MARGUERITE, CHRISTOPHE
M.VRGUERITE.
Oh ! je ne puis pas dormir, moi : tout ce que Christophe m'a dit repasse sans cesse dans ma
pensée... Il faut que- je me rapproche de lui... {Elle le regarde.) Christophe, qui tient le salut d'un peuple I et je n'avais rien deviné, moi, ni son courage, ni sa générosité, ni son génie... Pauvre frère, qui fait tout pour le monde, et qui n'a dans le monde qu'une petite place dans la cabane de son père! {Christophe s'agite.) Comme il est agité !... {Christophe parle en dormant.) Que dit-il? Il souffre ! Christophe I
Klle !o secoue vivement.
CHRISTOPHE, se réveillant.
Arrêtez... Que voulez-vous?
MARGUERITE
Mais c'est moi, frère...
CHRISTOPHE
Toi sœur, toi!...
MARGUERITE
Oui, ton visage se contractait, et je t'ai réveillé 1 j'ai vu que tu souffrais ! . . .
CUlUSTOPHE.
Merci, Marguerite ; oui, je souffrais... ( Il se lève.) Il me semblait que des hommes étaient entrés ( il regarde partout), et me volaient ce travail qui m'a coûté tant de peine; j'entendais le bourdonnementdeleursvoix, le bruit de leurs pas; et je ne pouvais ni les fixer ni les saisir... il me semblait que la torpeur du sommeil me clouait à cette place...
MARGUERITE
Oh! tu devais bien souffrir?...
CHRISTOPHE
Horriblement, sœur...
MARGUERITE
Mais ce n'était qu'un rêve?
CHRISTOPHE, souriant.
Oui... oui, heureusement!... ipais je suis fataliste, et je crois que c'est un avertissement du ciel,quimeconseilledeme tenirsur mes gardes... on l'a vu maintenant à Stockholm, cet écrit, il a passé par plusieurs mains ; ( avec chagrin ) mais personne ne l'a compris, sans doute... N'importe, je crois qu'il est imprudent de le porter toujours avec moi ; je veux le cacher ici jusqu'au jour oiî je devrai m'en servir...
MARGUERITE
Oui, Christophe... songe que c'est un trésor. Veux-tu me le confier ?
CHRISTOPHE
J'allais te l'offrir.
MARGUERITE
Donne, je le cacherai bien, moi.
CHRISTOPHE
Je vais te le donner. Où est donc ma cape ? Ah ! je te l'ai donnée, sœur, quand je me suis chargé du fardeau de mon père.
MARGUERITE
Oui, et je l'ai étendue sur toi quand tu dormais.
CHRISTOPHE LE SLEDOIS.
CHRISTOPHE, regardant sur sa nulle.
Où est-elle donc?
MARGUERITE, avec fraijeur.
Mais elle était là... elle y était.
CHRISTOPHE
Attends, attends, ne t'impatiente pas, nous allons la trouver... c'est toujours comme cela; quand on cherche les choses, on ne les trouve jamais tout de suite... pourtant je ne la vois pas.
MARGUERITE
Mais où est-elle donc?
CHRISTOPHE
Souviens- toi bien, sœur.
MARGUERITE
Je l'ai mise là, j'en suis sûre. {Elle cherche.) Grand Dieu!
CHRISTOPHE
Qu'as-tu donc?
Christophe! il y a de la neige et des pas marqués ici.
CHRISTOPHE, suivant les traces qui le mènent à la fenêtre.
Cette fenêtre ouverte... encore des traces... on est entré par ici. {Avec effroi.) Sœur, as-tu trouvé ma cape?
MARGUERITE
Elle n'est plus ici, frère.
CHRISTOPHE
On m'a volé!...
MARGUERITE
Volé!...
CHRISTOPHE
Oui, sœur... ce n'était donc pas un rêve... et je ne pouvais cfier!
MARGUERITE, pleurant.
Dieu t'a donc abandonne, frère !...
CHRISTOPHE
Oui, Marguerite, oui .. {Après un silence.) Mais non, non, rassure-toi... ne pleure pas ainsi. Ils m'ont volé! Ah! je craignais que les hommes ne comprissent pas ma pensée; mais ils la comprennent, puisqu'ils sont venus de Stockholm pour me l'arracher, puisqu'ils ont joué leur vie pour s'en emparer; car sans ce sommeil que la fatigue avait rendu presque mortel, j'eusse étranglé le voleur, et le voleur n'eût pas fait tant de chemin s'il n'avait vu dans mon livre un espoir de gloire et de fortune. Et si jusqu'à présent je n'ai pas osé attendre le roi dans les galeries de son palais et me jeter au-devant de lui en disant: Sire, j'ai fait tout cela, écoutez-moi... maintenant, j'oserallui crier:
Sire, on m'a voléj faites-moi justice; et je veux arriver à Stockholm en même temps que ces voleurs.
MARGUERITE
Tu veux déjà partir?
CHRISTOPHE
"Se comprends-tu pas qu'il le faut?
MARGUERITE
Mais comment vivras-tu?
CHRISTOPHE
Comme j'ai souventvécu. Où est ma mandoline 7
MARGUERITE
Mon père l'a brisée.
CHRISTOPHE
Oui, je me souviens, la mandoline est brise'e... mais j'ai toujours dans la voix le cantique du Seigneur : on ma volé mon livre, mais la pensée est toujours dans le cerveau qui l'a conçue... Adieu, sœur.
MARGUERITE, le retenant.
Mais cette nuit est affreuse !
CHRISTOPHE
Oh! laisse-moi partir... car ceux qui ont volé l'œuvre voudront peut-être anéantir le créateur... c'est ici qu'ils viendront me chercher peut-être pour m'assassiner... Laisse-moi fuir.
AIVDRÉ, dans la coulisse.
Marguerite !
MARGUERITE
Il s'éveille. {Allant près de la porte.) Je suis ici, mon père ; près de Christophe.
ANDRÉ, dans la coulisse.
C'est avec lui que tu parles ?
CHRISTOPHE, courant prés de la porte.
Oui, mon père... dormez tranquille.
ANDRÉ
Bonne nuit, mes enfans.
CHRISTOPHE
Bonne nuit, mon père. {Tendant les bras à sa sœur.) Adieu, ma sœur... {Marguerite tombe dans ses bras.) Tu consoleras mon père, n'est-ce pas?
MARGUERITE
Oui, frère... mais l'inquiétude... oh! je ne pourrai la supporter.
CHRISTOPHE
Souviens-toi de mon courage, Marguerite, et ne me retiens pas ; car on viendrait m'assassiner, et je ne veux pas mourir, et tu ne veux pas que je meure, n'est-ce pas?
Il s'arrache de ses bras, s'échappe par le fond ; la neige tombe avec abondance ; on le voit disparaître dans le chemin. Marguerite tombe à genoux près de la porte.
riN DB P£EMIER ACTE.
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