainies seraient abattues, les sapins centenaires, emportés par les canaux et le fleuve, iraient jusq:i'à Siockholm ; les vallées se couvriraient de bestiaux et de pâturages ; toutes ces misérables familles auraient enfin du pain à se partager. La Suède, dont les entrailles cachent tant de mines de fer, aurait sa mine d'or à sa surface; car elle pourrait dire aux nations voisines : Vous, pays du sud, qui voulez agrandir vos flottes, il vous faut nos beaux sapins du nord pour en faire des mâtures ; donneznous en échange votre or et votre alliance. Vous,

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